Compte rendu d'ouvrage historique

 

Page d'accueil André Côté

Ferro, Marc, édit. Le livre noir du colonialisme, XVIe-XXIe siècle: de l'extermination à la repentance. Paris, Robert Laffont, 2003. 843p.


Voici un ouvrage réalisé par 21 collaborateurs, spécialistes d’histoire et d’anthropologie culturelle, rattachés pour la plupart à l’EHESS, à l’Université de Paris, et au CNRS. Celui-ci comprend cinq parties, identifées clairement dans la table des matières : 1) L’extermination (pp.41-102); 2) La traite et l’esclavage (pp.103-136); 3) Dominations et résistances (pp.137-568); 4) Le sort des femmes (pp.569-610); 5) Représentations et discours (pp.611-761), et un Épilogue (pp.762-786), Qui demande des réparations et pour quels crimes?

Les phénomènes de dominations, surtout par l’Europe, et de résistances, de la part des populations locales occupent la majeure partie de l’ouvrage. La colonisation menée par deux autres États est aussi analysée : celle de la Russie dans le Caucase, et celle du Japon en Asie du sud-est. Or, globalement que veulent démontrer les auteurs? Quatre points principalement.

1) Enrichissement de l’Europe

C’est à compter du XVIe siècle que l’Europe voulut atteindre directement les régions productrices de matières premières (métaux précieux, soie, coton, tabac, indigo, caoutchouc) et de denrées (épices, sucre, café, thé). L’obtention de ces produits, pensait-on, ferait circuler des capitaux à l’intérieur des États, et permettrait à diverses catégories personnes d’en tirer des profits. Qu’il suffise de mentionner plus spécifiquement les négociants, les financiers, les banquiers, les agents de change et les officiers des pouvoirs publics, puis, des gens oeuvrant dans de multiples secteurs, tels la construction navale, le transport maritime, le transport intérieur, le commerce, les ateliers et les manufactures. Or, en bout de ligne, ce sont les gros personnages qu’on appelle les métropoles, pour employer une expression de Fernand Braudel, qui en tireraient des bénéfices.

Selon la théorie du mercantilisme, en vigueur durant une grande partie de l’époque moderne, la richesse d’un État allait de pair avec le volume de métaux précieux qu’il pouvait garder à l’intérieur de ses frontières. D’où l’établissement de barrières tarifaires. Une telle pensée devait être néanmoins réfutée par l’Écossais
Adam Smith à la fin du XVIIIe siècle; selon lui, l’enrichissement d’un État devrait plutôt reposer sur la libre concurrence et le libre-échange entre les nations, c’est-à-dire sur une formule déjà éprouvée avec succès dans le négoce intérieur. Or, quoiqu’il en soit, les théoriciens de l’économie et les hauts officiers de l’État partageaient une idée en commun : c’est qu’un État riche pourrait dominer ses voisins sur les plans politique, économique et militaire, puis, espérer contrôler, voire asservir des régions éloignées, sises outre-mer. L’enrichissement constituait donc un objectif à atteindre pour la plupart des États européens. Dans cette perspective, la formation d’un Empire colonial allait constituer un moyen par excellence pour en faciliter la réalisation.

Voilà pourquoi, dès le début des temps modernes, entre les années 1450 et 1600, cinq États européens, soit le Portugal, l’Espagne, la Hollande, l’Angleterre et la France se lancèrent successivement dans la course aux explorations maritimes, puis, constituèrent chacun un immense Empire colonial, tantôt dans le Nouveau Monde, tantôt en Asie, parfois dans ces deux régions comme ce fut le cas pour l’Espagne, l’Angleterre et la France. S’y ajoutèrent au même moment des comptoirs de commerce en Afrique, en Chine et au Japon. Plus tard, aux XIXe et XXe siècles, la plupart de ces États, auxquels s’ajouta la Belgique, exploitèrent en outre systématiquement le continent africain.

Ainsi, selon les auteurs de l’ouvrage, plus de la moitié de la planète sera sous le joug de l’Europe, pendant cinq siècles. D’où la deuxième question qu’ils posent: comment s’y est-on pris pour exploiter et dominer ces immenses régions, déjà habitées depuis des millénaires par des populations autochtones?



2) Modes d’exploitation des Empires coloniaux

Les Empires coloniaux, répartis ainsi de par le monde, devaient être des sources d’approvisionnement par excellence pour leur métropole, et des marchés privilégiés pour les produits manufacturés métropolitains. Il était donc important d’y avoir une administration efficace et une main-d’oeuvre abondante, surtout dans les régions productrices de matières premières et de denrées.

En général, chaque métropole implanta dans ses colonies des structures administratives similaires à celles qu’elle connaissait. On dit souvent que c’était l’équivalent des administrations provinciales métropolitaines. Or là s’arrête la similitude, étant donné la différence d’objectifs à atteindre. Les administrateurs coloniaux, nés pour la plupart en métropole, devaient appliquer des règles rigides édictées à des milliers de kilomètres de là par leurs supérieurs qui ignoraient l’environnement où elles seraient appliquées. En cas d’hésitation ou de refus, ceux-ci perdaient tout simplement leur emploi; mais, en obéissant fidèlement, ils recevaient des promotions et une pension viagère lors de leur retour à la maison. Une armée coloniale, formée de métropolitains et surtout de mercenaires, aidait à sécuriser les lieux et à les défendre en cas de danger, issu autant de l’intérieur que de l’extérieur.

Des gens d’affaires dynamiques ne tardaient pas à s’y rendre. Ils se faisaient concéder des emplacements de mines d’or et d’argent, et d’immenses espaces arables, comme en Amérique latine, puis, investissaient des sommes considérables, dans ce qu’on appelait alors le développement. Lorsque les populations autochtones s’interrogeaient sur la mise en valeur de ces espaces qui empiétaient sur les leurs, les colonisateurs affirmaient leurs droits en montrant leurs titres de propriété, puis, demandaient aux autochtones de faire de même; comme ces derniers n’en possédaient point - ils ne pouvaient d’ailleurs en obtenir, ils n’avaient d’autre choix que de reculer en amont, pour se retrouver ultimement dans des zones arides et sèches, bref, impropres aux cultures, à la chasse et à la pêche. Les auteurs mentionnent maints exemples d’expropriation de terres, de forêts ou de mines, dans chaque Empire colonial. L’exemple le plus frappant est sans doute celui de l’Australie (pp. 69-102) où les Aborigènes, une «race condamnée», se sont retrouvés dans des marécages pour mourir de faim, à côté de beaux espaces verts où des Blancs faisaient fortune grâce aux cultures et à l’élevage de moutons.

Or, le développement colonial requérait aussi une abondante main-d’oeuvre qui eût ruiné les entrepreneurs, si ceux-ci avaient usé de formules usuelles : contrats d’engagement devant notaires avec rémunération mensuelle ou annuelle. On utilisa donc un procédé que l’Europe connaissait bien : c’est l’esclavage, qui remontait à l’Antiquité, peut-être même plus loin.

Voyons le cas de l’Amérique latine et celui des Antilles que les auteurs ont particulièrement bien analysés. Dès le début du XVIe siècle, écrivent-ils, les entrepreneurs de mines, de même que ceux qui exploitèrent de grandes cultures, telles la canne à sucre, le café, le tabac, l’indigo et le coton, firent appel aux populations autochtones, sans distinction de sexe ni d’âge, pour travailler très durement, au moins une quinzaine d’heures par jour, six jours par semaine. Ces gens étaient hébergés dans des bâtiments de fortune et nourris avec des denrées à base de fruits et de poisson fumé ou séché. En moins d’un demi-siècle, les populations furent décimées. C’est alors que furent introduits des Noirs, issus d’Afrique de l’Ouest, qui vont constituer la principale main-d’oeuvre des régions minières et agricoles au cours des trois siècles suivants, soit jusqu’au milieu du XIXe siècle.

On évalue entre 15 et 20 millions le nombre d’esclaves noirs ainsi transférés en Amérique coloniale, pour travailler, eux aussi, dans des conditions qu’on ose à peine imaginer aujourd’hui, en vue d’enrichir les entrepreneurs coloniaux et bien des gens en métropole. Les Blancs vont développer, comme l’a décrit dans un texte d’une rare qualité Catherine Coquery-Vidrovitch (pp. 646-685), un complexe de supériorité vis-à-vis des Noirs, lesquels seront considérés comme des bêtes de somme. C’est ainsi que les esclaves pourront subir tous les sévices, en cas d’insatisfaction de leurs maîtres : fouet, amputation de membres, carcan, peine de mort. La France de Louis XIV, reconnue pour sa haute culture, son baroque et son classicisme, édictera en 1685 pour ses colonies américaines (Antilles, Nouvelle-France) un Code noir qui légalisait la brutalité et l’absence d’humanité à l’endroit de ces êtres inférieurs.

La traite des Noirs devait prendre fin au début du XIXe siècle, à l’occasion de divers traités signés en Europe, puis, l’esclavage devait graduellement être aboli au cours du XIXe siècle en Amérique. Or, révèlent les auteurs, lors de l’exploitation de l’Afrique par l’Europe, au cours des XIXe et XXe siècles, la traite et l’esclavage continuèrent avec la collaboration traditionnelle de chefs de villages africains qui en tiraient comme toujours des profits. Ils ajoutent que de nos jours, dans le monde, des millions de personnes continuent de servir leurs maîtres comme esclaves, et ce, indépendamment des traités signés formellement par les États.

3) Résistances des populations locales

Une telle attitude de la part des colonisateurs conduisit les populations locales et les esclaves à des résistances, à des révoltes, enfin aux guerres d’indépendance qui vont amener l’autonomie des contrées. Là-dessus, les auteurs retiennent surtout deux exemples de guerres d’indépendance, soit celles du Vietnam (1946-1954) et de l’Algérie (1954-1962) où la France, en raison de la supériorité technologique de son armée et de ses services de renseignements qui n’hésitaient pas à surpasser en cruauté le régime nazi, selon les auteurs, put résister assez longtemps. De leur côté, c’est grâce à leur conviction et à leur tenacité que les insurgés, avec des moyens de fortune, purent vaincre cette grande puissance sur leur terrain, malgré de lourdes pertes humaines et matérielles : dans le cas de l’Algérie, on parle de 500 000 personnes, tuées ou blessées, de 8000 villages détruits et d’un million d’hectares de forêts incendiées, alors que les pertes de la France s’élèvent à quelque 29 000 militaires (p. 555).

4) Lourd héritage

Une fois l’indépendance acquise, les jeunes États furent incapables de prendre en main leur destinée, étant donné que leurs leaders, absents de l’administration publique pendant l’époque coloniale, ignoraient les mécanismes de gestion des institutions et des sociétés. Les métropoles, tout au cours des siècles de colonisation, s’étaient néanmoins donné comme objectifs d’humaniser ces populations locales, de les instruire et de les évangéliser si possible, notamment grâce aux missionnaires . On doit bien admettre, soulignent les auteurs, que ce ne fut que discours de galerie, pour justifier auprès de l’opinion publique une réalité qu’on tenait à cacher, soit l’exploitation à outrance des ressources naturelles et humaines. Les administrateurs des nouveaux États eurent ainsi tendance à instaurer des régimes autoritaires, similaires à ceux de la période coloniale, avec l’appui des anciennes métropoles, lesquelles, de loin, continuaient de s’immiscer dans leurs affaires intérieures et extérieures. Faut-il s’étonner, dans ces conditions, que la plupart de ces États fassent aujourd’hui partie du Tiers-Monde?

En guise de conclusion

On le voit bien, toutes ces pages constituent en somme une réflexion sur les modes d’exploitation de plus de la moitié de la planète, depuis le XVIe siècle jusqu’à nos jours, par des États qui se targuent de véhiculer de par le monde, la culture occidentale de même que les principes d’égalité, de liberté et de fraternité. Ce sont nos démocraties qui ne cessent aujourd’hui de se préoccuper, du moins publiquement, de droits humains et de respect de l’autre.

Les auteurs n’ont pas spécifiquement abordé la colonisation de la Nouvelle-France, ni celle des colonies anglaises d’Amérique du Nord, laissant sans doute à nos historiens le soin de le faire.

Nous recommandons fortement la lecture de cet ouvrage qui nous informe sur l’exploitation de l’homme par l’homme, puis, montre que la mémoire est une faculté qui oublie, non pas chez l’opprimé, mais plutôt chez l’oppresseur. On y mentionne (pp.762-786) que des groupes d’intellectuels, issus de ces jeunes États, adressent, depuis des années, des requêtes aux gouvernements européens, réclamant des excuses et des réparations pour préjudices causés à leur peuple. Or ce n’est qu’en 2001, lors de la Conférence mondiale contre le racisme tenu à Durban (Afrique du sud) que l’Union européenne présenta des excuses pour les crimes passés, en ajoutant néanmoins qu’en aucun cas, elle ne verserait de dédommagements. Les Noirs des États-Unis, qui demandent pour leur part excuses et réparations depuis un siècle à leur gouvernement, voient leurs requêtes toujours en attente devant les tribunaux. Ils collaborèrent pourtant étroitement à l’édification de la nation américaine.

Les grandes lignes de ce compte rendu ont été publiées dans la revue : Organisations et territoires, Réflexion sur la gestion, l'innovation et le développement, vol. 13, no 3 (automne 2004): 100-102. Courriel de la revue

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