L’implicitation
Les lois du discours


mise à jour: 4 déc. 2002, Françoise Labelle

Intro On peut présenter ce thème à l’aide du scénario classique du jeune de 2 ans qui vient annoncer à sa mère, occupée à préparer le souper : Non, non, j’ai pas lancé le vase dans la télé ! Évidemment, la mère va plutôt penser le contraire. Quand un enfant vient offrir une dénégation non sollicitée, on pense tout de suite qu’il y a anguille dans le robinet.

Un autre classique de la vie quotidienne, où quelqu'un a encore une fois trop parlé :

-T’es ben belle, aujourd’hui !
- J’étais pas belle, hier  !?

L’inférence et la présupposition, sujets que nous avons abordés précédemment, concernent soit ce qui est dit explicitement, soit ce qui est pris pour acquis. L’implicitation concerne plutôt le choix entre divers formes possibles au moment de faire une affirmation, une négation ou une interrogation et ce que'impliquent (ou implicitent) ce choix entre diverses formes possibles, et l’élimination de formes concurrentes. Une autre facette concerne simplement le rapprochement qu'on fait entre des propositions (le rap, quoi!). On pourrait dire aussi que l’implicitation concerne ce qui n’est pas dit, mais qui est implicite.


Origine Cette partie de la signification a été mise en lumière par un logicien, Paul Grice, (tout comme la présupposition vient du logicien Frege), qui cherchait à expliquer des parties de sens s’ajoutant dans les langues naturelles aux connectifs classiques. On peut illustrer le problème de la manière suivante :

A) Par exemple, si, à la question (1), je réponds (2), mon interlocuteur serait en droit de conclure (3) :

1) Combien y avait-il d’étudiants au labo, ce matin ?
2) Quelques étudiants sont venus.

3) Donc, ils ne sont pas tous venus.

B) D’autre part, logiquement, l’inférence suivante est valide :

4) Tous les étudiants sont venus  |- Plusieurs, quelques, des, deux… étudiants sont venus

Donc, si en A, de (2), on peut conclure (3), on aboutit, avec l’inférence (4) en B à la situation suivante:

Tous les étudiants sont venus  |- Quelques étudiants sont venus
Quelques étudiants sont venus.|- Ils ne sont pas tous venus.

De Tous, je conclurais Pas tous ! Une belle contradiction.

En fait, (3) n’est pas un inférence (conclusion) de (2), mais une implicitation (notée +> par opposition à |-, l'inférence logique). Pourquoi l’interlocuteur était-il «en droit de conclure» (3) ? D’un point de vue logiquement stricte (un peu autiste), si Tous les étudiants sont venus est vrai, Quelques sont venus est vrai aussi. Vous n’avez pas menti.

Vous n’avez pas menti mais vous n’avez pas fait preuve d'esprit de coopération.

Un peu comme dans l’anecdote que comptaient les québécois revenant de Paris dans les années 50 et qui s'étaient adressés à certains gendarmes:

5)  M. le gendarme, j’aimerais me rendre à la tour Eiffel.

6)  Mais, allez-y, Madame !

Là aussi, il y a manque de coopération. (5) n’était pas un aveu ni une demande d’autorisation mais une demande de renseignement.


Dans l’exemple du labo (1-2), lorsque j’ai malicieusement répondu (2), j’avais le choix entre les diverses formes : Tous, plusieurs, quelques, des, deux, un. Logiquement, toutes les formes compatibles avec le nombre d’étudiants au labo étaient valides (en excluant donc le mensonge). Mais, du point de vue de la coopération, seule la plus forte (tous, si c’était le cas) était appropriée. Dans l'exemple (5-6), c'est la pertinence qui est en cause. L'implicitation tente de répondre aux deux phénomènes, qui pourraient toutefois être différents.

On a vu trois aspects importants de l’implicitation : le jeune enfant qui parle trop, l'admirateur qui parle trop également, le policier qui ne tient pas compte de la pertinence qu’il y a à signaler à un agent de la paix un besoin d’aide et enfin, que le choix qu’on fait entre des termes suggère que les autres termes ne sont pas appropriés.


Implicitation conventionnelle et conversationnelle: Avant de présenter les lois du discours, notons que Grice (et sa descendance spirituelle) distingue d’une part, entre les implicitations conversationnelles et conventionnelles, et d’autre part, entre les implicitations générales et particulières.

L’implicitation conversationnelle, la plus fréquente, n’est pas soulignée explicitement par des mots de la phrase, contrairement à l’implicitation conventionnelle. En adaptant un exemple de Grice à la «scène» locale :

Jules habite le quartier Murdock. Il est snob.
+> Les murdockiens sont snobs.

Le fait de rapprocher les propositions peut suggérer un lien entre le fait d’habiter Murdock et le fait d’être snob. C'est la pertinence (le rap) qui est en cause. Pourtant, rien, à part la contiguïté des propositions ne permet d’attribuer explicitement cette croyance au locuteur. C’est une implicitation conversationnelle. Les politiciens et les vendeurs de tout acabit manipulent sans cesse cette stratégie de contiguïté, associant par exemple islamisme et terrorisme, sans le dire explicitement. Au contraire, dans la proposition suivante, le locuteur fait un aveu plus difficilement rétractable :

Jules habite le quartier Murdock. Il est donc snob.

Cette fois, l’emploi du mot donc souligne que le locuteur fait explicitement un rapprochement entre les deux propositions. Donc peut servir à exprimer auusi bien l'inférence que l'implicitation. C’est une implicitation conventionnelle: le sens de donc étant une convention linguistique (ce qui ne veut pas dire arbitraire).

Autre exemple: À propos de W :

Ses parents ne sont pas crétins. Ça doit être une mutation génétique.

Une interprétation suggérée, encore une fois, par la contiguïté des propositions (et les opinions parfois ouvertement formulées !) est que le fils est un mutant, donc différent des parents, qu’on dit ne pas être crétins. Ce qui suggère que le fils est crétin [cynique et intéressé serait plus juste]. C’est une implicitation conversationnelle. Si on comprend plutôt que toute la famille a été l'objet d'une mutation, l'implicitation et l'interprétation disparaît.

L’emploi de pourtant, dans la première proposition, en ferait une implicitation conventionnelle:

Ses parents ne sont pourtant pas crétins +> Lui, il l'est

Ducrot et Anscombe montrent que pourtant a un sens opposé à donc et indique une négation des attentes, alors que donc souligne des conclusions conformes à la norme. Une des fonctions des conjonctions peut être d'expliciter ou de guider des implicitations conversationnelles plus dépendantes du contexte que celles que nous avons rencontrées dans l'exemple du labo.


Implicitation générale et particulière L’implicitation générale revient systématiquement dans tous les contextes qui n’annulent pas l’implicitation. Si on revient à l'exemple du labo, et qu'on change le contexte, le fait d'employer quelques aura comme implicitation pas tous sauf si on annule explicitement l’implicitation. C'est ce que nous appellerons une implicitation scalaire et générale, qui revient systématiquement.

L’implicitation particulière, au contraire, est dépendante de chaque contexte.

Ex : Il neige. Tu ne viendras pas.

Le rapport entre les deux propositions est indéterminé. Seul l’emploi de donc ou pourtant (mais) OU LE CONTEXTE (Tu aimes la neige et le ski/ La neige rend la route dangereuse) permettrait de résoudre l’ambiguïté :

Ex : Il neige. Tu ne viendras pas.
Il neige, pourtant tu ne viendras pas.
Il neige, donc tu ne viendras pas.

La nature exacte du lien entre les deux propositions serait un exemple d’implicitation conversationnelle particulière, dépendante du contexte, par contraste à l’implicitation scalaire qui dépend moins du contexte (il y a une dépendance en ce sens qu’un contexte bien précis pourrait annuler l’implication scalaire, comme on le verra).


Les lois du discours

Pour Grice, l'implicitation, qu'elle soit particulière, générale, conversationnelle ou conventionnelle, découle d'un principe général de coopération qui se manifeste sous diverses stratégies plus précises (maximes ou lois du discours). Le principe de base est celui de la coopération (un gros présupposé !). Les participants à un dialogue visent la coopération:

Principe de coopération (Grice) : "que votre contribution conversationnelle corresponde à ce qui est exigé de vous, au stade atteint par celle-ci, par le but ou la direction acceptés de l'échange parlé dans lequel vous êtes engagé".

Make your conversational contribution such as is required, at the stage at which it occurs, by the accepted purpose or direction of the talk exchange (Grice).

Les quatre maximes ou lois du discours découlent de ce principe de coopération:

Loi (maxime) de Qualité de l'information

1. N'affirmez pas ce que vous croyez être faux.
2. N'affirmez pas ce pour quoi vous manquez de preuves.

Try to make your contribution one that is true. 1. Do not say what you believe to be false.
2. Do not say that for which you lack evidence.

Les enfants (spirituels) de Grice prennent cette loi pour acquis: personne ne raisonne sur la base d'une information fausse, autrement que dans le mode de l'hypothése. Tout échange est supposé vrai. Même ce qui apparaît comme un transgression de ce principe peut s'expliquer autrement, comme on le verra bientôt.

Loi (maxime) de Quantité

Q1. Que votre contribution contienne autant d'information qu'il est requis. (Q chez Levinson 2000, exhaustivité chez Ducrot)
Q2. Que votre contribution ne contienne pas plus d'information qu'il n'est requis.

1. Make your contribution as informative as is required (for the current purposes of the exchange).
2. Do not make your contribution more informative than is required.

Loi (maxime) de Relation ou de Pertinence :

"Parlez à propos". Il faut être pertinent dans la prise de parole, continuer dans la direction engagée par le discours.

Loi (maxime) de Modalité concerne surtout la manière de s'exprimer et non pas le contenu : Soyez clair, qu'on peut préciser comme suit::

1. Evitez de vous exprimer avec obscurité.
2. Evitez d'être ambigu.
3. Soyez bref.
4. Soyez méthodique.

Cette dernière (Soyez méthodique) a été invoquée pour expliquer que les propositions conjointes par et ne sont pas toujours permutables (alors qu'elles le sont en logique):

  1. Jules s'est déshabillé et a pris sa douche=/=
  2. Jules a pris sa douche et s'est déshabillé

Si on est méthodique, on présente les événements dans l'ordre où ils sont arrivés.


Des maximes de Grice, Levinson (2000 Presumptive meaning), résumant les trendances cool en pragmatique, retient Q1 qu'il apppelle Q (quantité), donner le max d'info, Q2 qu'il apppelle I (information) et qui est une fusion de Q2 (pas trop d'info), de la loi de pertinence et de modalité 2-3. Il définit le principe I comme suit: ce qui est exprimé simplement est représenté de manière prototypique ou stéréotypée. Autrement dit, lorsque la situation répond à des prototypes ou stéréotypes, ne pas donner plus d'info, le locuteur appliquera les règles par défaut. Par exemple, la présentation de événements dans l'ordre temporel avec et serait une règle par défaut. Il reste modalité 1 et 4 qu'il appelle M (manière): ce qui est dit de manière anormale n'est pas normal (il y a un exemple, plus loin). Enfin, la maxime de qualité est prise pour acquis.

Nous allons surtout porter botre attention dans ce qui suit à la loi de quantité Q1 qui est à la base des implicitations générales scalaire et propositionnelles et à la loi de quantité Q2, qui permet de rendre compte de plusieurs autres implicitations générales.

Les autres lois, la pertinence ou de clarté des échanges relèvent plus, selon nous, de l'implicitation particulière ou des phénomènes de cohésion du texte: pronominalisation, ellipse... guidés par des principes exposés par exeemple par A.Kehler dans Coherence, Reference and the Theory of Grammar. Nous y revenons briévement plus loin.

Avant d'examiner les implicitations scalaires et propositionnnelles, saillezons et creusons un peu les maximes de Grice.


Transgression des maximes Il est possible de bafouer à coups de taloche les lois du discours pour obtenir divers effets.

Qualité (vérité): L'ironie est souvent présentée comme fondée sur une transgression de la maxime de vérité:

[Contexte] Les parents de Jules savent qu'il est qu'il est dans sa chambre, au sous-sol, en train de baiser avec sa copine (ou avec son copain). Mais Jules, croyant que ses parents sont nés vieux, leur a dit: On va étudier en bas. La mère demande au père: Où est Jules? Celui-ci répond:

Il est en train d'étudier au sous-sol.

C'est de l'ironie. Le père reprend le mensonge de Jules, sachant que la mère n'est pas dupe (sinon ça devient du mensonge).
Il est cependant possible de présenter les choses autrement. Le père ne fait que rapporter les paroles de Jules. Il aurait pu répondre: Il dit/prétend qu'il est en train d'étudier en bas. On peut rapporter la croyance de quelqu'un sans croire qu'elle est vraie. On peut se demander s'il est possible de transgresser la maxime de vérité sans tomber dans le mensonge. Pour la personne trompée, les inférences et implicitations seront toujours basées sur l'hypothèse d'une information vraie. C'est pour cette raison que cette maxime n'est plus considérée sur le même pied que les autres. Comme le dit Grice (1989) : False information is not an inferior kind of information; it just is not information.

Autre exemple: Au garage:

- C'était grave, ce problème?
- Non, j'ai seulement dû changer le moteur, la transmission et les quatre roues.

Là encore, la transgression de la vérité serait dans le non puisque le reste doit être vrai (grave) pour qu'il y ait ironie. Le non contredit le reste de l'énoncé et relève peut-être plus de l'exploitation de la contradiction que de la transgression de la vérité, comme dans une évaluation mitigée:

- Bush s'est-il débarrassé de ses armes de destruction massive?
- Oui et non.

Quantité: La maxime de quantité est violée dans les tautologies (proposition toujours vraies) du type:

  1. Un gars, c'est un gars!
  2. Ou il est mort ou il est vivant

En (1), le début laisse supposer qu'on va donner une définition et le reste renvoie aux stéréotypes (négatifs) sur les gars. On n'obtient plus l'effet avec une objet sans stéréotype particulier:

Une carotte, c'est une carotte

(2) serait dit pour amener quelqu'un à se brancher (Vous êtes pour ou contre nous).

Pertinence: L'exemple classique de Grice. Une tête chercheuse cherchant un assistant de recherche demande à une autre tête si tel étudiant est bon en linguistique:

Il arrivait à l'heure au cours, écrivait bien et il est bien baraqué.

Ce qui équivaut au max d'info que je peux donner sans mentir, même si ça n'a pas complètement rap. Ou encore, lorsqu'on change de sujet abruptement pour signifier qu'on ne veut pas répondre à la question.

Modalité (être clair et bref) Avant de payer la facture du plombier, Julie demande à Jules si le plombier a réparé l'évier:

Il a tapé sur les tuyaux, brassé ses instruments, dévisser et revisser des joints et il est parti.

Le fait de ne pas tout simplement utiliser le mot réparer suggère qu'il ne veut pas contrevenir à la vérité en disant qu'il a réparé l'évier. La réponse suggéré est non.


La maxime de quantité Q1 donne fréquemmment naissance à des implicitations conversationnelles générales de deux types différents: les implicitations scalaires et propositionnelles.

L'implicitation scalaire:

Plusieurs mots de la langue font partie d'ensembles scalaires (échelles) dans lesquels ces mots peuvent être ordonnés selon les critères suivants :

1) Ils apparaissent dans les mêmes contextes syntaxiques.
Ex1: tous les, quelques, des, trois...
Ex2: savoir, croire
Ex3: il est certain, possible, probable que P

2) On peut inférer (logiquement) de l’emploi de l’un des termes (le fort), l’autre (ou les autres) termes de l’échelle (le faible). L'ordre va décroissant, avec le terme le plus fort à gauche de l'échelle:

Ex1: <Tous les, presque tous les, plusieurs, quelques.>
Tous les étudiants ont assisté au cours |- Presque tous les étudiants ont assisté au cours (mais non l'inverse)
Presque tous les étudiants ont assisté au cours |- Plusieurs étudiants ont assisté au cours (mais non l'inverse)
Plusieurs étudiants ont assisté au cours |- Quelques étudiants ont assisté au cours (mais non l'inverse)

Il y a donc un ordre entre les concurrents possibles. L'emploi d'un terme faible implicite la négation de la proposition employée avec les termes (plus forts) qui le précèdent:

Quelques étudiants ont assisté au cours
+> Plusieurs étudiants n'ont pas assisté au cours (il est faux que plusieurs étudiants aient assisté au cours)
+> Ce ne sont pas tous les étudiants qui ont assisté au cours

Autre exemple d'échelle: <certain, probable, possible>

Il est certain que le fusible a sauté |- Il est probable que le fusible ait sauté (pas l'inverse)
Il est probable que le fusible ait sauté |- Il est possible que le fusible ait sauté (pas l'inverse)

Il est possible que le fusible ait sauté
+> Il est faux que ce soit certain/probable

L'implicitation propositionnelle:

Il y a là aussi un phénomène d'échelle mais entre des propositions plutôt qu'entre des mots ou syntagmes et l'implicitation prend une forme différente:

La 1e différence entre l'implicitation scalaire et propositionnelle, c'est que l'emploi d'un terme terme faible n'implicite pas la négation de la proposition avec le terme fort, mais implicite que le locuteur (ou le sujet) ne sait pas si P ou ~P. Ex:

<p et q; si p, q >

Il s'agit bien d'une échelle. Vous pourrez vérifier que l'inférence suivante est valide

P & Q |- P -> Q

Lorsque W déclare:

Si W a pris une douche, sa dame en a prise une aussi
+> le locuteur ne sait pas si P & Q ou si ~(P & Q)
= le locuteur ne sait pas si W et sa dame ont pris une douche

Ex2: <savoir, croire>:
Jules sait que tu as arrêté de fumer |- Jules croit que tu as arrêté de fumer (mais non l'inverse)

Jules croit que tu as arrêté de fumer
+> Jules ne sait pas si tu as arrêté de fumer ou non

Cette implictiation propositionnelle sera présente avec toutes les conjonctions employés dans un sens paraphrasable par et: puisque, quand, lorsque... et si, au cas où.... On la retrouve également entre une proposition P et une version modalisée de P: <P, Il est possible que P> ou par exemple, entre le participe passé et le conditionnel.


Pour l'implicitation scalaire et propositionnelle, Levinson analyse comme suit l'intervention de Q1 (max d'info) et Q2 (ma non troppo):
A) Pour le locuteur, il faut donner le maximum d'information compatible avec ce qu’on sait (Q1) sans contrevenir à Q2 (sans donner trop d’information).
B) Pour l’interlocuteur:

Scalaire 1. si le locuteur a affirmé une proposition qui contient une expression A et que cette expression fait partie d’une échelle <…B,…A…>,
conclure que pour le locuteur, B est faux (ou  ~B est vrai).

Propositionnelle 2. si le loc a affirmé une proposition P et qu’il y a une proposition Q plus forte et que T découle de Q mais pas de P, alors conclure que le locuteur ne sait pas si T ou ~T.

(6) a. Who is in that room?
b. John or Bill
c. John and Bill

Suppose a hearer gets (6b) as an answer to question (6a); s/he will then typically come to conclude that the answer in (6b) implicates that (6c) does not hold (i.e.that John and Bill are not both in the room) in the following (idealized) way:

(7) i. The speaker said (6b) and not (6c), which would have been also relevant
ii. (6c) entails (6b) [ or and and are part of a scale)]
iii. If the speaker had the info that (6c), she would have said so [quantity]
iv. The speaker has no evidence that (6c) holds
v. The speaker is well informed Therefore:
vi. It is unlikely/not the case that (6c) holds

G.Gazdar

Arnold Schwarzneger, L’annulateur

Une des différences majeures entre d'une part l'implicitation et d'autres part, l'implication et la présupposition est la plus grande facilité qu'il y a à annuler l'implicitation. Bien sûr, à la limite, tout est annulable: la contradiction Il est vivant et il ne l'est pas peut avoir un sens. Mais il faut alors s'expliquer et c'est généralement le but de ce procédé: une invitation à résoudre le paradoxe.

Par contre, une implicitation peut être aisément annulée:

Des astronautes de la mission Colombus ont souffert de solitude pendant le vol
+> Il est faux qu'ils aient tous souffert (Il y en a qui n'ont pas souffert)
[annulation] Des astronautes de la mission Colombus, tous même, ont souffert de solitude pendant le vol

Certaines personnes payeraient pour assister à une dissection
+> Le locuteur ne sait si ces personnes ont payé et ont assisté à une dissection
[annulation] Certaines personnes payeraient pour assister à une dissection, et elles l'ont fait récemment en Allemagne...

Je crois que je peux te faire confiance
+> Je ne suis pas sûre si je peux ou non
[annulation] Je crois, je sais même, que je peux te faire confiance

En général, on peut annuler l’implicitation que l’expression forte (+F) est fausse à l’aide des expressions suivantes  :

-F et même +F
Non seulement –F, mais +F
-F. En fait, +F
-F et possiblement, peut-être +F
-F sinon +F

La présupposition ne s'annule pas aussi facilement:

Je (ne) regrette (pas) qu'il conduise un SUV
>> Il conduite un SUV
*Je regrette qu'il conduise un SUV mais il n'en conduit pas.

Ou alors ça demande résolution comme toute contradiction.

La seconde différence entre l'implicitation scalaire et propositionnelle, c'est que la propositionnelle peut annuler la scalaire (a préséance sur la scalaire):

scalaire: Certains princes saoudiens sont riches (Levinson)
+> Ils ne le sont pas tous

scalaire et propositionnelle: Certains princes saoudiens sont riches, s'ils ne le sont pas tous
+> le locuteur ne sait pas s'ils sont tous riches
L'implicitation précédente Ils ne le sont pas tous, associée à certains a été annulée.


Autres exemples d'implicitations scalaires et propositionnelles

De manière générale (!), toute modification restrictive est plus faible que l'emploi sans le modificateur restrictif:

Les syndicats (,) qui sont démocratiques(,) défendent les droits des citoyens

a) Appositive : avec les (,) est équivalent à deux affirmations P et Q

b) Restrictive : Dans l’ensemble «les syndicats», j’isole le sous-ensemble «ceux qui défendent les droits». Si le locuteur, a isolé le sous-ensemble, c’est qu’il n’était pas en mesure d’affirmer que tous les syndicats sont démocratiques et donc, soit que c’est faux ou indéterminé.

Les femmes mariés chérissent la liberté
+> Ce n'est pas vrai des femmes en général, et donc, des célibataires

Retour sur [Brousseau et Roberge]. Dans le cas des superlaxatifs, il ne s'agit pas de présuppositions, il s'agit plutôt d'implicitation

SUPERLATIFS: le meilleur, le pire, le plus, le moins
a. Jean est le meilleur étudiant. >>?? Jean est un bon étudiant.
[Ils sont pourris mais Jean est le meilleur |- Jean est pourri]
b. Uranus est la planète la plus éloignée de la Terre. >>?? Uranus est loin de la Terre.
[Quant à Mars et Vénus, Mars est la plus proche de la Terre |- Mars n'est pas la porte à côté]

scalaire: <le meilleur, bon, correct/passable>
-Dans cette course, ton temps a été comment?
-Bon.
+> Pas le meilleur.
[annulation] Bon, le meilleur même.

Notez que la différence entre P et réussir à P relève plutôt de la présupposition (i.e. il n’y a pas d’échelle *<P, réussir à P>). Réussir à P présuppose essayer de P contrairement à P.

Paul (n’)a (pas) réussi à atteindre le sommet
>> Paul a réussi à atteindre le sommet

L’électricité a changé nos vies
?L’électricité a réussi à changer nos vies [à moins de voir l’électricité comme instrument d’un plan ou de personnaliser]


La maxime Q2 (trop d'info rend dingo) :

Jules, si tu tonds le gazon, je te donnerai 10$
+> Si tu ne tonds pas le gazon, je ne te donnerai pas 10$

En effet, si vous voulez donnez à Jules 10$ de toute façon, vous devriez dire seulement je te donnerai 10$. Le fait d'ajouter l'information si tu tonds le gazon, en prenant pour acquis que le locuteur ne donne pas d'information supplémentaire inutile, signifie que la condition est essentielle au 10$ (d'où l'implicitation). Le si logique n'a pas cette force Tu tonds le gazon-> je te donne 10$ n'exclut pas qu'il y ait d'autres manières d'acquérir les 10$ (une danse à 10$, par exemple). Tout ce qu'elle implique, c'est Si je ne t'ai pas donné 10$, c'est que t'a pas tondu

L'inférence suivante est logiquement invalide (identique à l'implicitation précédente)

Tu tonds le gazon-> je te donne 10$
|- ~(Tu tonds le gazon) -> ~(je te donne 10$)

De la même façon, les déguisements du si se comportent de la même manière:

Il ne dort pas, sans son toutou
+> Avec son toutou, il dort.

Logiquement, Il ne dort pas sans son toutou équivaut à s’il n’a pas son toutou, il ne dort pas:

~ il a son toutou -> ~ il dort

On conclura correctement : s’il dort, c’est qu’il a son toutou (valide)

i.e. : ~T-> ~D |- D-> T

Mais, ça ne veut pas dire que s’il a son toutou, il va dormir. Ce n'est pas valide mais implicité

Invalide : ~T-> ~D |- T -> D


La pertinence

Contexte : Il est huit du soir, heure à laquelle les enfants de la famille M se couchent.
Le père à son fils Axel : Va te laver les dents.
Axel : Je n’ai pas sommeil.
(J. Moeschler)

(2) a. Je te demande de me passer le sel.
b. Passe-moi le sel.
c. Peux-tu me passer le sel, s’il te plaît ?
d. Peux-tu me passer le sel ?

Il est évident, dans ce dernier cas, que la question (d) n'est pas habituellement utilisé comme test pour vérifier si tu, en état d'ébriété post-moderne, est encore capable de passer le sel. Ce n'est généralement pas le cas et l'interlocuteur doit comprendre que, si votre demande est pertinente, elle doit plutôt signifier: Peux-tu combler mon besoin d'avoir le sel.

 [J.Moeschler] Par exemple, dans le cours d’une conversation lors d’un repas, si le locuteur refuse un verre de vin en disant « Je suis musulman », il n’est pas suffisant que l’interlocuteur sache que « les musulmans ne boivent pas d’alcool », car si tel n’était pas le cas, il lui serait impossible de comprendre que le locuteur musulman refuse le vin qu’on lui offre. Il est en revanche beaucoup plus crucial de pouvoir inférer une telle prémisse, lui permettant de comprendre que le locuteur ne boit pas d’alcool.[...]

Si je pose à la question : les réponses possibles sont, entre autres: Oui, Non , un p’tit verre, je suis dans les AA, je suis Bahai, je suis hédoniste…

Si vous connaissez le sens d’hédoniste, vous en conclurez que c’est oui, si vous connaissez les AA ou si vous savez que Bahai, musulman… renvoie à une religion, vous conclurez que c’est probablement non. Contrairement à ce que dit Moeschler, il est donc essentiel de savoir que les musulmans ne boivent pas d’alcool pour comprendre si c’est oui ou non. De même, si on ne connaît pas le train-train des M (1) n'est plus évident. L'implicitation relevant de la pertinence est une implicitation souvent particulière. Autre exemple:

Une p’tite partouze  ?
Je suis catholique pratiquante (c’est non)
Je suis raélienne (C’est oui)

Les implicitations suivantes font intervenir la pertinence mais probablement Q1 aussi. Le locuteur veut répondre un max et ne peut répondre oui et ne veut pas répondre non. Il répond quelque chose qui a rap:

As-tu eu l’autographe de BrouteNez ?
J’ai celle de Michael Jackson.
+> Tu n’a pas l’autographe BrouteNez 
[annulation] J’ai celle de Michael Jackson. À plus forte raison celle de BrouteNez  (cette annulation fait intervenir une échelle)

A-t-il déjà escaladé une montagne ?
Il a déjà escaladé des collines
+> pas des montagnes

Autres relevant peut-être plus de la cohésion:

Si nous sommes lundi alors <lundi, aujourd’hui>
On se rencontre lundi
+> Lundi prochain

Idem pour les déictiques <il, le gars, un gars>

J’ai vu un animal écoeurant dans la cour
+> probablement autre chose qu’un rat, une mouffette, un serpent…


Implicitation et temps de verbe :

Si les autres américains de ma générations avaient été pacifistes comme moi, la guerre du Vietnam et du Golfe n’aurait pas eu lieu, la Palestine aurait été un pays indépendant et paisible depuis cinquante ans et le monde n’aurait pas à faire face à la menace de sa disparition permanente.
Tiré de l’essai Mon Allemagne de Robert Dôle :

ÊTRE + Adjectif (ex : être pacifiste) désigne un état (et non une action). L’imparfait, à l’opposé du passé composé (a été) et du plus-que-parfait (avait été), introduit une implicitation qui peut être annulée, contrairement au passé composé et au plus-que-parfait, qui eux, introduisent une implication, plus difficilement annulable :

  1. -Sais-tu où Jules habite ?
  2. -Il y a 2 ans, il vivait à Détroit

Si le locuteur était en mesure de dire où Jules habite maintenant, il aurait dit : Jules vit à Détroit. Ce qu’il n’a pas dit. Oon est mesure de conclure qu’il ne sait pas s’il habite encore à Détroit. Ce qui est facilement annulable, comme toute implicitation :

- Il y a 2 ans, il vivait à Détroit et il y vit toujours, d’ailleurs.

Ça n’est pas possible avec le passé composé et le plus-que-parfait (à cause du participe passé qui compose ces temps) :

  1. ? Il y a 2 ans, il a vécu à Détroit et il y vit toujours, d’ailleurs
  2. ? Si les autres américains de ma générations avaient été pacifistes comme moi, et ils l’ont été d’ailleurs, la guerre du Vietnam et du Golfe n’aurait pas eu lieu

Dans les deux cas, l’emploi du participe passé (composant le pqp et le pc) implique (a comme inférence) que c’est fini. Contrairement à l’imparfait. Voici d’autres exemples avec des verbes d’action :

  1. Quand je suis partie, Ludwig écrivait un rondo, peut-être est-il encore en train d‘y travailler
  2. ??Quand je suis partie, Ludwig a écrit un rondo, peut-être est-il encore en train de l'écrire

À moins, d’interpréter 2 comme peut-être est-il en train d’en écrire un autre, la phrase est incorrecte. A écrit implique (a comme inférence) que c’est terminé : il a commencé et terminé au moment où je suis partie.

C’est une différence majeure entre le perfectif anglais et le passé composé français, en partie à la source de la difficulté qu’éprouve les anglophones avec le passé composé et l’imparfait. En anglais, le perfectif peut se traduire par le passé composé ou l’imparfait :

  1. While he drove back home, 007 was attacked by a Big Mac
    Alors qu’il retournait chez lui (*retourna, *est retourné),…
  2. On May the 4P, he drove back home and found his wife by Big Mac
    Le 4 mai, il retourna (est retourné, *retournait) chez lui, et découvrit sa femme avec Gros Mec

Le perfectif anglais se traduit par l’imparfait ou le passé composé, avec les différences logiques que cela entraîne (Ils sont fous, ces Bretons !). En espérant que Corina soit là, on lui demandera ce qui se passe en germain !

Harder 1994 (cité par Levinson 2000) :
Jo had been living in London
Implicature [+>] He was no longer living in London
(annulation) Jo had been living in London, and in fact it turned out he still was.

Comparez avec le français :

?Jo avait habité à Londres, et en fait, il y habitait toujours.

Détails: Labelle 2002, Point de vue et aspect en français et en anglais, Cahiers Chronos 9, Rodopi; et Dialangue 5, Chicoutimi, 1994


Le renversement de l’échelle… et les malheurs en découlant

Levinson note que la négation a pour effet d’inverser les échelles. Par exemple, si on prend pour acquis que ~ tous= pas tous et que ~il y a= aucun (i.e pas il y a, en russe), alors l’échelle positive sera :

<tous, …des…>

La négative sera inversée :

<aucun, pas tous>

Si le locuteur affirme : Les étudiants ne peuvent pas tous se payer un SUV, on conclura que, pour lui, il est faux que Aucun étudiant ne peut se payer un SUV et donc, qu’il croit qu’il y a des étudiants qui peuvent se payer un SUV. Ce qui peut être annulé :

Les étudiants ne peuvent pas tous se payer un SUV. En fait, aucun ne le peut.


Question: Que se passe-t-il si on ne distingue pas l'inférence de l'implicitation? [Voir Origine, exposer le problème qui a poussé Grice à distinguer les deux concepts et la solution au problème]

Question: [Implicitation conventionnelle et conversationnelle] Distinguez les deux concepts à l'aide d'un exemple pour chacun.

Question: [Implicitation générale et particulière] Distinguez les deux concepts à l'aide d'un exemple pour chacun.

Question: [Implicitation scalaire] Caractérisez l'implicitation scalaire (les deux conditions). Donnez avec un exemple (échelle et une phrase exemple).

Question [L'annulation] Comment l'annulation permet-elle de distinguer le couple inférence-présupposition de l'implicitation. Donnez un exemple pour chacun

Question [Peut-être une question intelligente sur le temps. Fait-il froid, genre.]


Exercices Les exercices à venir d'ici lundi vont porter sur la capacité à distinguer ce qui est scalaire ou propositionnel. (dont les exemples donnés et d'autres, si je peux en trouver) et à distingeur des cas d'implicitation de cas de présupposition et d'inférence