Les hommes d'affaires de la Nouvelle-France,
des XVIIe et XVIIIe siècles, étaient dynamiques
et polyvalents. Les principaux d'entre eux résidaient
surtout à Québec, capitale administrative de la
colonie où se trouvait un port maritime, ouvert six mois
par année aux marchés antillais et métropolitains.
Ces hommes étaient donc bien situés pour exercer
plusieurs activités économiques. D'abord, ils s'adonnaient
au commerce de denrées, de marchandises et d'articles
divers, au niveau local, colonial ou international. Ensuite,
ils faisaient la traite des fourrures, la pêche aux loups-marins
et à la morue. En troisième lieu, ils effectuaient
des investissements immobiliers, urbains et ruraux. Certains
d'entre eux exerçaient en outre un poste dans l'administration
publique. Le cumul de deux fonctions favorisait la création
de liens économiques et familiaux entre hommes d'affaires
et officiers de l'État. Bien que de tels hommes fussent
peu nombreux, ils intéressent à plus d'un titre
les chercheurs, car ils représentent les éléments
dynamiques de la société coloniale.
Le présent texte veut présenter les principales caractéristiques d'un homme d'affaires de la ville de Québec, à la fin du régime français: il s'agit de Joseph-Michel Cadet, munitionnaire général des vivres. Nous développerons notre sujet en trois points: d'abord, nous traiterons du négociant de denrées, ensuite, nous présenterons l'oeuvre maîtresse de sa vie que constitua son entreprise des vivres, enfin, nous analyserons les dernières années de ce colonial, passées en France.
Des sources nombreuses, consultées au Canada (Québec, Trois-Rivières, Montréal, Ottawa), en France (Paris, Poitiers, Niort, Bordeaux, Caën), et en Angleterre (Londres), permirent la réalisation de cette étude. Les plus importantes sont les minutes notariales, suivies des documents de l'administration coloniale et métropolitaine, et de certains papiers privés, comme le fonds Gradis à Bordeaux, le dossier Cadet à Poitiers et les archives du Séminaire de Québec.
I. Le négociant de denrées alimentaires
Le milieu familial d'où provient le munitionnaire était modeste. Les membres de cette famille (Généalogie des Cadet) pratiquèrent le commerce des viandes à Québec, depuis la fin du XVIIe siècle jusqu'en 1759. À cela s'ajoutèrent le commerce d'autres denrées et de marchandises, de même que des investissements immobiliers. Bref, ils furent modestes mais dynamiques, car ils connurent du succès dans leurs activités.
Joseph-Michel, né dans cette ville en 1719, émergea rapidement du clan familial et connut une carrière exceptionnelle. Doué de talents, il profita d'expériences familiales, acquises dans le commerce des viandes et des liens que les Cadet avaient noués avec le milieu. Il pratiqua d'abord les mêmes activités que ses parents, mais sur une plus grande échelle que ceux-ci. Ensuite, il leur donna une extension considérable. Il fit le commerce des viandes à la boucherie publique de Québec, fournit des viandes et d'autres denrées au magasin du roi de Québec, organisa son propre système d'approvisionnents et d'entreposage en affermant de vastes domaines ruraux et urbains, et en exploitant les pêcheries du Golfe Saint-Laurent. Il pratiqua de plus le grand commerce avec les Antilles et la métropole. Ainsi, s'initia-t-il aux techniques du commerce international. Il devint finalement correspondant de négociants français. En 1756, il était devenu, grâce surtout au commerce des denrées, l'un des plus gros négociants de Québec, avec un chiffre d'affaires évalué à un million de livres tournois, par année, et une fortune d'un demi-million de livres. Une telle spécialisation ne pouvait certes mieux préparer sa vaste entreprise de munitionnaire général des vivres , qui constitua l'oeuvre la plus importante de sa carrière.
II. Le munitionnaire général des vivres (1756-1760)
C'est pour réaliser des économies dans les finances publiques coloniales que la métropole française implanta en Nouvelle-France son système de fournitures de vivres à l'État. En vertu de ce système, l'ensemble des fournitures relevait d'un seul homme, appelé munitionnaire général des vivres. Le nom de Cadet, proposé par l'intendant Bigot, fut retenu par l'État métropolitain pour remplir cette fonction. Le marché des vivres, dressé à Québec, fut signé le 26 octobre 1756, par Cadet et les autorités coloniales. À ce moment-là, la Guerre de la Conquête était officiellement démarrée depuis quatre mois. Selon les clauses du marché, Cadet devait fournir pendant neuf ans des rations à l'armée franco-canadienne , formée alors de quelque 18 000 hommes, et des vivres aux Indiens alliés, aux malades des hopitaux, aux traiteurs des postes du roi, et à la population canadienne en temps de disette. C'était la première fois que le gouvernement colonial signait, avec un seul fournisseur, un marché recelant autant d'obligations.
Le marché, apparemment équitable pour les deux parties, avantageait néanmoins davantage l'État que Cadet. Selon ses articles, le tarif que l'État s'engageait à payer au munitionnaire était basé sur les prix courants au Canada, de 1755; or, il s'agissait d'une bonne année de récolte de blé. Seule une augmentation de 20% du tarif de base était prévue en temps de guerre. Aucune clause ne prévoyait d'ajustements aux prix courants, en cas de crise économique ou d'inflation pouvant survenir au cours des neuf années que devait durer le marché. L'entreprise des vivres se ressentira lourdement de cette lacune au marché.
Pour assumer son mandat, le munitionnaire mit en place une solide structure, composée de quatre assocés et de 150 commis, qui se mit en branle le 1er janvier 1757 pour s'arrêter le 8 septembre 1760, avec la capitulation de Montréal et la chute de la colonie aux mains des Anglais. Pendant cette période, quatre opérations d'envergure se déroulèrent en même temps sur une grande partie du territoire de la Nouvelle-France: c'était les approvisionnements, les entreposages, les transports vers les lieux de distributions, et les fournitures. Au moins 4000 hommes participèrent constamment, à titre d'engagés, à l'une ou l'autre de ces opérations, pour le compte de Cadet. Ainsi, en retrouve-t-on 1500 aux approvisionnements (locaux:400; équipages de navires:1100), 600 aux entrepôts, 900 aux transports intérieurs, et plus de 1000 aux fournitures. Or, ce n'est qu'une fois les fournitures faites aux destinataires que le munitionnaire fut payé, comme le stipulait son marché. C'est donc dire que l'ensemble des opérations de l'entreprise furent à la solde et aux risques du munitionnaire.
En plus d'être difficiles à accomplir, ces diverses activités entraînèrent pour Cadet des pertes financières considérables. En effet, une grave crise économique, causée par de mauvaises récoltes, s'abattit sur le Canada à l'automne de 1756 et dura jusqu'à l'automne de 1760. Cette crise provoqua une pénurie de denrées, des disettes et une inflation montant jusqu'à 500% sur les denrées. Le munitionnaire dut affronter une telle situation, non prévue au marché des vivres:ainsi fit-il venir de France plus de 70 cargaisons de denrées , malgré les dangers de prises anglaises, et absorba-t-il la majeure partie de l'inflation au niveau de chacune de ses activités. Malgré tout, le munitionnaire réussit, à la satisfaction du gouverneur général, à assumer adéquatement son marché des vivres. À la fin de septembre 1760, quelques semaines après la Conquête, il décida de se rendre en France afin de régler son compte avec l'État. Son départ, devant être de brève durée, allait s'avérer définitif. Il marque donc la fin de sa carrière canadienne.
III. Un colonial en métropole (1761-1781)
Les dernières années de Cadet passées en métropole française furent remplies de difficultés, en raison surtout de l'attitude intransigeante de l'État à son endroit. On fera ressortir ici, d'une part, ces difficultés, de l'autre, la perception étroite qu'avait l'État métropolitain de la gestion des finances publiques canadiennes.
Le munitionnaire arriva en France à un moment où le degré d'insatisfaction de la métropole à l'endroit du Canada avait atteint un niveau jusque-là inégalé. La chute de la colonie et les dépenses des dernières années du régime français, surtout de 1757 à 1760, la mécontentaient au plus haut point. Elle décida donc de faire la lumière sur la gestion des finances publiques canadiennes. Partageant encore une philosophie mercantiliste et désuète sur l'administration coloniale, que l'économiste écossais Adam Smith s'apprêtait à dénoncer dans son traité sur la richesse des nations (1776), elle soutenait que les hausses de dépenses avaient été surtout causées par une mauvaise administration de l'État et par des abus où auraient trempé des administrateurs publics et des fournisseurs, parmi lesquels se trouvait surtout Cadet. C'est ainsi qu'elle fit emprisonner le munitionnaire à la Bastille et s'enquit des dépenses publiques en faisant régler les comptes du Canada par Kerdisien Trémais, un homme de confiance. Puis, elle constitua une Commission du Châtelet de Paris qui fut chargée d'enquêter sur la mauvaise gestion des finances publiques et sur les abus, et de juger les accusés.
Cette vaste enquête appelée l'Affaire du Canada allait concerner toute l'intendance de Bigot, depuis 1748 jusqu'à 1760. Vingt-trois hommes, soit neuf officiers civils, dix officiers militaires et quatre négociants dont Cadet, furent accusés de malversations contre les intérêts du roi et des Canadiens. Tous séjournèrent à La Batille durant l'enquête qui débuta en décembre 1761 pour se terminer en décembre 1763. Lors du jugement, plusieurs acquittements eurent lieu, et les prévenus, reconnus coupables, subirent de faibles peines, à l'exception cependant de quelques-uns parmi lesquels se trouvèrent l'intendant Bigot, le commissaire-ordonnateur Varin et le munitionnaire Cadet. Ce dernier fut condamné à restituer six millions de livres tournois au trésor royal. Dans son cas, une telle sentence sera responsable en grande partie de ses difficultés financière ultérieures, et de sa ruine, au moment de sa mort.
Le jugement de la Commission du Châtelet se trouva néanmoins à confirmer la perception qu'avait l'État de la mauvaise gestion des finances publiques coloniales et des abus. Plus que jamais, la métropole y voyait la cause principale des hausses dans les dépenses publiques. Or, selon nous, les abus ne formaient que le troisième facteur responsable des hausses des dépenses; les deux premiers facteurs avaient été d'abord les besoins de l'État, accrus par les préparatifs de la guerre et le conflit lui-même, ensuite, la crise et l'inflation qui touchèrent l'État au même titre que les particuliers. L'État métropolitain s'appuya donc sur le procès et les condamnations pour justifier, auprès des porteurs d'instruments financiers, dont le paiement était suspendu depuis le 15 octobre 1759, des dévaluations allant de 50 à 75% de leur valeur nominale. Il ne paya que 42% de sa créance totale, et laissa supporter de lourdes pertes financières à quelque 8000 porteurs de papier-monnaie, vivant en France, en Angleterre, au Canada, et, sans doute aussi, dans d'autres colonies anglaises, situées au sud du Canada.
Dans un tel contexte, Cadet fut dans une position difficile pour régler son compte avec l'État, qui comportait le paiement de son papier-monnaie et la liquidation de son entreprise des vivres. C'est l'État qui sortit gagnant d'un lent règlement, qui s'étala de 1764 à 1767. Convaincu de la justesse de son point de vue, Cadet continuera jusqu'à sa mort en 1781 à revendiquer une révision de son compte et une indemnité de l'État. Entre-temps, les sommes obtenues du trésor royal servirent à payer la plupart des créanciers de l'entreprise des vivres, et à acheter des propriétés rurales en province et une maison à Paris. Or, les revendications des autres créanciers, conjuguées au refus de l'État d'accorder une indemnité qui eût pu les satisfaire, créèrent de graves difficultés à Cadet. Ainsi, l'ancien munitionnaire du Canada se trouva-t-il ruiné au moment de son décès. La liquidation de sa succession prendra une douzaine d'années; elle conduira ses héritiers à de graves conflits avec des créanciers intraitables.
Cadet, à l'instar des munitionnaires et des banquiers du Royaume, fut victime de l'intransigeance de l'État et de multiples décisions arbitraires qui caractérisèrent la monarchie française depuis la deuxième moitié du XVIIe siècle.
Conclusion
Tels sont les principaux éléments qui caractérisent Joseph-Michel Cadet, le seul munitionnaire général des vivres qu'ait connu la Nouvelle-France. Cet homme, d'origine modeste, peu instruit par surcroît, eut une carrière exceptionnelle qui s'est déroulée en trois phases: d'abord, la progression rapide dans le monde des affaires: c'est le négociant de denrées; ensuite, le couronnement de sa carrière: c'est le munitionnaire des vivres; enfin, la chute et la ruine: ce sont les années passées en métropole française, à la veille de la Révolution.
Une telle étude, portant sur un homme d'affaires et son époque, offre quatre apports principalement à l'historiographie canadienne: 1) elle montre qu'un colonial peut réussir dans le monde des affaires; 2) elle révèle que l'entreprise des vivres fut déficitaire pour Cadet mais rentable pour l'État; 3) elle montre la perception étroite qu'avait la métropole des problèmes coloniaux, malgré sa longue expérience en ce domaine; enfin, 4) elle établit clairement que l'Affaire du Canada servit de prétexte à l'État métropolitain pour dévaluer injustement le papier-monnaie, lors de son rachat. Cette étude fait donc connaître certaines caractéristiques de la société coloniale française, à l'époque de la monarchie absolue. Puisse-t-elle servir de point de départ à d'autres études portant sur ces hommes et ces femmes qui hier sont venus s'établir dans cette lointaine contrée, en vue de la mettre en valeur, et d'y laisser un brin d'humanisation.
Bibliographie
André Côté,
Joseph-Michel Cadet (1719-1781),
négociant et munitionnaire général des vivres, Sillery/Paris,
Septentrion/Éditions
Christian, 1998, carte, tableaux, graphiques,
400p.
|