Ci-dessous le premier texte de Pierre Bost pour la chronique « Spectacles et promenades » de la Revue hebdomadaire (10 décembre 1927). Il y évoque les principaux sujets dont il entretiendra régulièrement ses lecteurs : le cirque, le music-hall, les cafés-concerts, le cinéma.

PETIT PLAN CAVALIER
DES DIVERTISSEMENTS PARISIENS

           Si nous entrions au cirque ?... À peine avons-nous laissé notre pardessus au vestiaire qu’une odeur familière nous saisit à la gorge. Nous entrons, et que voyons-nous ? Des hommes en rond. La disposition même des spectateurs nous apprendrait que le cirque a seul gardé les traditions les plus anciennes des spectacles les plus primitifs. S’il arrivait aux habitants des cavernes de lutter deux par deux, ou si quelque ancêtre magdalénien avait le temps de s’amuser à porter une hache de silex en équilibre sur son nez, il est évident que les autres se plaçaient en cercle, comme autour d’un feu et  — les premiers arrivés s’asseyant par terre — dessinaient déjà une disposition en gradins. Les trois points de Paris où l’homme obéisse encore aux lois véritables de sa nature quaternaire pourraient donc être très exactement situés : 63 boulevard Rochechouart, 20 avenue de la Motte-Picquet et 1 place Pasdeloup. L’espace me manque, naturellement, pour conclure de là toutes les considérations ethnographiques et sociales qui s’imposeraient. Restons prudemment au cirque.

            Il faudrait parler des athlètes, des jongleurs, des chevaux, des clowns1. Il faudrait surtout parler des clowns, puisqu’ils sont (avec les chevaux, il est vrai) la marque propre du cirque.  Commençons donc par eux.

            On peut voir à Paris six clowns ; j’entends, naturellement : six équipes, puisque le clown à l’état pur est un élément qui n’a jamais pu être isolé. Les clowns marchent, on le sait, par deux ou par trois, le groupement en trio ayant été lancé et très bien utilisé par les Fratellini. Ceux-ci, d’ailleurs, qui essayent actuellement leur grand pouvoir sur l’Europe entière ont eu, depuis trois ans, sur leurs confrères parisiens, une forte influence dont, chemin faisant, nous retrouverons les traces.

            Le groupement des clowns en duo, laissant moins de place au comique par rencontres et bousculades, contraint à un jeu plus sobre, à un scénario plus serré, et c’est pourquoi il est sans doute la perfection de l’« entrée comique » comme on disait autrefois ; Antonet et Béby, qu’on voit au Cirque de Paris, en sont aujourd’hui encore la preuve. On trouve dans leur jeu, mieux que chez les autres, la vraie tradition de la piste, et, bien qu’ils cèdent eux aussi au goût déplorable du public pour « la musique », ils montrent un spectacle plus classique et plus pur que bien d’autres.

            Un excellent duo, aujourd’hui rompu, mais qu’il faut nommer, ce fut Porto et Chocolat. Porto est resté à Medrano, candide, terrorisé et sournois, comme meneur d’un trio honorable ; Chocolat et son gros rire de camelot ont disparu de la circulation.

            Mais il vaudra la peine de parler plus longuement des six équipes parisiennes.  Pour aujourd’hui, il nous faut sauter plus vite d’un spectacle à l’autre, en saluant seulement au passage.  Donc, au revoir les clowns !  Mais restons encore un moment au cirque.

            Aimez-vous avoir peur ? Oui, sans doute, et tout le monde ; il faut du moins le croire, puisque les cirques nous présentent encore des acrobates dont tout le talent est de nous faire bien frémir. Au Cirque d’Hiver c’était une « automobile » ou du moins un appareil à quatre roues qui descendait une pente rapide et, après deux sauts périlleux, retombait sur un grand sommier gémissant. Ce qui me gâte un peu ces tours-là (outre l’espèce d’inutilité qu’ils enferment, la difficulté vaincue étant purement extérieure, et non pas intérieure comme elle est pour le véritable athlète), c’est un certain mauvais goût dans la présentation, à tel point sensible dans le numéro en question, qu’on avait imaginé de faire partir tout un feu d’artifice sur la piste au moment des sauts périlleux ; lequel feu d’artifice permettait évidemment de situer l’exercice « à travers les flammes », mais  n’ajoutait pas grand’chose au casse-cou et, surtout, empêchait de suivre le trajet aérien de la « voiture ». Ces mouvements sont déjà assez difficiles à saisir, dans leur soudaineté angoissante, pour qu’on déplore les accessoires qui, sous prétexte de les orner, les escamotent. Si j’ajoute que le montage de l’appareil impose un entr’acte supplémentaire d’un quart d’heure, il ne me restera plus qu’à reconnaître que l’attraction est, dans son genre, fort réussie, et qu’il faut un grand courage à M. Desprez, qui s’attache dans l’automobile, beaucoup de science à son frère, constructeur de l’appareil, qui en surveille le montage, et aussi, ma foi, beaucoup de confiance à un troisième frère Desprez qui offre sa salle aux deux autres, en sa qualité de directeur du Cirque d’Hiver.

            Sur cette même piste, l’automobile a d’ailleurs été remplacée depuis par des lions que nous verrons un autre jour ; mais, avant de quitter le cirque, levons un peu la tête. Sous la coupole du Cirque de Paris, une troupe de funambules (soyons classiques), la troupe Neiss, se promène à la queue-leu-leu.

            Elle se promène sur un grand câble tendu à dix mètres du tapis. Elle y exécute plusieurs tours, et il faut décrire le plus étonnant, ces deux hommes avançant sur le câble, réunis d’épaule à épaule par une perche sur laquelle est debout un troisième. Ils tiennent chacun le balancier indispensable aux grandes hauteurs, et peut-être travaillent-ils, à l’entraînement, depuis des années, à pouvoir s’en passer un jour ? Marche silencieuse, lente et balancée, au-dessus des torticolis du public et des poitrines immobiles. Les lois du centre de gravité sont pour un moment oubliées, mais justement parce qu’elles sont présentes ; vaincues, mais au contraire tyranniques.  Toute acrobatie est faite de cette soumission victorieuse.

            Il est remarquable qu’on rencontre encore de tels acrobates sur corde, aujourd’hui où le fil de fer est roi. L’épaisseur même du câble, sa raideur, font sans doute le travail moins difficile, mais lui donnent une forme classique, archaïque, assez touchante. On pense aux vieilles images de foires, et aussi à ce fameux Blondin, Blondin, vous savez bien ?... qui se fit une célébrité voici un demi-siècle pour  avoir traversé sur la corde raide les chutes du Niagara. Je crois bien qu’il en devint mégalomane. Il eut d’ailleurs tant d’imitateurs – et pas tous heureux — qu’on dut enfin interdire les cataractes aux promeneurs aériens. Bon personnage de revue, que le policeman chargé de ce service.

            Quittons le cirque ;  un taxi, et au music-hall !

***

           Le music-hall diffère surtout du cirque par le public. Au cirque, les acteurs se détachent, pour chaque spectateur, sur un fond de spectateurs, d’où naît une précieuse communauté d’attention et de sentiments ; au music-hall chacun regarde pour soi-même, avec cette sorte d’indépendance égoïste qui fait les « mauvais publics ». Il est bien connu, d’autre part, que la différence de présentation et d’éclairage entre la piste et la scène déforme certains numéros trop parfaitement faits pour le cirque (les mouvements d’athlètes vus sur une scène, il y manquera toujours l’épaisseur ; comme la photographie d’une statue). Mais nous reparlerons de tout cela ; notons encore cependant qu’au music-hall manque l’odeur fameuse du cirque, inséparable, selon mon goût, des vrais exploits acrobatiques.

           Les music-halls de Paris, malgré ce qu’on pourrait croire, ne sont que trois : l’Empire, l’Olympia et l’Apollo2. L’Alhambra, qui était une bien agréable maison ronde, a brûlé voici quatre ans et ne semble pas renaître de ses cendres ; le music-hall des Champs-Élysées, après quelques belles saisons, n’a pu durer, dans la plus belle salle de Paris, mais aussi, peut-être, la plus malchanceuse.

            L’Olympia et l’Apollo (celui-ci nouveau venu, celui-là vétéran), ne font pas payer leurs fauteuils assez cher pour offrir au public la primeur des meilleures vedettes.  L’Empire reste donc le seul grand music-hall de Paris, et cette statistique vite faite étonne. Il faut nommer encore Bobino qui, hier encore café-concert, s’est acheté cette année un faux col, et a redoré son balcon ; mais nous n’y verrons que des numéros de second plan, ou de bons numéros rencontrés ailleurs les semaines précédentes.

           Reste donc l’Empire ; et c’est à l’Empire, en effet, que nous avons revu Barbette. Parmi les grands noms du music-hall, je suis heureux et inquiet  tout ensemble que celui-ci s’offre le premier, car il est bien évident que je ne saurai pas parler de Barbette ; et ce n’est pas vraiment ma faute, car l’essence même du numéro de Barbette c’est qu’il n’en faudrait pas parler ; ou alors, si l’on en parle, le supposer connu du lecteur. En parlerai-je, donc ?

            Assez vilainement chargé de mise en scène au lever du rideau, le numéro est tout de même un parfait spectacle, un triomphe de la grâce, de la grâce si souvent, ailleurs, irritante et vaine, mais belle au cirque et au music-hall parce qu’elle y cache toujours la puissance. On a beaucoup parlé de la grâce de Barbette, de ses lignes et de ses mouvements; les jambes, il est vrai, et les cuisses sont admirables, d’une finesse solide qu’on rencontre bien rarement au cirque. La marche du numéro : exercices sur fil de fer, petit intermède du costume changé et mouvements au trapèze volant, tout est réglé avec une précise volonté, un mouvement sûr, une assurance où l’effort ne se lit pas. Il n’est pas commun de voir un seul personnage — non comique — tenir ainsi la scène sans que le plaisir ralentisse jamais. C’est qu’il y a de la joie dans les mouvements de Barbette ; on le voit bien dans ces larges balancements sur le trapèze aux cordes sans fin, gracieux et très simples, qui durent sans monotonie, aussi longtemps que le veut Barbette, et plaisent uniquement par l’aisance et par le sourire.

           Tout cela est vrai, et on l’a dit. Ce qu’on remarque, je crois, moins volontiers, et justement parce que l’élégance passe ici au premier rang, c’est l’excellence du numéro au seul point de vue de l’acrobatie, notamment dans sa seconde partie. Je ne connais pas le nom des passes qu’exécute Barbette, mais quand le mince corps rose balancé au trapèze se rétablit soudain au sommet de la course, saute par-dessus la barre, mains en avant, plonge vers la salle, reste accroché par un pied à la barre et redescend ainsi au bout de son long pendule, on applaudirait aussi bien si ce n’était pas Barbette, avec son génie du mouvement léger. Le charme du numéro entier, c’est qu’on y sent toujours une parure sur chaque geste, comme si Barbette, dédaignant notre admiration, ne voulait que notre amitié.

            Enfin, le trapèze arrêté, c’est le dernier geste qui couronne, termine, explique et consacre.  Un grand nombre de spectateurs l’attendent, mais comme j’ai pu constater que beaucoup s’en montrent surpris, je n’en dis rien, pour laisser encore à quelques-uns, s’il se peut, le plaisir de voir Barbette pour la première fois.
Mais, vite, ailleurs…

***

           Les cafés-concerts, après avoir, comme les courtisanes, changé tous les vingt-cinq ans de vêtement et de quartier depuis un siècle, sont installés aujourd’hui dans les régions populaires de Paris, celles où  l’on aime les chansons parce que la vie y est mécanique et le travail silencieux.

            L’Européen en est peut-être le meilleur modèle. Disons tout de suite, pour nous humilier dès la porte, qu’il est un peu difficile d’assister à un tel spectacle, quand le sort vous a donné une certaine éducation et une certaine culture, sans mettre dans son plaisir quelque chose d’assez lâchement « protecteur ». Il est vrai que le public habituel de ces salles, qui frémit aux chansons réalistes et se mouche (ou renifle) aux romances, fait une bonne partie du spectacle, mais l’on s’en veut un peu de regarder de trop haut ces hommes et ces femmes qui sont heureux ; je m’excuse d’avance de cette attitude contre laquelle je veux me défendre, et promets de ne parler de ces spectacles-là qu’avec une grande amitié. Il est bon de ne s’y rendre qu’après un dîner agréable.

            Au reste, on y rencontre parfois de bons chanteurs comiques. J’ai entendu récemment un M. Nobad (la grosse malice de ces noms de théâtre si subtilement formés est déjà tout un programme ; on imagine très bien cette carte de visite : « DNARUD, artiste »)… un M. Nobad, donc, qui, avec ses cheveux carotte et sa large redingote en drap de billard, ne manquait pas de verve, ni, presque, de voix, ce qui pour un chanteur comique est bien le comble de l’extraordinaire.

            C’est aussi après un bon dîner que nous irons dans les cabarets. Ils sont nombreux, les chansonniers plus encore, et seules les chansons le sont un peu moins. Comme le chantait Michel Herbert, le plus jeune de  tous, mais qui avait déjà si bien compris le métier qu’il chansonnait ses propres couplets :

                                  
         Mêm’ s’ils vous paraiss’nt bassinoires,
         De longs mois j’viendrai les brailler;
         Je n’chang’ jamais mon répertoire,
         J’suis chansonnier, j’suis chansonnier.

Mais, si l’on a la prudence de n’y pas aller trop souvent, au cabaret, on y rit à merveille, presque toujours. Il faut nommer Vincent Hyspa parmi les vieux et Noël-Noël parmi les jeunes, en attendant d’en parler mieux.

***

            En attendant de parler aussi du cinéma, on se demande qui ou quoi il faudrait nommer ; il y a, dit-on, quelque trois cents écrans dans Paris… Tout le monde connaît la nouvelle salle Paramount, née Vaudeville, qui a coûté trente millions, Ben-Hur qui en a coûté cent, et le Roi des Rois qui en a coûté, comme son titre l’y oblige, plus encore. Je n’ai donc rien à apprendre à personne.

            En revanche, et pour être loyal, il faut dire que tout le monde connaît aussi le cinéma du Vieux-Colombier et le Studio des Ursulines ; il serait bon que les amateurs de cinéma connussent aussi la petite salle du Ciné-latin qui, derrière le Panthéon, rue Thouin (et dans le local de l’ancien temple Swedenborgien, s’il vous plaît !) passe d’anciens films célèbres qu’on ne peut plus voir ailleurs. Elle en viendra bien, il faut l’espérer, à donner l’Opinion publique, pour nos rappeler à temps qu’un homme s’est tout de même rencontré un jour, qui a fait du beau travail avec un appareil de prises de vues.

            Il y a encore une dernière espèce de spectacles ; les spectacles de la rue, mais il y aurait trop à citer, d’autant plus qu’il y faudrait faire entrer aussi les spectacles de ce qu’on appelle le Monde. Un grand mariage, les Arcades des Champs-Élysées, le Premier Mai, tout cela aussi demande qu’on s’arrête.

            Ils sont trop ! Et que voilà, pour commencer, une belle salade ! Mais au premier choc il faut saisir tout à la fois, brasser et mélanger. Plus tard, sans hâte, nous aurons bien le temps de composer, et de mettre en ordre, s’il se peut.

            En attendant, promenons-nous.

 

PIERRE BOST

 

1.Je n’écrirai jamais cloune, et pas davantage musicôlle, comme certains voudraient en introduire la mode. Ceux qui usent de ces formes doivent êtres fort embarrassés, s’il leur arrive d’écrire dans sa langue à un ami anglais, lorsqu’ils rencontrent un de ces mots que l’Angleterre nous a empruntés, par échange courtois. Leur doctrine ne voudra-t-elle pas, en effet, qu’au lieu de « rendez-vous », par exemple, qu’un Anglais comprendra fort bien, ils écrivent « raundayvoo », que l’Anglais ne comprendra pas ? [retour]

2. Je parle  des music-halls dits de « variétés ».  Ceux qui donnent des revues à grand spectacle, et qui sont le Moulin Rouge, le Casino de Paris, les Folies Bergères, le Palace et trop d’autres, je ne crois pas que nous en parlerons beaucoup ici.  Aujourd’hui, et pour être complet, j’ai seulement à signaler leur existence. [retour]