Les gens d'affaires de Québec, aux XVIIe et XVIIIe siècles, à l'époque du régime français, étaient dynamiques et polyvalents. Etablis dans la capitale de la Nouvelle-France où se trouvait un port fluvial, ouvert six mois par année aux marchés antillais et métropolitains, ils étaient bien situés pour exercer plusieurs activités. Ils s'adonnaient au commerce de denrées, de marchandises et d'articles divers, au niveau local, colonial, parfois même international. Citadins, ruraux, clergé séculier, communautés religieuses, Indiens et gouvernement colonial constituaient, en partie leurs fournisseurs, mais également leurs principaux clients. Plusieurs s'adonnaient en outre à la pêche aux phoques et à la chasse aux baleines, sur la Côte du Labrador, et à la pêche à la morue dans le Golfe Saint-Laurent. D'autres pratiquaient la traite des fourrures, un secteur économique rentable, au domaine du roi (Saguenay), au Témiscamingue, aux Grands Lacs et dans l'Ouest. De plus, la majorité effectuaient des investissements fonciers, souvent considérables, devenant ainsi propriétaires de seigneuries, de censives, et de maisons urbaines. Tous pratiquaient largement le crédit privé, en retour de garanties hypothécaires qu'attestaient les rentes constituées et les obligations notariales. Les défauts de paiement conduisaient à des poursuites judiciaires et à des saisies de biens. Les six huissiers royaux de Québec ne manquaient point de travail, au dire de J.A. Dickinson (1). L'usage du crédit privé était un moyen connu pour arrondir ses biens fonciers. On investissait aussi dans des moyens de transport, terrestres, fluviaux et maritimes. Enfin, on faisait la location de domaines seigneuriaux, de moulins à scie, de moulins à farine, de censives, de propriétés urbaines.
On comprend que de tels gens, parmi lesquels se retrouvaient des femmes, veuves surtout, eussent à leurs services des dizaines, souventes fois, des centaines d'engagés. Les uns travaillaient aux écritures et à la comptabilité, confectionnant de grosses liasses de documents mentionnés aux inventaires de biens, les autres oeuvraient à diverses tâches : approvisionnements, entreposages, transports, fournitures. Les nombreux contrats d'engagements passés devant notaires révèlent à leur sujet des conditions de travail assez rigoureuses.
Ainsi, les gens d'affaires de Québec, de Montréal, bref du Canada, exercèrent, aux XVIIe et XVIIIe siècles, un contrôle graduel sur les grands secteurs de l'économie, sur l'administration publique, et sur de nombreux travailleurs urbains et ruraux. Même s'ils se trouvent dans un environnement colonial, en voie de développement, pourraient-ils avoir constitué les premiers capitalistes de la vallée du Saint-Laurent? C'est ce qu'on serait porté à croire, à en juger par les écrits sur le capitalisme, de Fernand Braudel (2), historien français, et de Werner Sombart (3), grand économiste allemand. Ce dernier écrit que les peuples européens «fondent des colonies, qui deviennent à leur tour des pépinières du capitalisme ».
Mais comment peut-on analyser un tel groupe humain, à la fois si complexe et si mobile? Disons qu'on peut réaliser à leur endroit deux genres d'études: soit une étude globale, ou une étude particulière sur des familles marchandes. Voyons chacune des avenues.
1. Étude globale
Il est possible d'observer le groupe social dans sa globalité ou une catégorie de personnes, c'est-à-dire certains éléments du groupe, puis de mener l'étude dans la longue ou moyenne durée, tantôt au niveau d'une ville, tantôt au niveau d'une région ou d'un pays. Il s'agit d'une avenue qui requiert énormément d'énergies, surtout lorsqu'elle est retenue par un seul chercheur.
Mentionnons d'abord à cet égard l'ouvrage de Régine Pernoud sur la bourgeoisie en France (4). Dans une longue et savante démonstration, l'auteure présente l'évolution de ce goupe social parallèlement au développement des institutions publiques, depuis le Bas du Moyen Âge jusqu'au début du XXe. Elle montre que les bourgeois s'appuient sur les institutions publiques, se profilent même à l'intérieur de celles-ci, pour réaliser leurs objectifs que sont pouvoir et richesse. Les institutions publiques, de leur côté, ont besoin d'argent et de fonctionnaires en vue notamment de s'étendre sur le territoire français, pour en avoir la mainmise, d'où le recours aux bourgeois pour financer l'État et occuper des postes.
Dans la même ligne de pensée, ajoutons l'étude de Paul Butel sur les négociants bordelais au XVIIIe siècle (5), celle de Yves Durand, sur les fermiers généraux (1726-1790) (6), celle de Herbert Lüthy, sur les banquiers protestants de France (1685-1790) qui furent aussi, à certains moments, négociants, munitionnaires et actionnaires de grandes compagnies coloniales d'Afrique, d'Extrême-Orient et d'Amérique (7). Mentionnons également l'étude de Guy Chaussinand-Nogaret: Gens de finance au XVIIIe siècle (8) , celle de Guy Richard: Noblesse d'affaires au XVIIIe siècle (9) , enfin, celle magistrale de Françoise Bayard, intitulée: Le monde des financiers au XVIIe siècle (10).
Voyons quelques enseignements qui se dégagent de l'étude de Françoise Bayard, appelée à devenir certes un classique du genre. S'appuyant sur une méthodologie rigoureuse au niveau de l'analyse des sources documentaires considérables et variées (archives publiques et privées, minutiers des notaires à Paris et en province), compulsant des statistiques précises sur ses personnages et sur ceux qui leur furent associés, elle présente avec finesse ce groupe social formé principalement de fermiers, de traitants et de créanciers du trésor royal. Ces hommes sont, en quelque sorte, en première ligne vis-à-vis des pouvoirs publics; ils sont donc les plus visibles, tant de la part de l'État que de leurs contemporains. Or, comme le démontre Bayard, derrière eux se profilent des milliers de gens qui sont en réalité des gros détenteurs de capitaux du Royaume de France, parfois de l'étranger, membres de la noblesse de cour, de la noblesse de robe, de la bourgeoisie d'office, du monde restreint de la banque et du grand négoce. Par l'intermédiaire des financiers, souventes fois d'origine modeste certains ayant été laquais , ces détenteurs de capitaux investissent des sommes considérables dans les "affaires de l'État" après avoir formé à cette fin des associations avec quelques-uns ou plusieurs de leurs collègues. Ils ont donc l'avantage d'agir discrètement, tout en retirant des bénéfices substantiels de leurs investissements. Or de telles actions les conduisent à agir directement dans les rouages de la monarchie, à une époque (1598-1653 : années retenues par Bayard), marquée par des guerres, des troubles sociaux et une puissante fronde parlementaire.
Comme les financiers, en raison de leur position, s'adonnent à un travail ingrat, consistant généralement à percevoir des impôts ou des droits sur les offices, mais combien rentable, car l'enrichissement ne se fait pas attendre, la population ne tarde pas à les dédaigner, à les dépeindre sous des couleurs les plus sombres, et à les dénoncer auprès des autorités, accusant ces parvenus, qui mènent la grande vie, de voler les deniers des travailleurs et ceux du roi. Même des ouvrages publiés les dénoncent. Devant un tel tollé, l'État choisit habilement des magistrats pour mener périodiquement des enquêtes judiciaires, qui conduisent en fin de compte à des emprisonnements, à des restitutions et à des amendes. Même des ministres n'échappent pas aux inquisitions. Aux lendemains de ces événements, qui hantent constamment les financiers, certains se retirent, d'autres déposent leur bilan, amenant dans leurs déboires quelques-uns de leurs bailleurs de fonds qui se trouvent à écoper eux aussi de la mauvaise humeur royale. Or les dénonciateurs, parfois rémunérés pour leurs gestes, s'en réjouissent, et attendent des moments favorables pour se remettre à l'oeuvre. Entre-temps, la trésorerie royale aura renouvelé l'équipe ministérielle ainsi que les financiers. Et le processus recommencera, avec d'autres détenteurs de capitaux en toile de fond...
Voilà des créanciers de l'État puissants, car indispensables à une trésorerie souffrant d'un manque chronique de numéraire, mais vulnérables au bout du compte, car leur réussite comme leur échec vont souvent de pair avec l'humeur royale, reconnue à l'instar de la monnaie française pour son manque de stabilité et de cohérence. Il s'agit d'un comportement que le pouvoir aura tendance à maintenir jusqu'à la Révolution. Or les principaux acteurs du système que sont les détenteurs de capitaux, menant leur jeu dans l'ombre des financiers, s'en tirent généralement bien, pendant toute cette période. Une telle étude éclaire donc bien des aspects restés jusque-là obscurs de ce monde des financiers, honni des contemporains, et de ce fait, délaissé pendant longtemps des chercheurs.
2. Étude particulière sur des familles marchandes
Outre cette approche, extrêmement révélatrice du monde des affaires, il en est une autre consistant à analyser des familles ou des personnages en particulier, qui se sont démarqués des autres par leur réussite. Une telle démarche est plus modeste que la précédente, mais elle requiert aussi une bonne méthodologie et la consultation de sources documentaires, conservées souvent dans plusieurs dépôts d'archives. Ici, les exemples ne manquent pas, pour chaque contrée. Seuls quelques-uns seront mentionnés.
Pour la France, soulignons l'ouvrage de Pierre Goubert sur les Danse et les Motte de Beauvais (11), qui constitua un complément heureux à sa grande thèse sur le Beauvaisis du XVIIe siècle (12). Utilisant surtout des archives notariales, il fait revivre deux familles bourgeoises de Beauvais, capitale du Beauvaisis, et en plus, ville drapante et sonnante. Les Danse et les Motte, présentées en parallèle, connaissent la réussite grâce à leurs relations sociales et matrimoniales, à leur négoce de marchandises, à leurs manufactures de textile et à leur crédit auprès des bien nantis et des masses rurales qui mena, à défaut de recouvrement, à des saisies de biens immeubles et meubles. Voilà des procédés classiques d'enrichissement à l'époque du capitalisme naissant. Or, ce contrôle de plus en plus grand qu'exercent des familles bourgeoises de Beauvais sur l'environnement rural constitue un phénomène que les chercheurs ont observé dans la plupart des régions de France (13).
Notons en outre le beau livre de Jean Cavignac, sur le commerçant de gros, Jean Pellet de Bordeaux (14), et celui de Dale Miquelon, sur les Dugard de Rouen (15), qui établirent des relations commerciales avec Québec, Louisbourg, la Martinique, Saint-Domingue et la Guadeloupe. Qu'il suffise de mentionner, à l'égard des colonies anglaises, la minutieuse étude de W.T. Baxter, sur les Hancock de Boston (16), spécialisés dans les fournitures de vivres et de marchandises aux troupes qui envahirent la Nouvelle-France, au cours de la guerre de la Conquête. Les Hancock participèrent aussi à la déportation des Acadiens, pendant ces mêmes années, en fournissant aux infortunés voyageurs des bateaux et des vivres; pendant ces malheureux événements, ils furent impliqués dans des conflits d'intérêts et des abus, à propos notamment du cheptel acadien. Leur notoriété aux colonies anglaises n'en fut point assombrie pour autant, puisqu'un membre de la famille, nommé John, sera choisi pour présider, le 4 juillet 1776, la fameuse séance tenue à Philadelphie, où fut signée la déclaration d'indépendance (17).
Au sujet de la Nouvelle-France, on dispose surtout de notices publiées dans le Dictionnaire biographique du Canada, sur des personnages, tels : Charles Aubert de La Chesnaye, François Hazeur, Jean-André Lamaletie, François Havy, Jean Lefebvre, Jacques Perreault l'aîné, et Marie-Anne Barbel, veuve Fornel. Les textes écrits par des spécialistes débordent largement le domaine biographique, donnant par là un bon profil du monde des affaires (18). On a également l'ouvrage de Cameron Nish, sur l'entrepreneur François-Étienne Cugnet (19), qui connut une carrière mouvementée, depuis son arrivée à Québec en 1719 jusqu'à son décès en 1751. Ce personnage cultivé, qui bénéficia de l'amitié de l'intendant Hocquart, fut directeur du domaine d'Occident, négociant, seigneur, responsable des Forges du Saint-Maurice, fermier de la traite de Tadoussac et conseiller au Conseil supérieur. Audacieux, il n'hésite pas à puiser dans la caisse du domaine pour faire ses investissements. Il semble bien se relever d'une grosse faillite en 1741-1742, puisqu'il laissera à ses héritiers une fortune de 135 752 livres tournois. Les conflits d'intérêts ne semblaient point le gêner. On note aussi chez lui une grande discrétion lorsqu'arrive le temps de rendre des comptes à l'Etat. Un tel homme représente bien les gens d'affaires de la colonie. À ce propos, une réserve cependant : on eut souhaité que l'auteur développât son sujet avec plus de rigueur et de clarté.
3. Étude d'une famille marchande: le cas de Joseph-Michel Cadet (1719-1781)
Des deux avenues présentées ici, c'est la seconde, consistant à étudier divers aspects d'un négociant et de sa famille, qui a été retenue pour notre étude: Joseph-Michel Cadet (1719-1781), munitionnaire du roi à l'époque de la Conquête. Ce sujet a d'abord fait l'objet d'une thèse de doctorat, soutenue à l'Université Laval en 1984. Le directeur fut le professeur Yves F. Zoltvany, et le co-directeur, le professeur W. J. Eccles de l'Université de Toronto. Puis, au cours des dix années suivantes, nous avons travaillé sur cette étude en vue d'améliorer la méthodologie, le contenu et l'articulation de la matière eu égard à la conjoncture générale. D'où un retour aux archives conjugué à l'analyse d'ouvrages portant sur la méthodologie et l'histoire économique et sociale, tant du monde rural qu'urbain. Parmi les ouvrages fondamentaux, lus ou relus, mentionnons l'oeuvre de Fernand Braudel (La Méditerranée, 3 vol.; Civilisation matérielle, 3 vol.; Écrits sur l'histoire, 2 vol.; L'identité de la France, 3 vol.; et Grammaire des civilisations). La publication de notre étude s'est faite en 1998 (20).
Nous voudrions ici faire un bilan historioraphique d'un tel sujet, puis, présenter notre méthodologie d'analyse et l'apport qu'offre cette étude à l'historiographie canadienne.
a) Bilan historiographique
Le munitionnaire Cadet est un personnage controversé dans l'historiographie canadienne. Rares sont les chercheurs qui sont restés indifférents à son endroit. Le plus souvent, surtout au Canada français, on a eu tendance à le dénigrer et à le présenter sous le visage d'un voleur, d'un criminel, bref d'un énergumène de la pire espèce. Les livres d'histoire l'ont décrié à une enseigne telle que la mémoire collective québécoise en a retenu une image très sombre. Nulle ville au Québec n'aurait à ce jour donné ce nom à une de ses rues. Nos étudiants universitaires, lors de leur premier cours sur la Nouvelle-France, ont déjà leur idée à propos de ce personnage et de ceux qu'il a côtoyés. Or, une telle image a d'abord été véhiculée au XVIIIe siècle par des contemporains. Des historiens et intellectuels ont pris le relais, ne faisant jusqu'ici que perpétuer cette mauvaise image.
Citons quelques opinions de chercheurs. Guy Frégault est certes le plus sévère. Dans une étude sur l'intendant Bigot (21), il écrit qu'une Grande Société a été formée entre Cadet, l'intendant et trois ou quatre personnes pour fournir des vivres à l'armée, pendant la guerre de la Conquête. Ces «concussionnaires» et ces «grands carnassiers», selon lui, auraient fait une «extraordinaire fortune». Leurs «dégoutantes fourberies», leurs «friponneries», et leur «brigandage» causaient le scandale (22). De plus, ajoute-t-il :
«pendant que les conjurés pillaient les finances de l'Etat, la Nouvelle-France, encerclée par l'ennemi, tondue jusqu'aux os, épuisée par la famine et par la guerre, perdait peu à peu tout son sang et allait bientôt s'écrouler»(23).
Gustave Lanctôt, quant à lui, dans un ouvrage sur l'histoire du régime français (24), disserte sur les monopoles de la Grande Société et présente Cadet comme «le plus entreprenant de ses complices». À son avis, «les dilapidations de Bigot, et les malversations du triumvirat Cadet, Pénissault et Péan, ont bouleversé, spolié et capté l'économie canadienne»(25). Or, le chercheur reconnaît que «grâce à l'intelligence et à l'énergie de Bigot et à l'habileté et à l'organisation de Cadet, les troupes ne manquèrent ni des vivres ni des munitions nécessaires à la défense du pays»(26). Voilà un point de vue qui le démarque légèrement des autres.
François Rousseau, dans un livre concernant surtout le régime des malades à l'Hôtel-Dieu de Québec, publié en 1983, ranime le débat qui était en veilleuse, depuis un certain temps, chez nous en tout cas (27). Même si l'objet principal de son étude ne s'y prête guère, l'auteur n'hésite pas à se prononcer sur le comportement de Cadet. Il reproche, entre autres, au munitionnaire d'entreposer des vivres dans des postes éloignés alors que la population civile est rationnée. Selon lui, les militaires seraient mieux nourris que les civils, situation dont bénéficierait Cadet (28). Mais qui étaient donc ces militaires? On sait que la majorité étaient formés de miliciens et d'Indiens, c'est-à-dire de civils, transformés en soldats occasionnels...
Louise Dechêne, dans Le Partage des subsistances (1994) , analyse principalement la circulation du blé, depuis sa production jusqu'à son arrivée aux mains des consommateurs, à compter du début du XVIIIe siècle jusqu'à la Conquête (29). Comme l'État aura besoin de cette denrée, de plus en plus, l'historienne aborde ainsi brièvement les fournitures aux magasins royaux. Jusqu'en 1747, à son avis, les ventes de céréales à l'État se font selon des procédures régulières et ne constituent point une source particulière d'enrichissement. Or, la situation change suite à l'arrivée au Canada de Bigot et à l'apparition d'hommes tel Cadet, comme fournisseurs de l'État. Selon ce que laisse entendre l'historienne, si des gens s'enrichissent alors, dans cette activité économique, c'est parce qu'ils usent de moyens illicites. Or, Bigot et Cadet figurent parmi ceux-là. Ce sont des «fauteurs de famine» que les historiens auraient tort de vouloir «transformer en administrateurs héroïques et en sauveurs», souligne-t-elle (30).
On le voit bien avec ces quelques exemples, il est de bon ton, au Canada français, lorsqu'on aborde la période de la guerre de la Conquête, de s'appuyer sur quelques témoignages de contemporains, parfois percutants, pour dénigrer tant soit peu le munitionnaire Cadet, au passage. Après tout, la mémoire collective ne doit-elle pas se rappeler sinon l'homme, du moins ses méfaits? Une telle historiographie recèle un certain moralisme; de plus, elle véhicule une vision métropolitaine de la colonie, notamment à propos des dernières années du régime français. On estime généralement que les politiques métropolitaines de développement visent à améliorer le sort des coloniaux. D'où le suivi qu'elles devraient connaître, notamment en Nouvelle-France. On est sévère vis-à-vis des officiers de l'État et des gens d'affaires qui, tantôt hésitent à suivre les directives métropolitaines, tantôt mettent celles-ci de côté pour implanter discrètement des formules de rechange et tirer des profits personnels de telles initiatives. Enfin, on condamne sans appel les hommes de la fin du régime français qui ont été reconnus coupables par un tribunal métropolitain de désobéissance et de fraudes, dans l'exercice de leurs fonctions. Pourquoi ces derniers, conclut-on, ne mériteraient-ils pas la réprobation et l'opprobre de la postérité, puisqu'ils sont des criminels? Les chercheurs véhiculent donc, avec une logique apparente, d'un côté, le bien-fondé du mercantilisme métropolitain, de l'autre, l'obligation pour la colonie d'entendre et de suivre, sans trop se poser de questions, les ordres et directives du ministre de la marine et des colonies.
Or, rien de tel au Canada anglais, du moins à notre connaissance. Les historiens, récents surtout, s'appuyant sur des sources documentaires variées, portent un jugement nuancé, même sympathique, à l'endroit de Cadet lequel, pour eux, est un homme d'affaires de son temps, ni pire, ni meilleur que les autres. Dès 1925, Adam Shortt, dans un recueil de Documents relatifs à la monnaie, au change et aux finances du Canada sous le régime français (31), consacre à Cadet une notice, où il écrit que les chercheurs ont tendance à dénigrer les gens d'affaires qui s'enrichissent pendant les périodes difficiles (32). Il ajoute: «personnage remarquable, Cadet joua un rôle très important dans le monde du commerce et de la finance au Canada, surtout pendant les cinq dernières années du régime français» (33). Plus tard, en 1974, W.J. Eccles, dans un article intitulé: «Les forces armées françaises en Amérique du Nord pendant la guerre de Sept Ans», écrivait: «Cette question [du ravitaillement des troupes] mérite une étude critique plus approfondie que celle dont elle a fait l'objet jusqu'à présent. On a accepté comme argent comptant des preuves marquées au coin de la subjectivité»(34). Enfin, en 1980, J. F. Bosher publiait dans le Dictionnaire biographique du Canada une notice à l'endroit de Cadet (35), qui se termine par cette phrase: «Après tout, si la France n'avait pas perdu le Canada, Joseph-Michel Cadet eût peut-être été acclamé comme un héros et un bienfaiteur!» Il aurait pu ajouter: à l'instar des Hancock de Boston, ou d'un Michael Franklin d'Halifax qui s'enrichit lui aussi grâce aux fournitures de vivres à l'armée anglaise pendant la guerre, pour devenir député (1759) et lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Écosse, 1766-1776 (36).
Une étude sur le munitionnaire Cadet avait ainsi pour objectif de combler une lacune dans notre historiographie.
b) Méthodologie d'analyse: 4 volets
1er volet: étudier les activités multiples d'un homme d'affaires à la fin du régime français: son milieu familial, sa montée en affaires, sa progression phénoménale, et surtout, l'oeuvre maîtresse de sa vie que fut son entreprise des vivres (1757-1760).
Problématique de l'entreprise des vivres:
1. À quoi devait répondre cette entreprise, aux yeux de l'État?
2. Quels en sont les éléments constitutifs? Marché avec l'État, structure de l'entreprise.
3. Comment cette entreprise a-t-elle fonctionné? Analyse des diverses opérations d'approvisionnents, d'entreposages, de transports et de fournitures, puis, paiements de l'État.
4. Qui sont ceux qui ont travaillé dans l'entreprise des vivres? Associés (4), Commis (150), Engagés (4000). Pour chaque catégorie de personnes, on analyse leurs responsabilités, leurs conditions de travail, leurs gains.
5. Quel fut l'impact de la conjoncture économique et militaire sur chacune des opérations et sur les engagés?
6. Quel impact une telle entreprise a-t-elle eu sur les dépenses publiques de la colonie canadienne?
7. L'entreprise a-t-elle atteint les objectifs visés par l'État? Bref, le munitionnaire Cadet a-t-il rempli son mandat selon les vues de l'État?
2e volet: étudier l'Affaire du Canada (1761-1763) en essayant de comprendre les vues exactes de la métropole française et le genre d'implication de l'entreprise des vivres du munitionnaire Cadet.
Problématique:
1. À quoi devait répondre cetta Affaire ambivalente, qui s'est déroulée devant la Cour du Châtelet de Paris? Car il s'agit à la fois d'un procès au criminel et d'une enquête sur les finances publiques canadiennes au cours de l'intendance de François Bigot (1749-1760).
2. Qui sont ceux qui y furent impliqués? On sait qu'il y eut 57 individus dont 23 furent emprisonnés à la Bastille. Pour quelles raisons? Quel genre d'accusation furent-ils l'objet?
3. La poursuite contre le munitionnaire Cadet recèle-t-elle des caractéristiques par rapport à celle intentée contre les autres accusés?
4. Ce procès recèle-t-il les mêmes caractéristiques que celles inscrites à l'ordonnance criminelle de 1670? On a démontré qu'on y avait dérogé à maintes reprises.
5. Quel fut le jugement prononcé contre les accusés? Phase I: le verdict. Phase II: les sentences (les peines).
6. Cette Affaire a-t-elle répondu aux attentes de l'État, et que pouvait-elle signifier éventuellement pour l'État, le munitionnaire Cadet, les autres accusés reconnus coupables, ainsi que pour les porteurs de papier-monnaie public?
3e volet: étudier la liquidation de l'entreprise des vivres du munitionnaire Cadet, en la plaçant dans le contexte général de rachat des instruments financiers canadiens (cartes, ordonnances, acquis, lettres de change).
Problématique:
1. Comment se déroula le rachat des instruments financiers canadiens en France et au Canada, de 1762 à 1773? Analyse des phases: 1) déclarations, 2) rachat, 3) constitutions de rentes sur l'État.
2. Que signifièrent ces modalités pour les 8000 porteurs (dont Cadet), au chapitre surtout des dévaluations?
3. Comment s'effectua la liquidation finale du compte de Cadet avec l'État en 1767?
4. Quelles furent les pertes encourues de la part de Cadet? Elles furent évaluées à un montant se situant entre 20 et 25 millions de livres tournois. Elles furent causées par l'entreprise des vivres (1757-1760), le rachat des instruments financiers et par la liquidation de son compte en 1767.
5. Quelle fut la situation financière de Cadet, aux lendemains du règlement de son compte, avec l'État, de même qu'avec ses créanciers canadiens et français?
6. Comment expliquer un tel comportement de l'État, d'une part avec les 8000 porteurs de papier-monnaie, de l'autre avec Cadet?
4e volet: étudier les dernières activités de Cadet, en France.
Problématique:
1. Que fit l'ancien munitionnaire des vivres dans l'économie française?
2. Comment se présentent les difficultés financières de cet homme au cours des dernières années de sa vie (1773-1781)? 1) Causes, 2) Ampleur, 3) Tentatives de solution (ventes de propriétés, usage du crédit privé, demande de révision de compte auprès de l'État).
3. Comment se présente la faillite de Cadet en 1781? Et pourquoi?
4. Comment fut liquidée la succession?
5. Que représente le cas Cadet par rapport aux munitionnaires et banquiers du Royaume de France, depuis le XVIIe siècle?
c) Apports de cette étude à l'historiographie canadienne: 4
1er apport: réussite possible en affaires pour un colonial, mais dans des conditions particulières: talent, dynamisme, sens inné des affaires, relations sociales importantes avec des gens d'affaires du Canada, des Antilles et de la France, ensuite, avec des officiers de l'État colonial. Or quelles que soient les activités exercées, la clé du succès (ou de l'échec) semble reposer sur les fournitures à l'État; c'est en raison de celles-ci, notamment, que la carrière de Cadet connut une progression phénoménale à compter de 1744, puis, par la suite (après la Conquête anglaise), une fin malheureuse.
Cette idée va à l'encontre de l'historiographie courante (V.g. Jacques Mathieu) voulant que les coloniaux ne puissent faire de grande carrière dans le monde des affaires.
2e apport: L'entreprise des vivres fut si importante qu'elle s'identifia à l'infrastructure économique de la colonie. Dans ce contexte, sa vulnérabilité eu égard à la conjoncture fut d'autant plus grande que le marché des vivres, signé avec l'État le 26 octobre 1756, ne prévoyait pas d'ajustement en fonction d'une hausse éventuelle de prix. Seul un ajustement de 20% du tarif de base était prévu en temps de guerre.Ainsi, la grave crise économique qui s'abattit sur la colonie canadienne, au cours des années de l'entreprise (1757-1760), amenant des hausses de coûts pour les denrées, de plus de 600%, ainsi qu'une hausse considérable du prix des matériaux, des marchandises, des biens meubles et immeubles , et de la main-d'oeuvre, frappa de plein fouet le coeur même de l'entreprise, c'est-à-dire: les approvisionnements en denrées au Canada et en France, les entreposages, les transports vers les lieux de distributions situés parfois aux confins de la colonie, enfin, les distributions aux nombreux destinataires. L'entreprise des vivres en fut tellement perturbée qu'elle frôla la faillite à l'été de 1759. Pour le munitionnaire Cadet, ce ne sera que partie remise. Ainsi, l'entreprise fut déficitaire pour Cadet, mais rentable pour l'État.
Cette idée va à l'encontre de l'historiographie traditionnelle voulant que l'entreprise ait été rentable pour Cadet, mais ruineuse pour l'État.
3e apport: Démonstration de la perception étroite qu'avait la métropole des problèmes de la Nouvelle-France. Celle-ci crut ou fit mine de croire que les hausses dans les dépenses publiques avaient été surtout causées par des abus, commis dans la gestion des finances publiques. Or nous avons prouvé que ces hausses furent causées, dans l'ordre suivant:
1) Par les besoins accrus de l'État (préparatifs de guerre, 1748-1755; guerre, 1755-1760).
2) Par la crise économique (1757-1760), qui frappa l'État au même titre que les particuliers, à l'exception du marché des vivres où les hausses furent surtout supportées par le munitionnaire Cadet.
3) Par les abus
Les deux premiers facteurs sont nouveaux et propres à la période 1748-1760, tandis que le troisième facteur, les abus, n'est pas nouveau, ni propre aux années 1748-1760, en Nouvelle-France. On le retrouve également en France et dans les autres États européens, ainsi qu'aux colonies anglaises et dans les autres Empires coloniaux espagnols, portugais et hollandais. Bref, les abus font partie depuis des siècles de l'administration publique et rien ne nous autorise à croire qu'ils aient disparu, de nos jours, des structures administratives publiques, para-publiques ou privées.
Notre idée va à l'encontre de l'historiographie traditionnelle (voir Guy Frégault, Gustave Lanctot) voulant que les hausses dans les dépenses publiques furent surtout causées par les abus. Ces chercheurs ont trop facilement partagé l'opinion de l'État français et des contemporains, au sujet des fournisseurs du roi.
4e apport: L'Affaire du Canada, à l'occasion de laquelle des condamnations furent prononcées, servit de prétexte à l'État métropolitain pour dévaluer arbitrairement les instruments financiers canadiens (papier-monnaie) émis, faute d'espèces métalliques, pour payer les dépenses publiques canadiennes. Ce comportement engendrera, entre autres, la ruine de Cadet.
Une telle idée va à l'encontre de l'historiographie courante voulant que l'État ait recherché, par l'Affaire du Canada, des boucs émissaires pour justifier auprès de l'opinion publique la perte du Canada. Est-il besoin d'ajouter ici que la monarchie française n'a pas l'habitude de se préoccuper outre mesure de l'opinion publique.
Voilà en gros ce qu'apporte cette étude à l'historiographie canadienne.
Bref, nous avons étudié l'évolution d'une famille coloniale, les activités nombreuses d'un négociant canadien à la fin du régime français, l'alimentation de l'armée franco-canadienne au cours de la guerre de la Conquête, ainsi que certaines modalités de gestion des finances publiques canadiennes. Nous avons montré que Cadet rendit de grands services à la colonie, dans une période difficile où sévissaient une guerre et une crise économique. Enfin, nous avons analysé le comportement d'une métropole mercantiliste, qui eut tendance à n'expliquer que par une mauvaise administration et des abus, les hausses de dépenses publiques, allant même jusqu'à poursuivre des administrateurs et des gens d'affaires, en vue de justifier les dévaluations monétaires, par la suite. Donc, Cadet, à l'instar de plusieurs munitionnaires, financiers et banquiers de la métropole, aura été victime de décisions arbitraires qui caractérisèrent le pouvoir royal français, depuis la première moitié du XVIIe siècle.
Conclusion
Que recommander au terme de cette présentation? Disons qu'une étude globale conviendrait davantage à des historiens d'expérience qu'à des personnes débutant dans la recherche. Aussi, ceux qui préparent un Mémoire de Maîtrise ou une thèse de doctorat en histoire pourraient-ils, à notre avis, retenir de préférence la seconde formule, qui concerne une étude particulière d'une famille marchande ou de quelques familles marchandes. Or, depuis la parution de notre ouvrage sur le munitionnaire Cadet, nous avons entrepris des recherches sur les Gens d'affaires en Nouvelle-France, en adoptant la première formule laquelle est, de beaucoup, plus complexe que la seconde.
Dernière recommandation: si on veut rendre à terme une étude historique, une certaine sagesse accompagnée de modestie devrait servir de guide, tant au niveau du choix du sujet que de la problématique (là-dessus, voir Étude historique: méthodologie de réalisation). Ne vaut-il pas mieux terminer une étude modeste, à sa mesure, que de laisser en plan un projet grandiose, irréaliste, qui relève de la chimère? Lors de nos recherches dans les archives, tant au Québec qu'en France, combien de fois avons-nous rencontré des chercheurs qui rêvaient, à juste titre, de révolutionner l'historiographie; or, leurs travaux ne sont le plus souvent que restés à l'état d'ébauche.
Abréviations et sigles
1. Justice et justiciables, la procédure civile à la prévôté de Québec, 1667-1759, Québec, Presses de l'Université Laval, 1982, 75. Les huissiers n'étaient cependant pas surchargés.
2. Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe - XVIIIe siècle, Paris, Colin, 1986, 3 vol., II: 199-405; L'idendité de la France, Paris, Flammarion, 1990, 3 vol., III (Les hommes et les choses): 391-476. Sur cet historien, on consultera avec grand intérêt: Pierre Daix, Braudel, Paris, Flammarion, 1995.
3. Le bourgeois, Paris, Payot, 1966.
4. Histoire de la bourgeoisie en France, Paris, Editions du Seuil, 1981, 2 vol.
5. Les négociants bordelais, l'Europe et les Îles aux XVIIIe siècle, Paris, Aubier, 1974.
6. Finance et mécénat, les fermiers généraux aux XVIIIe siècle, Paris, Hachette, 1976.
7. La banque protestante en France, de la révocation de l'édit de Nantes jusqu'à la Révolution, Paris, SEVPEN, 1961, 2 vol.
8. Bruxelles, Éditions Complexe, 1993.
9. Préface de Pierre Chaunu, Paris, Colin, 1974.
10. Préface de Pierre Goubert, Paris, Flammarion, 1988.
11. Familles marchandes sous l'Ancien Régime : les Danse et les Motte, de Beauvais, Paris, SEPVEN, 1959.
12. Cent mille provinciaux au XVIIe siècle, Beauvais et le Beauvaisis, de 1600 à 1730, Paris, Flammarion, 1968.
13. Emmanuel Le Roy Ladurie, Histoire de la France rurale, II : du 1340 à 1789, Paris, Éditions du Seuil, 1992, 159-615 (période 1560-1789).
14. Jean Pellet, commerçant de gros, 1694-1772, Paris, SEVPEN, 1967.
15. Dugard of Rouen, French Trade to Canada and the West Indies, 1729-1770, Montréal et London, McGill-Queen's University Press, 1978.
16. The House of Hancock : Business in Boston, 1724-1775, New York, Russel, 1965.
17. Sur la déclaration d'indépendance, cf. Barck et Lefler, Colonial America, Toronto, Macmillan, 1969, 572 (texte où apparaît le nom de John Hancock comme président de la séance).
18. DBC, II: 27-36 (La Chesnaye); II: 285-287 (Hazeur); IV: 467-468 (Lamaletie); III: 300-304 (Havy); III: 399-400 (Lefebvre); I : 675-676 (Perreault); IV: 48-49 (Barbel). Sur ces marchands, voir aussi: Jacques Mathieu, «Un négociant de Québec à l'époque de la Conquête: Jacques Perreault l'aîné», RANQ, 1970 : 29-81 (étude et documents).
19. François-Étienne Cugnet, 1719-1751 : entrepreneur et entreprises en Nouvelle-France, Montréal, Fides, 1975.
20. Joseph-Michel Cadet (1719-1781), négociant et munitionnaire du roi en Nouvelle-France, Sillery/Paris, Septentrion/Éditions Christian, 1998, 400 p., carte, tableaux, graphiques.
21. François Bigot, administrateur français, Montréal, Les études de l'Institut d'histoire de l'Amérique française, 1948, 2 vol.; une autre étude de Frégault, intitulée: La guerre de la Conquête, 1754-1760, Montréal, Fides, [1955], particulièrement intéressante, répète néanmoins sur Cadet (cf. pp. 56-58, 322-323, 362-363, 387) des opinions émises dans Bigot.
22. Bigot, I : 161-217.
23. Ibid., II: 217.
24. Histoire du Canada, Montréal, Beauchemin, 1966-1967, 3 vol.
25. Ibid., III: 209-211, 256-258.
26. Ibid., III: 258.
27. L'oeuvre de chère en Nouvelle-France, le régime des malades à l'Hôtel-Dieu de Québec, Québec, Presses de l'Université Laval, 1983.
28. Ibid., 311.
29. Le partage des subsistances au Canada sous le régime français, Boréal, 1994.
30. Ibid., 157-158.
31. Ottawa, Archives publiques du Canada, 2 vol.
32. Ibid., II: 912-920 (notice sur Cadet).
33. Ibid., II: 912.
34. DBC, III: xv-xxiv (article),xxii (citation).
35. DBC, IV: 134-139.
36. DBC, IV: 294-297.
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