3. La sémantique combinatoire


mise à jour: mai 2004, Françoise Labelle

  • 3.1 Petit vocabulaire logique
  • 3.2 Tests pour les arguments
  • 3.3 Rôles thématiques (théorie-(-))
  • 3.4 Décomposition lexicale
  • 3.4.1 Verbes de transformation
  • 3.4.2 L’inchoatif
  • 3.4.3 Les types de causalité
  • 3.4.4 Les arguments incorporés (superficiels et profonds)
  • 3.4.5 Les verbes de mouvement
  • 3.4.6 Les verbes de transaction
  • 3.4.7 Les verbes de sentiment
  • 3.4.8 Aspect et ergativité [section hors matière pour l'évaluation]

  • Dans la section précédente, nous nous sommes concentrés sur les classes de mots et les relations entre les mots des diverses classes. Dans cette partie, nous nous intéresserons à la façon dont se combinent les mots de la phrase pour aboutir à l’interprétation totale de la phrase (plus humblement, à certaines étapes). Certains mots ont un rôle privilégié dans ce processus. Utilisant le vocabulaire de la logique, nous dirons qu’ils désignent des relations entre des éléments de la phrase. Nous nous concentrerons sur les verbes mais il ne faudra pas oublier que des noms, des adjectifs, des prépositions, des conjonctions peuvent jouer le même rôle relationnel. Ex.:

    Nom : Le souper a été suivi par la remise des trophées aux vainqueurs par une vedette de la TV => remise(vedette, trophées, vainqueur)
    Nom : Bill est président de Microsoft => président(Bill, Microsoft)
    Préposition : Sur la photo, Julie est entre Jules et Jim => entre(Julie, Jules, Jim)
    Adjectif: Un chômeur apte au travail=> apte(chômeur, fravail)

    Ce qui nous intéressera, dans cette partie, c’est a) le rapport entre les relations sémantiques et la syntaxe et b) les rôles que jouent les arguments dans les relations sémantiques et les constantes qui s’en dégagent.

    À titre d’exemple, à la fin de l’introduction, j’ai esquissé une règle d’interprétation sémantique d’un des sens de couler :

    Règles d'interprétation de couler

    1. Sujet - couler- OD |-

  • Sujet a causé le changement d'état de OD, OD est devenu dans le lieu FOND de l'eau
  • Avant, OD n'était pas au fond de l'eau
  • Sujet est impliqué (in-)directement Sujet est impliqué (in-)volontairement
  • 2. Sujet - couler |-

    • Sujet est devenu dans le lieu FOND de l'eau
    • Avant, Sujet n'était pas au fond de l'eau

    3. Sujet - a été coulé |- Comme (1) mais le Sujet n'est pas spécifié

    Les questions que soulève cette esquisse d’analyse sémantique de couler sont  nombreuses: 1) tous les verbes sont-ils analysables de cette manière ? 2) qu’est-ce qu’on entend par causé directement ou indirectement, volontairement ou involontairement ? 3) quel formalisme adoptera-t-on pour représenter ces inférences  et en particulier comment se fait le mécanisme permettant de passer de la syntaxe à la forme choisie ? 4) l’objet direct change-t-il toujours d’état ? 5) le sujet est-il parfois impliqué dans le changement d’état 6) y a-t-il toujours changement d’état ? 7) quels sont les rapports avec la syntaxe ? en particulier, l’agent se retrouve-t-il toujours sujet et l’entité modifiée, objet direct (=OD) ? C’est le problème de la liaison (linking) 8) Qu'est-ce qui peut devenir sujet ?

    On aimerait avoir une forme générale utilisable avec la plupart des verbes, et non seulement couler, et ses semblables (réchauffer…), et qui permettent systématiquement de tirer les conclusions correctes. Deux questions se posent alors : 1) quelle forme doit-on adopter  ? 2) comment se fera la liaison entre la syntaxe et cette forme (la sémantique) ?

    Le problème (2) est celui de la traduction en forme logique ou sémantique. Associée à cette problématique, on trouve celle de la liaison [traduction personnelle de linking], restreinte à l’interprétation des arguments d’un prédicat (un nom, un verbe, un adjectif…). Par exemple, si on adopte, comme forme sémantique, la forme logique élaborée par les logiciens, comment passe-t-on systématiquement de la forme syntaxique à la forme logique :

    Les chauves sourient
    /\x (chauve(x) -> sourire(x))

    Il existe un formalisme complet (et complexe) élaboré explicitement par le logicien Richard Montague qui permet de passer automatiquement de l’une à l’autre forme. Ce formalisme est basé sur le calcul des types, la logique modale et le calcul lambda, base du langage de programmation LISP. cf. Moeschler

    Le problème (1) est celui de la forme sémantique ou logique appropriée. Nous allons nous concentrer sur ce problème et celui de la liaison qui peut être abordé sans trop de formalisme.


    Divers systèmes de représentation sémantique ont été proposés :

    1. Les rôles thématiques (Gruber, Jackendoff)
    2. La décomposition lexicale (ou structure conceptuelle) : (Dowty, Jackendoff)
    3. Les proto-rôles sémantiques (Dowty) : élaboration prototypique des fonctions thématiques
    4. Les qualia… (Pustejovsky): apparentée à (2)
    5. Les postulats de sens (Wechsler, Davis): approche également apparentée à (2) en partie, mais moins contraignante


    3.1 Petit vocabulaire logique :

    Comme dans la plupart des volumes de sémantique, nous utiliserons un vocabulaire emprunté à la logique parce qu’il a l’avantage d’être général. Le terme argument est dérivé de la logique où les propriétés et les relations (les noms, les verbes, les adjectifs…) sont analysées en termes de prédicat et arguments. Par ex .:

    Le poêle est chaud
    (ix) (poêle(x) & chaud(x))
    [chaud et poêle s’appliquent à des entités, ce sont des prédicats, plus précisément des propriétés]

    Jules donne un poêle à Jim
    Ex ((poêle(x) & donne(ju,x,ji))
    [donne s’applique à trois entités, c’est un prédicat, plus précisément une relation]

    Dans donne(ju,x,ji), donne est un prédicat à trois arguments correspondant au sujet, à OD et à OI. Arbitrairement, on suit cet ordre linéaire prédicat(sujet, od, oi).

    Les arguments correspondent au sujet et aux objets obligatoires de la propriété ou de la relation. Le sujet est toujours obligatoire sauf pour les explétifs (ex : il pleut, il neige, ça barde…) Il existe des tests qui tentent de déterminer l’aspect obligatoire d’un complément mais il y a parfois des zones grises. Il y a des arguments considérés comme optionnel qui sont pourtant sous-jacents à certaines structures sémantiques : par exemple, les verbes de fabrication impliquent l’utilisation d’un matériel comme «instrument» de fabrication (construire, dessiner, peindre, sculpter…)

    Notons enfin, le terme prédicat désigne les propriétés et les relations (C’est un hyperonyme).

    Dans ce qui suit, nous ne pousserons pas la formalisation très loin. Il suffit de pouvoir traduire en forme argumentale. La forme argumentale correspond toujours à la forme de base de la phrase. Ex. :

    La nymphette a remis une enveloppe au gagnant
    Une enveloppe a été remise au gagnant par la nymphette:
    remettre(nymphette, enveloppe, gagnant)


    Exercice : Formulez en forme logique les verbes et les noms suivants :

    1. Jules charge les barils dans le camion 2. Julie assaisonne la paella de safran 3. Jim ronfle 4. Le coulage d’informations à la presse par le ministère 5. Un soldat apte au combat


    3.2 Tests pour les arguments :

    Nous avons dit que le sujet, l'objet direct, l'objet indirect étaient des arguments. Mais quels sont les arguments qu’on retiendra? Lesquels sont essentiels?

    Il suffit qu’un complément ne passe pas un des tests pour être considéré comme un argument :

    Test 1: omission du complément

    Si un complément ne peut pas être omis, alors ce complément est un complément obligatoire. Ajoutons hors contexte, parce qu’en contexte il est parfois plus facile d’omettre certains éléments de la phrase. Imaginez que vous apprenez une nouvelle à quelqu’un qui ne connaît rien au sujet en question.

    Le chef du syndicat a persuadé [les employés] [de retourner au travail].
    * Le chef du syndicat a persuadé [les employés].
    * Le chef du syndicat a persuadé [de retourner au travail].

    Le facteur a mis [un colis] [dans ma boîte aux lettres].
    * Le facteur a mis [un colis].
    * Le facteur a mis [dans ma boîte aux lettres].

    Mon père va à Sao Paulo.
    * Mon père va.

    Les enfants ont déchiré [ces notes de cours].
    * Les enfants ont déchiré.

    Caroline se comporte [de manière impeccable].
    * Caroline se comporte.

    Voyons des exemples de compléments facultatifs.

    Le bébé a dormi [ toute la journée].
    Le bébé a dormi.
    Le facteur a mis un colis dans ma boîte aux lettres [ après mon départ].
    Le facteur a mis un colis dans ma boîte aux lettres.
    Nous avons mangé du tiramisu [ au bord du Grand Canal].
    Nous avons mangé du tiramisu.

    À part les compléments circonstanciels, il y a d’autres compléments qui sont facultatifs. Des exemples sont donnés ci-dessous:

    Charlotte lisait [des romans historiques].
    Charlotte lisait.

    Le bébé a déjà mangé [de la purée].
    Le bébé a déjà mangé.

    J’ai prêté le livre [à Max]
    J’ai prêté le livre.

    En un certain sens, ces compléments sont étroitement associés au sens du verbe. S’agit-il alors de compléments obligatoires? Nous allons le démontrer à l’aide des tests ci-dessous.

    Test syntaxique 2: insertion de « et cela »

    Si l’insertion de « et cela » est impossible devant un complément du verbe conserve à la phrase sa grammaticalité, ce complément est obligatoire.

    Compléments obligatoires

    * Mon père va, et cela à Saâo Paulo.
    * Les enfants ont déchiré, et cela ces notes de cours.
    * Caroline se comporte, et cela de manière impeccable.

    Compléments facultatifs

    a. Compléments circonstanciels de temps et de lieu

    Le bébé a dormi, et cela durant dix heures.
    Le facteur a mis un colis dans ma boîte aux lettres, et cela juste après mon départ. Nous avons mangé du tiramisu, et cela au bord du Grand Canal.

    b. Compléments non circonstanciels:

    * Charlotte lisait, et cela des romans historiques.
    * Le bébé a déjà mangé, et cela sa purée.
    ?? J’ai prêté le livre, et cela à Max.

    Donc, le syntagme des romans dans Charlotte lisait des romans aurait été classé comme optionnel d’après le test 1, mais pas d’après 2. On le considère comme obligatoire.

    Test 3 : en faire autant  L’expression en faire autant a la particularité de remplacer obligatoirement le verbe et ses compléments obligatoires : ils forment un bloc inséparable. Les compléments optionnels, quant à eux, peuvent ne pas être remplacés. Les crochets [ ] indiquent la portée pronominale de en faire autant.

    Compléments obligatoires

    Mon père [va à Sâo Paulo] et ma soeur [en fait autant].
    Les enfants [ont déchiré ces notes de cours] et les plus vieux [en ont fait autant].
    Caroline [se comporte de manière impeccable] et Esther [ fait autant].
    * Mon père va [à Saâo Paulo] et ma soeur [en fait autant] à Los Angeles.
    * Les enfants [ont déchiré] ces notes de cours et les plus vieux [en ont fait autant] ce livre.
    * Caroline [se comporte] de manière impeccable et Esther [en fait autant] de façon admirable.

    Dans le premier groupe de phrases, tout le SV est remplacé par en faire autant. Cela ne nous indique pas le statut des compléments à l’intérieur du SV. C’est le second groupe de phrases qui est révélateur à cet égard. Les phrases du deuxième groupe montrent qu’un complément de même type que celui de la partie gauche ne peut pas suivre l’expression en faire autant. En d’autres termes, l’agrammaticalité du second groupe de phrases tient au fait que le complément sélectionné n’est pas remplacé par en faire autant. Voyons maintenant comment se comportent les compléments facultatifs du point de vue de ce test:

    a. Compléments circonstanciels de temps et de lieu:

    Le bébé [a dormi] durant dix heures et sa mère [en a fait autant] durant deux jours.
    Le facteur [a mis un colis dans ma boîte aux lettres] juste après mon départ et un visiteur anonyme [en a fait autant] le lendemain.
    Nous [avons mangé du tiramisu] au bord du Grand Canal et Françoise [en a fait autant] devant Saint-Pierre de Rome.

    b. Compléments non circonstanciels

    * Charlotte [lisait des romans historiques] et Jules [en faisait autant] des poèmes.
    * Le bébé [a déjà mangé] sa purée et sa mère [ en a fait autant] son boeuf Stroganoff
    * J’[ai prêté le livre] à Max et tu [en as fait autant] à Julie.

    Le test nous permet de faire une distinction entre les deux types de facultatifs: les compléments circonstanciels peuvent suivre l’expression en faire autant et se classent ainsi comme des compléments non sélectionnés, alors que les compléments non circonstanciels se comportent comme des compléments sélectionnés.

    Test4 Antéposition : Si le complément peut être déplacé en tête de phrase (antéposé), il n’est pas obligatoire selon ce test :

    * À Sâo Paulo, mon père va.
    * Ces notes de cours, les enfants ont déchiré.
    * De manière impeccable, Caroline se comporte.

    Appliquons maintenant le test de l’antéposition aux compléments facultatifs.

    a. Compléments circonstanciels de temps et de lieu:

    Durant dix heures, le bébé a dormi.
    Juste après mon départ, le facteur a mis un colis dans ma boîte aux lettres.
    Au bord du Grand Canal, nous avons mangé du tiramisu.

    Remarque : Un complément peut, avec un même verbe, être optionnel dans une structure et obligatoire dans une autre :


    Exercice: à venir


    3.3 Rôles thématiques (théorie-(-))

    La première approche que nous allons voir dérive de l’approche traditionnelle identifiant un agent, un patient…(Grevisse). Elle sert surtout d’analyse rapide pour les chercheurs préoccupés de syntaxe.

    [Brousseau-Roberge] Structure argumentale et rôles thématiques :
    On doit à la thèse de Jeffrey S. Gruber parue en 1965 (Studies in Lexical Relations) un premier traitement des rôles thématiques en sémantique linguistique [???]. Les rôles thématiques comme Agent, Thème ou But décrivent la façon dont les arguments sont impliqués dans la fonction établie par un prédicat; ils décrivent le rôle que jouent les arguments dans l’événement ou la situation que désigne un prédicat.

    Les rôles thématiques viennent préciser l’information contenue dans la structure argumentale d’un prédicat. La structure argumentale thématique, ou plus simplement structure thématique, spécifie le rôle que joue chacun des arguments dans l’événement que désigne le prédicat, en plus du nombre et de la position des arguments. Ainsi, les structures argumentales que nous avons données en (13, ex : ÉCRIRE(x,y)) correspondent aux structures thématiques en (25):

    (25) a. ÉCRIRE (Agent, Patient)

    b. DONNER (Source, Thème, But)

    c. SUR (Thème, Lieu)

    d. FIER (Expérienceur, Thème)

    Ces structures thématiques constituent une version plus détaillée des listes de rôles (-) qui sont nécessaires au critère (-), telles que nous les avons vues au chapitre 3.2. Ainsi, la représentation en (25a) correspond à la représentation ÉCRIRE ((-),(-)); celle en (25b) correspond à DONNER ((-),(-),(-)). [Critère (-) : Il doit y avoir une correspondance totale et biunivoque entre les rôles-(-) et les arguments].

    Dans plusieurs modèles en sémantique et en syntaxe (notamment, Chomsky 1981), les rôles thématiques sont des primitifs de la théorie, suivant la proposition originale de Gruber (1965). Ce sont des entités non-décomposables qui constituent un ensemble fixe et restreint.

    Les principaux rôles thématiques

    Nous allons donner les définitions de divers auteurs, identifiés entre crochets. Remarque : Le terme entité employé en logique peut désigner tout ce qui existe ou, ce qui est probablement le cas ici, ce qui est concret (animé ou non).

    Agent:

    causeur, instigateur de l’action  [Brousseau et Roberge]
    Jules brise quelque chose, Julie écrit quelque chose

    être animé, instigateur de l’action [Tellier]
    Cet enfant court dans la rue, J’ai été mordu par un chien

    celui qui initie intentionnellement l’action [Haegeman]
    Gus a donné le roman à Lili , Pierre roule le baril vers l’entrée

    Si on s'en tien à cette définition, on peut adopter comme test pour l'agent: Qu'est-ce que X a fait (à Y)?
    Le problème vient des entités inanimés qui jouent un rôle causal.:

    La véhicule, l'ouragan... a complètement détruit le mur
    Le soleil réchauffe la plage
    L'air oxyde le métal

    Certains ont proposé le rôle thématique plus large d'acteur qui engloberait l'agent et ces cas. Le test ne serait plus aussi opérationnel:

    Qu'est-ce que l'air a fait au métal? Elle l'a oxydé
    Qu'est-ce que l'auto a fait au mur ? Elle l'a détruit.
    ??Qu'et-ce le soleil a fait à la plage? Elle l'a réchauffé.

    Dans un cas comme Les nuages recouvrent le ciel, il s'agit d'un verbe d'.état: les nuages sont sur le ciel. Peut-être est-ce le cas pour la dernière phrase.

    Patient:

    entité qui subit l’action, est affectée par l’action instaurée par l’Agent   [B.-R.]
    Jules brise quelque chose, Julie écrit quelque chose

    entité animée qui subit l’action ou qui est l’objet de l’action [Tellier, Starets]
    Le chat dort; Max a blessé/poussé son frère

    entité qui subit l’action [Haegeman]
    Caïn a tué Abel

    Thème:

    entité en mouvement (avec les verbes de mouvement), en changement (avec les verbes de changement d’état) ou qui est localisée (avec les verbes locatifs) sans en être affectée  [B.-R.]
    Jules met le paquet quelque part, Jules pense au paquet, Jules habite quelque part)

    entité qui subit l’action ou qui est l’objet de l’action [Tellier]
    Max a vu un film; Le vase s’est cassé; La nuit l’effraie.

    entité déplacée  [Haegeman]
    le baril roule vers l’entrée, Gus envoie le paquet à un ami

    À propos de la distinction Thème/Patient : À l’origine (Gruber), thème désignait l’entité en mouvement. En position OD, on peut distinguer le thème du  patient à l’aide du test suivant :

    Patient : Julie a limé le barreau : Qu’est-ce que Julie a fait au barreau  ? Elle l’a limé.

    Thème : Jules a suivi Maurice.  ? Qu’est-ce que Jules a fait à Maurice  ? …

    Si on applique le critère à Jules a regardé un film, on classera un film comme thème, ainsi que Tellier le fait, puisque celui-ci n’est «affecté» par l’action. Dans sa définition, le terme subir  devrait être précisé. Le thème serait ce qui n'est pas affecté par l'action (selon le test) et qui ne joue aucun autre des rôles locatifs. (source, but, lieu).

    Source:

    entité à partir de laquelle le mouvement (concret ou abstrait) s’effectue [B.-R.]
    Gus vient de Paris, Gus sort de l’ascenseur, Gus reçoit une lettre de Lili)

    provenance d’une entité [Tellier].
    Il est arrivé de Londres

    entité animée ou non d'où provient quelque chose [Haegeman]
    Poirot a acheté le roman de Maigret

    On voit que la métaphore physique est étendue à la possession.

    But:

    entité vers laquelle le mouvement (concret ou abstrait) s’effectue [B.-R.]
    Lili va à Paris, Lili donne quelque chose à Gus, Gus envoie quelque chose à Lili

    entité vers laquelle est dirigée l’action. [Tellier]
    J’ai donné un livre à Jules; Ils ont légué leur collection à la bibliothèque nationale

    entité vers laquelle est dirigée l’action [Haegeman]
    le baril roule vers l’entrée, Gus envoie le paquet à un ami Poirot a donné le roman à Maigret

    Lieu:

    endroit (concret ou abstrait) où est une entité [B.-R.]
    Gus met quelque chose dans/sur le bureau, quelque chose est dans/sur la glace

    endroit où se situe l’action; point d’arrivée de l’action. [Tellier]
    Paris se trouve en France Max est parti à Bora Bora Ce meuble contient mes effets personnels.

    endroit où se situe l’action ou l’état [Haegeman]
    Maigret is in London

    Lorsqu’on en demeure au concret, ces trois rôles semblent clairs. Mais, les définitions de Brousseau et Roberge montrent qu’on veut étendre la portée de ces rôles à l’abstrait, et là, apparaît le problème des limites : par exemple, l’agent étant l’initiateur (effector) d’une action, n’est-il pas une source de l’action et, alors,  le patient n’est-il pas le but de l’action  ?

    Expérienceur:

    entité impliquée dans un état mental relié à la situation [B.-R.]
    Lili craint quelque chose, quelque chose effrayer Gus

    être animé qui ressent un sentiment, une émotion, ou qui se trouve dans un état psychologique. [Tellier]
    La nuit effraie cet enfant; Nos invités adorent les huîtres.

    être animé qui ressent un état psychologique [Haegeman]
    Maigret était effrayé, Lili semble amère

    Instrument:

    causeur intermédiaire dans l’accomplissement de l’action [B.-R.]
    Lili coupe quelque chose avec un couteau

    objet inanimé employé pour faire l’action, ou qui est à l’origine de l’action. [Tellier]
    Ils ont brûlé ce livre avec une torche; Le vent a cassé la branche.

    Haegeman ne retient pas ce rôle

    Bénéficiaire:

    entité qui bénéficie de l’action [B.-R.]
    Lili ouvre la porte à Gus, Gus fait un gâteau à Lili)

    Tellier ne retient pas ce rôle

    entité qui bénéficie de l’action [Haegeman]
    Gus envoie le paquet à un ami, Poirot a donné le roman à Maigret

    On peut noter une difficulté: le bénéficiare Maigretn'est-il pas un but, puisqu'on a généralisé à la possession.

    Il est certain que dans Gus reçoit une lettre de Lili, Gus n'est pas agent:

    ??Ce que Gus a fait est de recevoir une lettre


    Nous retiendrons les rôles suivants:

    Rôle thématique Définition Exemples
    Agent être animé, instigateur de l’action [Tellier] Cet enfant court dans la rue, J’ai été mordu par un chien
    Patient entité qui subit l’action, est affectée par l’action instaurée par l’Agent [Brousseau et Roberge] Jules brise le vase, Julie écrit un roman
    Thème entité en mouvement (avec les verbes de mouvement), en changement (avec les verbes de changement d’état) ou qui est localisée (avec les verbes locatifs) sans en être affectée [Brousseau et Roberge] Jules met le paquet sur le bureau, Jules pense à son vélo, Jules habite Montréal
    Source entité à partir de laquelle le mouvement (concret ou abstrait) s’effectue [Brousseau et Roberge] Gus vient de Paris, Gus sort de l’ascenseur, Gus reçoit une lettre de Lili
    But entité vers laquelle le mouvement (concret ou abstrait) s’effectue [Brousseau et Roberge] entité vers laquelle est dirigée l’action. [Tellier] Lili va à Paris, Lili donne quelque chose à Gus, Gus envoie quelque chose à Lili J’ai donné un livre à Jules; Ils ont légué leur collection à la bibliothèque nationale
    Lieu endroit (concret ou abstrait) où est une entité [B.-R.] endroit où se situe l’action ou l’état [Haegeman] Gus met quelque chose dans/sur le bureau, on garde cette idée dans/sur la glace Paris se trouve en France Ce meuble contient mes effets personnels. Maigret est à Londres
    Expérienceur être animé qui ressent un sentiment, une émotion, ou qui se trouve dans un état psychologique. [Tellier] Lili craint quelque chose, La nuit effraie cet enfant; Nos invités adorent les huîtres.
    Instrument objet inanimé employé pour faire l’action, ou qui est à l’origine de l’action. [Tellier] Lili coupe quelque chose avec un couteau Ils ont brûlé ce livre avec une torche; Le vent a cassé la branche.

    [Brousseau-Roberge]

    Les rôles thématiques permettent de distinguer des verbes qui ont la même structure argumentale, comme ‘donner’ et ‘recevoir’:

    (26) a. Paul a donné tous ses livres.

    b. DONNER(z,x,y)
    c. DONNER (Agent, Source, Thème)

    (27) a. Paul a reçu tous ses livres.

    b. RECEVOIR (z, x, y)
    c. RECEVOIR (Agent, But, Thème)

    [Important] Ils permettent également de rendre compte de certaines généralisations sur le comportement syntaxique des verbes à partir de leurs composantes sémantiques. Par exemple, la transformation passive (28) et l’alternance causative/inchoative (29) ne sont compatibles qu’avec des verbes qui ont un Patient comme argument interne:

    (28) a. Jean mange la viande [PATIENT ] =>La viande est mangée par Jean.

    b. Jean déteste la viande [THÈME] > *La viande est détestée par Jean

    c. Raoul habite Québec [LIEU] > *Québec est habitée par Raoul

    (29) a. Lucie a brûlé le rôti [PATIENT] => Le rôti a brûlé.

    b. Lucie a acheté le rôti [THÈME] > *Le rôti a acheté

    c. Paul a quitté Québec  [SOURCE] > *Québec a quitté

    L’importance des rôles thématiques pour l’interprétation des phrases est évidente. Pourtant, on a beaucoup discuté de l’adéquation de cette notion pour la théorie sémantique dans le courant des années quatre-vingt. Les problèmes soulevés concernent à la fois le statut de primitif des rôles thématiques dans la théorie et la difficulté d’identifier sans ambiguïté le rôle thématique d’un argument donné. Les théories actuelles, dont celle de Jackendoff, vont préférer un modèle où ces rôles, qui constituent effectivement un aspect important du sens, découlent des représentations sémantiques elles-mêmes. Les termes Agent, Patient ou But ne sont rien de plus que des étiquettes commodes pour désigner des relations argumentales particulières. Ce sont des abréviations, renvoyant à une structure particulière dans les représentations conceptuelles, à une variable de la représentation définie par sa relation avec un ou des prédicats primitifs. [fin de B.-R.]

    Certains auteurs (Givon, Filmore) ont proposé une ordre de subjectivation en terme de rôles thématiques:

    Agent > bénéficiaire > thèm/patient > instrument > lieu

    L'agent serait de préférence le sujet. Des verbes ayant un lieu comme sujet sont relativement rares:

    Cette chambre loge six personnes
    La caisse contient un vampire
    Le jadin bourdonne d'abeilles et regorge de légumes

    Il est facile de critiquer les définitions des rôles telles que données ci haut. L’agent n’est-il qu’animé, cause-t-il directement, intentionnellement  ? Lorsqu’on donne qqch à qqn, ce qqn peut être bénéficiaire ou but, mais il subit aussi l’action (surtout s’il s’agit d’une MTS  !).

    En pratique, les rôles (-) sont utilisés en syntaxe pour garantir que chaque argument (sujet, OD, OI) ne recevra qu’un et un seul rôle thématique. Que le meilleur système soit le système des rôles thématiques ou un autre système ne concerne pas les syntacticiens.

    Exercice : Écrire les structures argumentales et thématiques des verbes suivants (comme dans (26) ci haut):

    1. Le cuisinier réchauffe le plat
    2. Le renard habite dans une tanière
    3. Le renard sort de sa tanière
    4. Jules lance la rondelle à Théo
    5. Jules enlève la rondelle à Théo
    6. Julie pleure
    7. Max a aperçu la fumée
    8. Jules m'a déblayé mon entrée
    9. Ils ont bombardé Hanoi au napalm
    10. Un clown se cache sous le lit
    11. Le cadeau vient de ton oncle
    12. Une revue française nous a inspiré
    13. Le soleil réchauffe la plage
    14. Jules a déchiré la toile avec une flèche
    15. Une flèche a déchiré la toile
    16. La toile a déchiré

    3.4 La décomposition lexicale:

    Cette approche, très répandue sous divers masques, formalise certaine des intuitions des règles d’interprétation de l’exemple couler. Pour l’illustrer, nous allons partir d’un ensemble de verbes «concrets», les verbes de «transformation». Puis nous étendrons l’analyse à d’autres classes de verbes (verbes de mouvements, de sentiments, de transaction). Nous profiterons des occasions pour introduire des aspects importants de la sémantique combinatoire.

    Nous commencerons par introduire les prédicats CAUSE et DEVIENT pour l’analyse de verbes de transformation. Nous discuterons des avantages et des limites de cette représentation. Nous introduirons la notion d’arguments (internes) superficiels et profonds. Nous étendrons l’analyse à d’autres classes de verbes. Puis nous terminerons avec les notions connexes que sont l’aspect et l’ergativité.


    3.4.1 Verbes de transformation

    Commençons notre analyse avec des verbes transitifs «simples» et concrets (non métaphoriques) du point de vue du sens, ceux qui répondent au schéma suivant (ils ne sont pas les seuls) :

    1) SN1 [humain] V SN2 [concret] 

    Jules a construit une cabane, (dé-)monté un ordi
    Jules a cassé/brisé une vitre, la vaisselle

    { casser, briser, fracasser, rompre, mettre en pièces, broyer, disloquer, écraser, concasser, moudre, piler, pulvériser, triturer, désintégrer…}

    Ces verbes, qui répondent au schéma (1), sont nombreux et diversifiés. Avec les verbes apparentés qu'on aborde plus loin, ils concernent l'intégrité de l'objet, son existence, sa destruction, une perte ou un gain dans sa structure ou sa forme, une transformation en une autre forme. On peut retenir l’esquisse provisoire suivante: X a causé un événement, dans cet événement  la structure physique de Y est devenue…

    a) intacte (existante) : construire, ériger, assembler, monter… élever un monument, écrire, rédiger, composer, dessiner, couler dans le rock…produire, fabriquer…(appelés parfois verbes d'existence)

    a’) non intacte (non existante): briser, mettre/tailler en pièces, casser, fracasser, rompre, disloquer, écraser, écraser, pulvériser,…

    Remarque1 : On peut utiliser le test de WordNet pour l’hyponymie des verbes: fracasser un vase est une façon de le casser, rompre ses chaînes est une manière de briser ses chaînes. Ou en terme d’inférence :

    Julie a fracassé le vase |- Julie a brisé le vase

    Remarque2 : Il existe bien des nuances propres à chaque verbe. Par ex.: briser/casser une montre n’implique pas la mettre en pièces… Mais dans tous ces cas, l’inférence la structure physique n’est plus intacte est valide


    3.4.2 L’inchoatif :

    Arrêtons-nous ici et introduisons la décomposition lexicale. Elle consiste à décomposer la structure de plusieurs verbes à partir de la combinaison des prédicats CAUSE (le causatif) et DEVIENT (l’inchoatif). Le changement d’état est formalisé par DEVIENT (ou selon les auteurs, par ARRIVE ou CHANGER, [Brousseau et Roberge]). Ce n’est pas, syntaxiquement, le verbe devenir puisqu’il prend comme argument une proposition. On ne dit pas Il devient que la roche n’est plus intacte. C’est plutôt un jargon métalinguistique commode pour exprimer la réalisation d’un événement.

    DEVIENT [ ~intact( branche )  ]  => la branche casse/ se brise
    DEVIENT [ ~avoir( bouteille, capsule)  ]  => la bouteille s’est décapsulée
    DEVIENT [ ~avoir( capote, voiture)  ]  => la voiture s’est décapotée
    DEVIENT [ ~situé( bateau, fond)  ]  => le bateau coule

    Selon le type de prédicat, gradué ou non, les inférences seront de deux types :

    Gradué : Les cheveux de Céline ont blondi:

    DEVIENT [ blond( cheveux )  ]  |-  avant, les cheveux étaient moins blonds
    |- après, les cheveux sont plus blonds

    Non gradué : La branche a cassé :

    DEVIENT [ ~intact( branche )  ] |-  avant, la branche était intacte
    |-  après, la branche n’est plus intacte


    3.4.3 Les types de causalité

    Pour ce qui est du prédicat causatif CAUSE, il y a deux directions possibles.

    A) Certains chercheurs (Pustejovsky, Dowty) vont l’analyser comme une relation entre deux événements.

    Le coiffeur a teint les cheveux de Céline =>
    le coiffeur a fait quelque chose (événement 1)et cela a fait que les cheveux de Céline ont une  forme (couleur) autre (événement 2) =>

    (Le coiffeur fait qqch) CAUSE (DEVIENT [ blond( cheveux )  ])

    B) D’autres (J.McCawley) préfèrent analyser CAUSE comme une relation entre une entité (le coiffeur) et un événement :

    Le coiffeur CAUSE (DEVIENT [ blond( cheveux )  ])

    La réponse est peut-être simplement qu’il y a deux types de causalité. L’avantage de l’approche par décomposition lexicale par rapport aux relations thématiques est qu’elle nous oblige à préciser ces aspects : s’agit-il d’une relation entre deux événements ou entre une entité et un événement. Pour les verbes de sentiments (effrayer, amuser…), l’analyse A semble préférable.

    Pour les verbes d’action physique sur un objet, on se trouve face au problème suivant : d’une part, lorsque Jules coupe le salami, il est clair que Jules n’a pas les propriétés coupantes (Ce couteau coupe très bien le pain), ce qui va dans le sens de l’analyse A. Par contre, l’analyse A donne l’impression d’une chaîne causale indirecte, ce qui va contre l’intuition : si on accepte l’analyse Jules fait quelque chose et ce quelque chose cause un changement dans la structure du pain. Qu’est-ce que Jules fait ? Il coupe ! ce qui est circulaire.

    Définir les inférences pour CAUSE est une tâche qui préoccupe les logiciens depuis longtemps. Disons candidement, pour l’instant, que si x cause Y alors x est responsable de Y. Comme le souligne Dowty, déterminer qui est responsable de quoi est une des préoccupations humaines les plus importantes. Ok, Boss ? !

    À la notion de CAUSE est liée celle d'instrument ou de moyen. La préposition AVEC marquera l’instrument lorsqu’il y a causalité directe et PAR/EN marquera l’instrument lorsqu’il y a causalité indirecte. Dans ce deuxième cas, l’instrument devient plus facilement sujet.

    Alice brise son miroir => Alice CAUSE [ DEVIENT (la structure de y est autre) ]
     non intacte, sans une partie, acide, court/long, chaud/froid…

    X CAUSE : si X est humain alors X est responsable, X a utilisé un instrument

    DEVIENT E2 : avant ~ E2 (ou ± pour les prédicats gradués : ex : raccourcir)

    Jules a coupé le salami (au moment t1) : Jules est responsable du fait que la structure du salami est en 2 morceau ou +. Avant t1, le salami n’était pas en morceau.

    La distinction entre patient et thème dépendra de la structure du changement d’état. Dans le cas d’une transformation de la structure physique, l’objet direct sera évidemment patient («affecté»). Dans le cas d’un changement de lieu, l’objet direct sera moins «affecté», donc thème.

    La notation formelle a plus ou moins d’importance, dans les limites que nous nous sommes fixées mais les questions qu’elle soulève sont cruciales en sémantique.


    On peut exprimer aisément le rapport avec les forme transitives et intransitives (ou pronominales, en français) de plusieurs verbes :

    Les jupes sont courtes/longues=> long(jupes)
    Les jupes ont raccourci/allongé=> DEVIENT[ long(jupes) ]
    Dior a raccourci/allongé les jupes=> Dior CAUSE DEVIENT[ long(jupes) ]

    Mario sait la nouvelle=> sait(Mario, nouvelle)
    Mario apprend la nouvelle=> DEVIENT[ sait(Mario, nouvelle) ]
    Bernard apprend la nouvelle à Mario=> Bernard CAUSE  DEVIENT[ sait(Mario, nouvelle) ]

    La soupe réchauffe / Jules réchauffe la soupe
    Jules aplatit la pâte / La pâte s’aplatit
    Gino flattened the pasta / the pasta  flattened


    L’analyse pour construire/ériger et briser/détruire :

    Julie a brisé le vase
    Julie CAUSE [ DEVIENT (~intact(vase) )  ]

    Julie a fabriqué un vase
    Julie CAUSE [ DEVIENT (existe(vase) )  ]


    3.4.4 Les arguments incorporés (superficiels et profonds):

    Poursuivons l’analyse des verbes de transformation physique : le changement d’état de l’objet peut être : l’objet devient…

    b) non intact, a perdu une partie (permanente/temporaire): démancher, ébrécher, écorner, décharner, décortiquer, défibrer, déplumer, écailler, écaler, écorché, épointer, effeuiller, décarburer, défigurer, déformer… dépolymériser, désertifier, déglacer, dégivrer… décaler (enlever les cales), décalotter, décapiter, décapoter, décapsuler, décercler, décérébrer, décharger, décoffrer, décoincer (tech.), découronner, déculasser…(en une multitude en dé-), échancrer, effleurer (tech.), épiler, éplucher, épousseter, …débloquer, déboucher…

    Dans tous ces cas, le verbe incorpore morphologiquement la partie qui est soustraite à l’entité physique. C’est ce que Pustejovsky appelle l’argument «superficiel» shallow argument, comme dans beurrer, mettre du beurre sur qqch. Lorsque l’argument superficiel est réalisé parfois comme argument optionnel et parfois comme argument obligatoire, il doit être élaboré, modifié, sinon on risque le pléonasme :

    *La cochonne a beurré sa toast de beurre
    La cochonne a beurré sa toast de Nutella
    La cochonne a beurré sa toast de beurre d’érable, de beurre à très haute teneur en gras

    ??Jules a déchargé le camion de sa charge
    Jules a déchargé le camion de sa lourde charge

    Dans le cas des verbes ci haut, l’argument superficiel ne peut être réalisé seul sauf pour dépouiller qui a perdu son sens original (enlever la peau, la pouille !) ou lorsque la partie est indéterminée charge pour décharger:

    *Le vent a écorné les bœufs de leur corne
    *Jules a effeuillé la marguerite de ses pétales
    *Jules a épilé Julie de ses longs polis qui l’achalaient

    Dans le cas de décharger et dépouiller, l’argument devient un argument profond, implicite dans l’action (la charge). Par exemple, décharger implique l’existence d’une charge, construire implique l’utilisation de matériau, assaisonner implique l’utilisation d’un condiment quelconque, couper implique un quantité de parties résultantes indéterminées. Tout comme l’argument superficiel peut être élaboré, une élaboration (explicitation) de cet argument peut apparaître comme argument optionnel ou obligatoire. Cet argument est important parce qu’il livre des informations sur la structure sémantique. Contrairement aux circonstants, il est dépendant des classes sémantiques de verbes :

    Couper/diviser/séparer… le gâteau en quatre portions
    Couper la corde en trois
    Julie a atomisé le liquide en une fine brume
    Jules a coupé/débiter le salami en rondelles

    Bâtir/construire/ériger une maison en brique

    Notez que, dans ce cas, [maison en brique] ne forme pas un constituant comme dans :

    Il l’a construite en brique [maison est indépendant de brique]

    Il a vendu une maison en brique
    *Il l’a vendu en brique [maison fait bloc avec brique]

    Il s’agit de construire une maison à partir du matériau brique. C’est une élaboration de l’argument profond.

    L’argument profond est souvent élaboré à l’aide de la préposition DE en français :

    [mettre dans pour rendre +perceptible]
    Assaisonner/épicer/saupoudrer/arroser… la paella de safran
    Accentuer les sourcils d’un trait de crayon orner/garnir/enjoliver

    [enlever/ajouter une partie]
    Entourer x de ses bras/d’une clôture
    Augmenter/ réduire ses prix de 30%
    Emplir/remplir/vider/charger…de son contenu
    Nettoyer/purifier/laver…de ses impuretés
    Mugler a écourté ses jupes de 3 cm

    Dans certains cas, l'argument introduit par de peut devenir sujet. Il s'agit des cas où l'argument introduiit par de peut être interpréter comme une partie relativement stable au sens spatial de l'objet direct du verbe:

    1. Assaisonner/épicer/saupoudrer/arroser/napper/recouvrir… le plat de vin Pinot Gris=>
      Du Pinot Gris recouvrait/nappait/arrosait.... le plat |- Il y a du Pinot dans le plat
    2. Orner/garnir/parer... la vitrine de citrouilles éclairées=>
      Des citrouilles ornait/parait la vitrine |- Il y a des citrouilles dans la vitrines
    3. Accentuer les sourcils d’un trait de crayon =>
      Un trait de crayon accentuait les sourcils |- Il y a un trait de crayon sur les sourcils
    1. Mugler a écourté ses jupes de 3 cm =\=>
      *3 cm. a écourté les jupes |- *Il y a 3 cm. dans les jupes
    2. Nettoyer la table de ses impuretés =\=>
      *Les impuretés nettoient la table |- *Il y a des impuretés hors de la table (nettoyer= enlever)
    3. remplir la piscine de champagne => du champagne remplissait la piscine
      vider la piscine de l'eau sale qu'elle contient =/=> *l'eau sale vide la piscine... (vider= enlever)

    Cette possibilté est reliée à ce que Stephen Wechsler appelle Part rule. Une partie (stable) d'un objet peut devenir sujet (de préférence au contenant ou au fond).

    Remarque : Plus abstraitement, on aboutirait à une partie abstraite de l’individu remplir Jules de joie, Jules pète de santé, éclate de joie…

    L’argument introduit par DE doit être distingué de l’argument exprimant la «source». Il ne répond pas aux mêmes tests de Tellier. La source, souvent associée à un transitif négatif, peut difficilement être omise. L'argument introduit par le DE d'élaboration peut au contraire souvent être omis. Mais il est bien obligatoire selon les tests d'antéposition et en faire autant :

    *Julie a enlevé un objet et cela, de la table
    Julie a augmenté ses prix
    *De 30%, Julie a a augmenté ses prix
    Julie a augmenté ses prix et cela, de 30%
    Julie a assaisonné le goulasch et cela, de piment rouge
    *Julie a assaisonné la paella de safran et Jim en a fait autant de piment
    ?Julie a nettoyé/ la table et cela des miettes du repas


    On peut poursuivre l’analyse avec des verbes apparentés aux classes précédentes, dans lesquels il est question de changement d’une forme en une autre  :

    c) d’une forme/structure autre  (temporaire/permanente): dissoudre, liquéfier, concasser, atomiser, vaporiser, pulvériser, triturer,  broyer, moudre, piler… aplatir, distendre, allonger, raccourcir, réduire, écourter, arrondir, durcir, amollir, adoucir… chauffer, réchauffer, refroidir, geler… peinturer, disposer, brûler, calciner, griller, acidifier, altérer, assimiler, briqueter, cancériser, carbonater, changer, cokéfier, damer, estérifier, éthérifier, féconder (transformer en embryon), filer (transformer en fil), gélifier, ioniser, lapidifier, marmoriser, monétiser…(tous les processus industriels)


    3.4.5 Les verbes de mouvement :

    Ces verbes sont nombreux et il y a beaucoup à en dire (par ex. comment prédire l’apparition de la préposition locative) mais nous nous bornerons à un tour d’horizon. Ces verbes, dont mettre est  probablement le meilleur hyperonyme, répondent au schéma :

    SN1 [humain] V SN2[concret] Preploc  SN3
    où Preploc  est une préposition locative : dans, sur, sous…

    x CAUSE DEVIENT( situé(y, lieu) ) ou ~situé, pour les verbes négatifs

    Jules a mis la souris dans la cage

    lancer, pousser, déplacer, enlever, sortir… (mettre en haut/bas) hisser, monter, nicher, jucher, percher, remonter, descendre… cacher, dissimuler... (mettre dans/hors) engager, entrer, insérer, intercaler, inclure, introduire... ,     sortir, extraire, enlever, retirer ... emmurer, emprisonner, enfermer,      encastrer, enrouler, envelopper, rouler, emmitoufler, enrober, plonger, immerger, noyer ... (mettre sous) enfoncer, ensevelir, entourer..., (mettre d'un lieu à un autre)  transporter, trans+V ...(faire rester à un lieu) retenir, immobiliser, garder, laisser ... (faire exister en un lieu): ériger x sur la colline, construire, bâtir ...

    Les verbes symétriques suivants sont apparentés à cette classe (i.e. mettre ensemble) : { attacher, (re-)lier, adapter, affilier, associer, marier, joindre... }

    Ces verbes admettent, sous diverses conditions, une paraphrase faisant apparaître la symétrie:

    a) Les Lapinots ont attaché Jules à Jim
    b) Les Lapinots ont attaché Jules et Jim ensemble

    Remarque : Il y a plusieurs classes apparentées basées sur des emplois métaphoriques ou plus abstraits comme inscrire ses enfants chez les Ursulines, abonner ses enfants à JuniorCétou


    3.4.6 Les verbes de transaction :

    Dans cette section, nous étendons l'analyse aux verbes de transaction. Partant d'un schéma où l'objet direct est concret, nous montrons qu'on peut étendre l'analyse aux cas où l'objet direct est abstrait. Nous appellerons structures datives les structures de la forme (3) où l'objet indirect est restreint aux êtres humains. La pronominalisation par lui fournit un test sûr (cf. 4-5).

    SN1[humain]  V SN à  SN[humain]

    4a) Jules a tricoté un foulard à Julie
     b) Jules lui a tricoté un foulard

    5a) Jules pense à Julie, à son SUV
     b) *Jules lui pense

    x lui V y : jules lui donne/ôte

    Comme la préposition À apparaît dans cette structure, pourquoi ne pas les mettre avec les verbes de mouvement : à marquerait la cible/le bénéficiaire. Cette analyse aurait du sens en anglais:

    6a) He gave it to this poor child
    b) Il la donné à cette pauvre enfant

    7a) He took it away from this poor child
    b) Il la pris à cette pauvre enfant

    En français, la série négative ôter/enlever/retirer/voler/dérober… exclut une analyse en termes de «cible». Le terme Bénéficiaire si on lui adjoint le néologisme «maléficiaire» serait plus approprié: l’action est dirigée vers qqn. (ce qui justifie l'emploi de À) et cette action est positive ou négative.


    Les verbes de possession:

    x donne y à z
    x CAUSE DEVIENT ( avoir(z, y) )

    { accorder, adjuger, allonger, allouer, attribuer, avancer, céder, concéder, conférer, confier, consentir, décerner, délivrer, distribuer, envoyer, fournir, glisser, laisser, léguer, livrer, louer, octroyer, offrir, passer, présenter, prêter, procurer, refiler, remettre, rendre, tendre, restituer, transmettre, vendre, donner... }

    x enlève y à z
    x CAUSE DEVIENT ( ~avoir(z, y) )

    { arracher, confisquer, dérober, demander, emprunter, extorquer, extraire, prendre, ôter, enlever, ravir, retirer, soutirer, réquisitionner ... }

    8) La mairie a restitué le terrain aux héritiers
    mairie CAUSE DEVIENT( avoir(héritier, terrain))
                            |- Avant, les héritiers n'avaient pas le terrain
                            |- Après, les héritiers ont le terrain


    Les verbes d'existence:

    Il s'agit d'une classe de transitifs que nous avons vue précédemment (faire que y existe). Avec le datif et (généralement) l'article indéfini, ils prennent le sens des verbes de la classe précédente, soit faire exister y et z aura y. Contrairement à donner/enlever, l'argument introduit par À est tout à fait omissible:

    Dessine-moi un mouton !
    Dessine un mouton!

    9a) On vous en construit une ? (pub de GM dans les années 70)
     b) On en construit une ?

    10a) Mémère Bouchard a préparé un bouillon de castor à Ti-Coune
    b) Mémère Bouchard a préparé un bouillon de castor


    Les verbes d'échange cognitif:

    De la possession, on passe, par extension métaphorique, à l'échange d'un contenu cognitif, donc un objet direct abstrait plutôt qu'un objetdirect concret (AVOIR est remplacé par SAVOIR ou PERCEVOIR):

    SN1 V SN2/que P    à SN[humain]
    Julie donne/cache une information à Jim

    Julie CAUSE DEVIENT[ perçoit(Jim, information) ) ou ~perçoit pour les négatifs.

    { cacher, dissimuler, présenter, brandir, produire, désigner, indiquer, affirmer, annoncer, apprendre, avouer, dire, confesser, confirmer, déclarer, préciser, signifier, faire sentir, faire voir, faire comprendre, faire savoir, faire valoir... promettre, jurer, démontrer, rappeler, rapporter, répliquer, répondre, révéler, souligner, laisser voir, laisser paraître, laisser sentir, laisser entendre ... }

    a) Julie a caché sa peur/qu'il avait peur à Max
    b) Julie CAUSE  DEVIENT[ ~perçoit [ a_peur(Julie) ] )


    Les verbes de droit:

    De la transmission d'un contenu cognitif, on passe à la transmission ou au retrait d'un droit ou d'une obligation:

    SN1 V    à SN3    de SVy

    Les policiers demandent à Julie d'éteindre ses phares
    policiers CAUSE   DEVIENT[ a_obligation( Julie , éteindre) ]

    Les policiers interdisent à Julie d'éteindre ses phares
    policiers CAUSE   DEVIENT[ ~ a_permission( Julie, éteindre) ]

    { demander, commander, recommander, interdire, dire, suggérer, conseiller, proposer, promettre, ordonner ... }

    La plupart de ces verbes ont un aspect performatif (terme qu'on reverra dans la partie sur la pragmatique): en énonçant (18), on se trouve non seulement à décrire ce qu'on fait mais aussi à faire quelque chose: donner un ordre, interdire...

    18a) Je vous interdis d'éteindre vos phares
    b) N'éteignez pas vos phares !


    3.4.7 Les verbes de sentiment :

    Auparavant, il faut parler des outils de base du/de la sémanticien(-ne).

    Les trois outils :

    Au départ, il est important de tenir compte du type syntaxique et sémantique des arguments de la classe de verbes analysés :

    1. Quelle est la nature syntaxique des arguments (sujets, OD, OI)  ? Groupe nominal, prépositionnel, verbal, phrase  ?

    Par exemple, quels sont les verbes acceptant une phrase comme sujet et comme OD  ?

    Que Jules soit présent indique qu’il est assidu

    {short description of image}

    Il n’y a pas beaucoup d’intrus, n’est-ce pas  ? Ce sont tous des verbes de preuve avec diverses modalités de certitude. Si on voulait aller plus loin, on noterait que plusieurs peuvent avoir un objet indirect humain (pronom lui). La sémantique de ces verbes serait (une esquisse, encore) qu’un contenu propositionnel A permet à un (ou des humains non spécifiés) de conclure (de ne pas conclure) à la vérité ou la possibilité d’un un contenu propositionnel B.

    En général, on croise plusieurs test syntaxiques (sémantiques) pour isoler des classes homogènes. Par exemple, les verbes qui ont un objet direct SV (syntagme verbal) sans avoir d’objet direct phrase (ex : laisser, pouvoir…).


    2. Quelle est la nature sémantique des arguments (sujets, OD, OI)  ? [humain], [animé], [concret], [abstrait], [action]…?

    Par exemple, quels sont les verbes dont le sujet est restreint aux [humains]  et l’OD peut être une phrase ? {apprécier, juger, estimer, trouver…}

    Autre exemple, quels sont les verbes ayant un OD quelconque, et un OI [humain] introduit par la préposition à ? { donner, acheter, ôter, retirer, décerner, dire, dérober, dissimuler…}

    On obtient une classe homogène et très large de verbes d’échange ou de transaction (que ce soit concrètement ou abstraitement ex. donner l’heure, une information).


    3. Quelles sont les transformations morphologiques ou syntaxiques que la classe de verbes accepte  (ou n’accepte pas) ?

    Par exemple, les verbes ayant un Objet de type mesure n’acceptent pas le passif :

    Julie mesure 1m 60 => *1 m 60 sont mesurés par Julie
    Julie pèse 3 kilos de trop => *3 kilos de trop sont pesés par Julie
    Le séisme a fait 8 sur l’échelle de Richter=> *8 … a été fait
    Le thermomètre affiche un beau 22celisus=>

    Ce phénomène est profond et s’étend à des objets non obligatoires mais qui apparaissent en position normalement réservée à l’OD et ils indiquent une sorte de mesure comme les OD ci haut :

    Walking  Jo court le marathon=>  *Le marathon est couru par Walking  Jo

    Autre exemple : dans le cas des adverbes, qu’on abordera plus loin, certains adverbes se distinguent des autres par la paraphrase suivante :

    Paul a maladroitement/gauchement offert du porc au rabbin=> Il a été maladroit/gauche de la part de Paul d’offrir du porc au rabbin
    Paul a rapidement/probablement décacheté la lettre=> *Il a été rapide/probable de la part de Paul de …


    Nous allons illustrer l’importance de ces outils en les appliquant à l’analyse des verbes de sentiments.

    Les trois outils pour triturer les sentiments :

    Armés de nos armes fatales 8, lançons-nous à l’assaut des arcanes des verbes de sentiment (Yvette Yannick Mathieu, 2000). L’auteure a isolé 400 verbes à l’aide des tests suivants. Elle a réparti les verbes à posteriori (après analyse) en trois sous-groupes selon que le sentiment était positif, négatif ou neutre:

    Test 1 : (Le fait) que P - V - SN [humain] : Le fait que Jules soit venu irrite/amuse Julie

    Test 2 : SN1 [  ]- V – SN2 [humain] : Le sujet (SN1) est non restreint (n’importe quoi !): Elvis, le bleu du ciel, la démagogie irrite Julie

    Test 3 : SVinf- V - SN [humain]: Écouter la TV irrite / ravit Shankar

    Test 4 : Plusieurs [s’applique donc à un sous-groupe] ont un emploi concret associé. Dans ce cas, N1 l’objet direct doit être physique et le sujet change de type :

    Le fait que… irrite/frappe Julie
    Le soleil, la couche… irrite la peau.
    * Le fait que… irrite la peau

    Test 5 : SN2 peut être effacé selon le contexte: La nouvelle de la démission étonne/ mystifie/ irrite.

    Test 6: SN1 V SN2 ó SN1 être Adj-ant/eux/ablepour SN2 : Le fait que… est irritant/ennuyeux pour Julie

    Test 8: [Pour un sous-groupe] Le fait que P V SN2 ó SN2 se V de ce que P

    Que Jim soit venu étonne Julie ó Julie s’étonne de ce que…

    Test Labelle : SN1 V SN2 par SN3 ó SN3 de SN1 V SN2

    Le SUV séduit les automobilistes par sa puissance destructrice ó La puissance destructrice du SUV séduit les automobilistes


    Voici la classe obtenue par Yvette Yannick Mathieu 2000:

    En pratique, lorsqu’un verbe paraît un peu étrange dans une construction, il est de coutume de l’accepter. Ex : Jules s’ébahit de ce que P est un peu étrange ou gauche. Il est admissible. Contrairement à Jules s’aime/s’intéresse de ce que P.

    VERBES DÉSAGRÉABLES
    affoler, alarmer, angoisser, apeurer [se*, -ant ?], effaroucher [-ant ?], effrayer, épeurer [se*], épouvanter, glacer, horrifier, inquiéter, paniquer [se*, x panique y, y panique], terrifier [se*], terroriser [se*], affecter [se*, -ant ?], affliger, assombrir, atteindre [se*, -ant ?], attrister, chagriner, chiffonner, contrarier, contrister, désoler, navrer, peiner, rembrunir, assommer, barber, bassiner, embêter, emmerder, ennuyer, enquiquiner, escagasser, exténuer, fatiguer, gonfler, lasser, raser, accabler, achever, blesser, briser, crucifier, déchirer, déglinguer, délabrer, démolir, détruire, écraser, effondrer, éprouver, esquinter, étreindre, laminer, lessiver, liquider, martyriser, meurtrir, poignarder, ratiboiser, ravager, réfrigérer, rétamer, secouer, sonner, supplicier, tenailler, torturer, vider, traumatiser, tuer, agacer, asticoter, courroucer, crisper, énerver, enquiquiner, enrager, exaspérer, excéder, fâcher, hérisser, horripiler, impatienter, irriter, offusquer, stresser, ulcérer, embêter ennuyer, inquiéter, préoccuper, tracasser, turlupiner, accaparer, angoisser, consumer, hanter, harceler, lanciner, miner, obnubiler, obséder, poursuivre, ronger, tarauder, torturer, tourmenter, travailler, déranger, désobliger, emmerder, emmieller, emmouscailler, empoisonner, ennuyer, enquiquiner fatiguer, gêner, importuner, incommoder, indisposer, lasser, agresser, blesser, effaroucher, froisser, heurter, humilier, mortifier, offenser, offusquer, outrager, vexer, déboussoler, déconcerter, déconfire, décontenancer, dérouter, désarçonner, désemparer, déséquilibrer, désordonner, désorganiser, désorienter, déstabiliser, embarrasser, atterrer, choquer, confondre, consterner, effarer, foudroyer, frapper, paralyser, pétrifier, saisir, scier, braquer, buter, cabrer, choquer, écoeurer, emporter, indigner, rebeller, rebiffer, révolter, scandaliser, soulever, aigrir, amertumer, décevoir, défriser, dégriser, dépiter, désabuser, désappointer, désenchanter, désillusionner, doucher, frustrer, mécontenter, navrer, refroidir, abattre, anéantir, assommer, catastropher, décourager, dégoûter, démoraliser, déprimer, désespérer, écoeurer, fatiguer, lasser, bloquer, brider, constiper, décourager, freiner, gêner, inhiber, intimider, museler, neutraliser, paralyser, pétrifier, blinder, cuirasser, dessécher, durcir, endurcir, insensibiliser, débecter, dégoûter, écoeurer, rebuter, repousser, répugner, révulser.

    VERBES AGRÉABLES
    amuser, délasser, délecter, dérider, désopiler, dissiper, distraire, divertir, égayer, épanouir, récréer, régaler, réjouir, adoucir, anesthésier, apaiser, calmer, détendre, endormir, épanouir, équilibrer, lénifier, modérer, radoucir, relaxer, reposer, tempérer, affermir, assurer, conforter, consolider, doper, dynamiser, enrichir, euphoriser, fortifier, fouetter, galvaniser, oxygéner, raffermir, rafraîchir, ragaillardir, rajeunir, ravigoter, recharger, réconforter, régénérer, regonfler, remonter, requinquer, ressusciter, réveiller, revigorer, revitaliser, revivifier, soutenir, stimuler, tonifier, vivifier, allécher, appâter, asticoter, attirer, botter, chatouiller, concerner, conquérir, intéresser, interpeller, intriguer, séduire, tenter, affriander, affrioler, agacer, aguicher, allécher, allumer, embraser, émoustiller, enflammer, exciter, troubler, affecter, bouleverser, chambouler, chavirer, émotionner, émouvoir, remuer, renverser, toucher, tournebouler, troubler, arranger, combler, contenter, emballer, enchanter, exaucer, rassasier, ravir, réjouir, satisfaire, brûler, dévorer, électriser, embraser, endiabler, enfiévrer, enflammer, enthousiasmer, exciter, passionner, surexciter, survolter, transporter, captiver, charmer, enivrer, enjôler, ensorceler, envoûter, étourdir, fasciner, griser, hypnotiser, magnétiser, subjuguer, enorgueillir, flatter, honorer, apaiser, calmer, rasséréner, rassurer, sécuriser, soulager, tranquilliser, éblouir, émerveiller,épater, époustoufler, étourdir, souffler, amadouer, apitoyer, attendrir, désarmer, entamer, fléchir

    VERBES INDIFFÉRENTS
    indifférer, abasourdir, ahurir, asseoir, confondre, ébahir, ébaubir, ébouriffer, épater, époustoufler, estomaquer, étonner, frapper, interdire, interloquer, méduser, renverser, saisir, scier, sidérer, souffler, stupéfier, surprendre.


    Cette fois-ci, le causatif doit être analysé comme une relation entre deux événements: E1 CAUSE E2. Les verbes de sentiments peuvent être décomposés de la manière suivante:

    Qqn ou qqch a une propriété ou fait qqch (E1) et cela provoque un sentiment positif, négatif, de surprise chez un humain (E2):

    Que Jules parte ravit/irrite/surprend Jim
    Jules ravit/irrite/surprend Jim par son départ
    Le départ de Jules ravit/irrite/surprend Jim

    [Jules part] CAUSE   DEVIENT[ éprouve(Jim, sentiment positif, négatif ou de surprise)]

    1. Le nouveau SUV de GM séduit les automobilistes par sa puissance de feu
    2. La puissance de feu du nouveau SUV de GM séduit les automobilistes
    3. Que le nouveau SUV de GM ait une telle puissance de feu séduit de nombreux insécures

    [Le SUV est destroy] CAUSE   DEVIENT[ éprouver(insécures, sentiment positif)]

    Stephen Wechsler a bien illustré l'aspect indirect du lien entre le sujet des verbes de sentiment à l'aide de la Notion rule [stimulus subject verbs= les verbes de sentiments, dont le sujet est vu comme un stimulus]:

    Verbs of emotion (“stimulus-subject” verbs) furnish another relevant set of examples. Most, if not all, of these verbs are causative, with the participant denoted by the subject evoking an emotion in the experiencer, though this emotion is not necessarily directed towards the subject, as Wechsler (1991, 1995) points out. Example (21) illustrates this.

    (21) As manager of Macy’s department store, John has pleased thousands of customers—most of whom do not even know he exists. (Wechsler 1995, ex. 66a)
    En tant que gérant de Wall Mart, Léon a enchanté/ravi/amusé/enragé des milliers de clients- dont la plupart ignore son existence.

    [Anthony Davis, 2000, Linking by types ine the Hierarchical Lexicon]

    C'est ce que Léon a fait qui a enchanté les clients. Le fait que Léon apparaissent en position sujet est relié directement à l'imprécision (la métonymie). Tout comme Je ne suis pas dans le bottin est en fait un raccourci pour Mon nom n'et plus dans le bottin, Léon a ravi des milliers de clients est en fait un raccourci pour La gestion de Léon a ravi des milliers de clients .


    3.4.8 Aspect et ergativité

    [Brousseau et Roberge] La sémantique aspectuelle

    Dans ce chapitre, nous avons montré comment diverses théories rendent compte de la compositionnalité des phrases en nous limitant à la dimension thématique (prédicats, arguments, modificateurs). Au cours des vingt dernières années, les sémanticiens se sont également penchés sur une autre dimension du sens des phrases: la dimension aspectuelle.

    L’Aspect est une façon de structurer les événements dénotés par les phrases. On présente souvent l’Aspect comme un déroulement temporel interne de l’événement, par analogie avec le Temps, qui situe l’événement par rapport à une temporalité externe (cf. notamment l’important ouvrage de Bernard Comrie, Aspect: An introduction to the Study of Verbal Aspect and Related Problems, 1976). L’Aspect est exprimé dans les phrases de diverses façons: par des adverbes (i.e. ‘en dix minutes’, ‘pendant deux jours’), des auxiliaires et la flexion des verbes (i.e. imparfait, plus-que-parfait). L’Aspect est également exprimé dans le sens lexical des verbes. Par exemple, ‘courir’ et ‘dormir’ ont un sens aspectuel duratif, alors que ‘partir’ et ‘casser’ ont un sens ponctuel. On utilise parfois le terme allemand «Aktionsart» (manière d’action) pour isoler le sens lexical de verbes au sein de la question plus large de l’Aspect.

    Encore une fois, la philosophie nous a fourni les premières études su l’Aktionsart. Déjà, dans sa Métaphysique, Aristote distinguait quatre type d’action: les états, les devenirs, les mouvements (ponctuels) et les opération (duratives). Plus récemment, dans Linguistics in Philosophy (1967), Zeno Vendler proposait une typologie aspectuelle, devenue classique. Elle a été reprise et développée par plusieurs, notamment David Dowty (dans le cadre de la grammaire de Montague), Jackendoff et Pustejovsky.

    La typologie initiale de Vendler comporte, comme celle d’Aristote quatre classes de verbes. Elles sont illustrées ci-dessous:

    (74) a. ÉTATS: croire, savoir, aimer, penser, ressembler, être grand, être rouge
    b. ACTIVITÉS: respirer, parler, courir, nager, danser, enseigner
    c. ACCOMPLISSEMENTS: lire (un livre), construire, manger (une pomme), tuer
    d. ACHÈVEMENTS: mourir, reconnaître, arriver, terminer, fondre

    (75) a. Léa aime trop les bonbons.
    b. Fabienne court tous les jours.
    c. Yannick a écrit son livre en six mois.
    d. Benoît est finalement arrivé.

    Les quatre classes se distinguent les unes des autres par leurs valeur pour deux critères temporels: la continuité et l’homogénéité. La continuité est la propriété d’une situation qu’on peut voir se dérouler ou qui présent une certaine durée; un verbe continu est non ponctuel. L’homogénéité caractérise les verbes qui dénotent une situation qui reste la même, sans qu’un point culminant ou l’atteinte d’un résultat ne vienne briser son homogénéité. Les quatre classes sont définies comme suit:

    (76) a. ÉTAT: [-continu], [+homogène]
    b. ACTIVITÉ: [+continu], [+homogène]
    c. ACCOMPLISSEMENT: 1+ continu], [-homogène]
    d. ACHÈVEMENT: [-continu], [-homogène]

    Tout en reprenant les termes de Vendler, Alexander Mourolatos (1978) propose la classification des quatre types de verbes de façon quelque peu différente:  [Modif Labelle]

    {short description of image}

    [Labelle]

    État : Mario connaît la solution (*est en train de…) (*pendant 15 min.)

    Activité : Jules ronfle, nage et boit (*en 15 min.) (pendant…)

    Achèvement : Messner a atteint le sommet (*pendant 15 min.) (en…)

    Accomplissement : Bush a dessiné un faucon (?pendant 15 min.) (en…)
    Bush a dessiné un faucon pendant 15 min.

    Si on l’accepte ne permet pas d’inférer que le dessin est fait. On peut poursuivre avec… puis il a abandonné.

    L’accomplissement contient une activité et un achèvement. Dans le cas de hisser le drapeau, il y a l’activité consistant à élever le drapeau, activité culminant avec le point d’achèvement lorsque le drapeau atteint, comme Messner, le sommet. La partie activité explique pourquoi pendant peut être acceptable.

    Les achèvements correspondent à des inchoatifs ayant à la base un prédicat non gradué: Rappel

    Jules a appris la nouvelle=>  DEVIENT ( sait(Jules, nouvelle))
    Soudain, Julie a aperçu Jim=>  DEVIENT ( perçoit(Julie, Jim))
    À 5h. 35, Messner a atteint le sommet=>  DEVIENT( situé(Mesner, sommet))

    [Brousseau et Roberge]
    Cette classification fait appel à trois propriétés aspectuelles des verbe. Les verbes se divisent d’abord selon qu’il sont statifs (états) ou dynamique (actions). Les verbes dynamiques se distinguent ensuite par leur télicité [=but]: ils sont soit téliques (accomplissements et achèvements), soit atéliques (activités) comme les états. Enfin, les verbes téliques sont soit duratifs (accomplissements), soit ponctuels (achèvements).

    La classe aspectuelle d’un verbe doit être compatible avec les autre éléments de la phrase. Elle contraint donc la compositionnalité. Le contrastes d’acceptabilité entre des phrases mettant en jeu des verbes différents fournissent ainsi un test pour déterminer la classe aspectuelle, comme l’a montré David Dowty dans son ouvrage de 1979 (Word Meaning and Montague Grammar). Les verbes dynamiques dénotent une occurrence, une situation où quelque chose se passe. Les verbes statifs dénotent simplement un état. C’est pourquoi seuls les premiers sont compatibles avec des structures qui demandent un aspect dynamique comme le progressif et les phrases pseudo-clivées du type ‘ce qui arrive, c’est...’:

    (78) a. ?? Andreas est en train d’aimer la philosophie.
    b. Armosa est en train de lire/nager/construire une cabane.

    (79) a. ?? Ce qui arrive, c’est qu’Andreas est en train d’aimer la philosophie.
    b. Ce qui arrive, c’est qu’Armosa est en train de lire/nager/construire une cabane.

    Les verbes téliques dénotent un événement qui culmine avec un point final, généralement l’atteinte d’un état résultant de l’action. Les verbe atéliques n’ont pas un tel pont culminant, d’où leur incompatibilité avec un adverbe télique comme ‘en une heure’:

    (80) a. ?? Nathalie a marché/pensé à moi en une heure.
    b. Ludger a mangé son gruau/terminé son travail en une heure.

    Les verbes duratifs dénotent un processus qui se développe, qui s déroule avec une certaine durée, contrairement aux verbes ponctuels qu visent particulièrement un point précis dans le temps. C’est pourquoi le achèvements (ponctuels) sont incompatibles avec un adverbe comme ‘pendant une heure’ ou un verbe comme ‘arrêter’:

    (81) a. ??Armande est arrivée pendant une heure.
    b. Émue a parlé/lu Germinal pendant une heure.

    (82) a. ?? Armande a arrêté d’arriver.
    b. Émile a arrêté de parler/de lire Germinal.

    Plusieurs verbes sont difficiles à classer parce que leur interprétation varie selon les propriétés de leur objet direct. C’est pourquoi on considère souvent que la classe aspectuelle n’est pas une propriété des verbes eu mêmes, mais des syntagmes verbaux. Les travaux de Carol Tenny (notamment GrammaticaIity Aspect and Affectedness, 1987) ont révélé rôle important de l’argument interne du verbe dans l’Aktionsart. L’argument interne peut avoir pour effet de délimiter un événement, c’est dire de le rendre ponctuel. Par exemple, si ‘manger’ semble au départ 1’accomplissement, il a les propriétés d’un achèvement lorsque son argument interne est un syntagme nominal défini. Il est compatible avec l’adverbe ‘en une heure’:

    (83) a. ?? Michèle a mangé des pêches en une heure.
    b. Michèle a mangé la pêche en une heure.

    On trouve aussi des verbes transitifs de la classe des accomplissements qu deviennent des activités lorsque leur argument interne n’est pas réalisé dan la syntaxe. C’est ce qui explique le contraste entre les phrases suivantes:

    (84) a. Robert a lu le roman en une heure.
    b. ?? Robert a lu en une heure

    La classification aspectuelle se complexifie encore lorsqu’on tien compte des autres éléments de la compositionnalité: les adverbes, le syntagmes prépositionnels, les auxiliaires. Et la question de l’Aspect devient un programme de recherche en soi.


    Ergatif et accusatif :

    Cette classification concerne les verbes intransitifs et oppose les verbes du type a aux verbes du type b :

    a) Ergatif : Griffon jappe, le chauve sourit…

    b) Accusatif : le moteur cale, le bateau coule…

    Les premiers désignent un état interne. D’un certain point de vue, on peut les considérer comme des intransitifs purs et durs. Les seconds présentent souvent une alternance avec un emploi transitif direct :

    c) Jules a calé le moteur
    d) Nelson a coulé le navire

    L’appellation accusatif, cas du latin pour marquer l’objet direct, vient de ce que pour certains, la forme intransitive dériverait d’une forme sans sujet spécifié où l’objet monterait en position sujet. Ce serait des transitifs déguisés (des faux intransitifs) :

    _ coule le bateau=> Le bateau coule
    _ cale le moteur=> Le moteur cale

    Parfois, il est possible, remplaçant le sujet vide :

    Il a coulé plusieurs bateaux dans ce chenal
    Il s’est calé un bon nombre de moteurs pendant cette course

    L’absence d’alternance dans le cas des ergatifs exclut ce type d’analyse, aussi bien syntaxiquement que sémantiquement. Les ergatifs désignent un processus «interne» au sujet, alors que les accusatifs admettent la possibilité d’une cause externe (sous l’effet est interprété comme cause) :

    Sous l’effet de la chaleur, le moteur a calé
    Soumis à un poids excessif, le navire a coulé
    Sous l’effet de la chaleur, les fleurs ont séché
    Sous le poids, la branche a cassé/s’est rompu

    ??Sous l’effet de l’humour, Biking Jay a souri, a éclaté de rire

    Ce qui nous amènerait à classer luire, briller, éclater…comme des accusatifs plutôt que des ergatifs malgré l’absence d’alternance :

    Sous la pression, la bonbonne a éclaté
    À la lumière du jour, le revêtement luit de mille feux