L'australopithèque, un grand pas...

Les anthropologues nous mettent en garde contre la tentation de voir l'évolution et l'histoire de l'humain comme une ligne bien nette. Il s'agirait plutôt d'un buisson, d'où émergent plusieurs variantes d'un même modèle, en réponse, souvent, à des changements environnementaux.


Auparavant... Les humains modernes sont nés en Afrique dans le même buisson que les primates non humains, comme le chimpanzé, le gorille, l'orang-outang. Les primates non humains, comme leurs ancêtres, sont arboricoles et peuvent quitter les arbres pour marcher en s'appuyant sur les jointures (knuckle walking). Il y a très longtemps (Coppens parle de 40 millions d'années), certains ont commencé à se redresser légèrement, un peu plus que les autres. Un fossile, un parmi d'autres, en témoigne: celui du kényapithèque (14 millions d'années).

kenyapithèque
CD Aux origines de l'homme


Changements climatiques: Très froid au nord, chaud et très sec au sud-est. Voici ce qu'en dit Coppens:

« Je privilégie, quant à moi, ces dates de 7 à 8 000 000 d'années et, par suite, les précieuses pièces qui viennent de sédiments de ces âges parce que ces dates ne sont pas des dates banales; elles répondent à des événements astronomiques et climatiques globaux et à une cascade d'événements tectoniques, climatiques et écologiques locaux; globalement, c'est une crise bien documentée, rafraîchissement de la planète et sa traditionnelle aridité consécutive dans les ceintures tropicales; localement, dans l'Est africain, le phénomène du rifting [cassure et affaissement], présent depuis des millions d'années, y est réactivé, se traduisant par des effondrements et par de l'orogenèse tout au long de la lèvre occidentale de la grande faille. La couverture végétale, dans l'ensemble très arborée, qui traversait le continent d'un océan à l'autre, prend incontestablement un coup de sec à l'est qui se découvre. Il est probable que cette différence d'arrosage et, par suite, de végétation entre l'est et l'ouest de la faille, différence qui ne va faire que s'accentuer, ait entraîné avec elle des différences de faunes et d'adaptations de ces faunes, adaptations qui n'avaient auparavant aucune raison d'apparaître. » Coppens p.35

Cette désertification à l'est va favoriser les hominidés qui sont les moins dépendants des arbres, donc capables de bipédie plus ou moins passagère et ayant une nutrition plus variée (fruits, tubercules, petits animaux). Les australopithèques (4 millions d'années), pré-humains bipèdes, seront particulièrement favorisés.

« Dans les zones arborées de l'ouest, contraintes d'une alimentation au moins majoritairement à base de fruits et de graines, même s'il s'y ajoute quelques tubercules et du petit gibier; dans les zones mosaïques de l'est, contraintes d'une alimentation à base de tubercules, de racines et de bulbes, même s'il s'y ajoute beaucoup de fruits, de plus en plus de graines et beaucoup plus de gibier (Fig. 3, carte 1). Dans le premier cas, la locomotion est arboricole, brachiatrice, et dite «  knuckle walkrice » à terre, et le bassin, entre autres pièces du squelette, a la forme étirée qui s'impose (dite en tension) ; dans le deuxième cas, la locomotion est à la fois arboricole et bipède à terre, puis exclusivement bipède, et le bassin, entre autres pièces du squelette, a la forme tassée qui lui est imposée (dite en pression); le bassin, en plus de ses fonctions de locomotion et de parturition, doit alors en effet porter une partie du corps (Fig. 1). » Coppens p.36
Voir aussi: anthropology.about.com

bassin Lucy
Fig. 1. - Pan et Australopithecus; à gauche (à l'ouest), crâne et bassin, en tension, de chimpanzé; à droite (à l'est), reconstitutions du crâne et du bassin, en pression, de Lucy (document Institute of Human Origins) Coppens p.37.


Les australopithèques vont donc prospérer à l'est de l'Afrique.

australos
CD Aux origines de l'homme

Deux tendances: Dans le buisson des australopithèques, on peut distinguer deux tendances: l'une, afarensis (Lucy), « la grimpeuse des bosquets », conjugue bipédie et haute voltige, alors que l'autre, anamensis, « l'arpenteuse des savanes », y va plus franchement de la bipédie. Toute la différence est dans le genou. Afarensis aboutira aux formes graciles et robustes d'australopithèques alors qu'anamensis débouchera sur le rameau des homos que nous sommes.

« Et puis, dès 4 000 000 d'années, émergent deux espèces d'Australopithèques à la fois, Australopithecus afarensis et Australopithecus anamensis, dans des sites d'Éthiopie, du Kenya et de Tanzanie ; ces formes vont mener une existence juxtaposée, au moins un million d'années durant, dans toute la province biogéographique est-africaine, avant de déboucher, entre 2 et 3 000 000 d'années, sur des destinées totalement séparées, une forme robuste d'Australopithèque, Zinjanthropus, pour la première (Zinjanthropus aethiopicus et Zinjanthropus boisei), et une forme nouvelle d'hominidé, Homo, pour la seconde (Homo rudolfensis et Homo habilis). » Coppens p.39
« Australopithecus afarensis est quant à lui debout et bipède (orientation du crâne, courbures de la colonne vertébrale, forme en pression du bassin, obliquité du fémur) et en même temps arboricole (instabilité des articulations du genou et de la cheville, solidité des articulations de l'épaule, du coude et du poignet, pied plat à appui externe en varus [tourné vers l'intérieur], hallux abducté [gros orteil écarté], extrémités des quatre membres à phalanges courbes), un peu comme Ardipithecus, mais les ressemblances avec ce dernier s'arrêtent à peu près là; Australopithecus afarensis présente par exemple une denture d'hominidé incontestable (émail épais, première molaire de lait très molarisée). Australopithecus afarensis fait donc figure de forme ancienne de savane encore très boisée, ne se déplaçant au sol que sur de très courtes distances (largeur particulière du bassin impliquant une bipédie roulante très consommatrice d'énergie). Et cependant, comme un hallux divergent isolé a été recueilli à Sterkfontein, au Transvaal (Phillip Tobias et Ronald Clarke), dans un niveau sans doute un peu supérieur à 3 000 000 d'années (le plus ancien niveau à hominidés d'Afrique du Sud), on peut imaginer que cette pièce représente le premier signe du déploiement des Australopithèques vers le sud (récemment complété par la mise au jour d'une grande partie d'un squelette) et qu'il pourrait être versé au bénéfice d'Australopithecus afarensis, possesseur de ce caractère, celui-ci devenant ainsi l'ancêtre d'Australopithecus africanus, puis de Paranthropus robustus, nés dans ce pays dont ils ne sont jamais sortis. Lucy aurait pu être ainsi l'exploratrice du midi de l'Afrique, fondatrice de la florissante lignée australe, mais aussi la génitrice du robuste rameau oriental; en perdant son rôle de mère de l'Homme, elle aurait ainsi gagné une double et originale fécondité. » Coppens p.41
« Aux côtés d'Australopithecus afarensis se développe donc, dès 4 000 000 d'années, comme on l'a vu, une autre forme de préhumain nommée Australopithecus anamensis par Meave Leakey et ses collaborateurs. Grâce à un fragment distal d'un de ses humérus et à un fragment proximal d'un de ses tibias, Australopithecus anamensis apparaît doté d'une articulation du coude peu ajustée et d'une articulation du genou très solide, comme le sont ces deux articulations chez les humains d'aujourd'hui, par exemple chez toi, Quentin; Australopithecus anamensis pourrait bien avoir été ainsi le premier inventeur de cette lignée à locomotion bipède exclusive, sans arboricolisme. » Coppens p.41

Capacité crânienne: Les australopithèques avaient une capacité crânienne réduite. Cependant le cerveau commençait à se développer davantage vers les zones plus antérieures. Rappelons que la zone temporale gauche (près de l'oreille) est une zone privilégiée pour l'analyse du langage et que la zone frontale (attention) est sollicitée lors de l'apprentissage de nouveaux symboles.

« On a été frappé par la petite taille du cerveau des Australopithèques. En effet, les Australopithèques n'arrivent pas à 400 cm. de capacité endocrânienne pour les premiers, et les derniers n'ont que 500 cm. (je vous rappelle que nous avons aujourd'hui un encéphale de 1,400 cm. environ). C'est-à-dire que cette capacité crânienne n'est pas très importante, mais comme pour l'aegyptopithèque tout à l'heure, lorsque l'on fait le moulage de l'endocrâne, dès les premiers Australopithèques, on s'aperçoit que la répartition des lobes du cerveau n'est pas tout à fait la même que celle des mêmes lobes chez les grands singes. Il semble bien, en particulier, qu'il y ait un développement des zones pariétales et temporales [près des oreilles] au détriment de la région occipitale [arrière, vision]. La lecture de ces moulages n'est pas simple, et il y a d'ailleurs quelques débats entre les meilleurs spécialistes; mais enfin, lorsque l'on étudie la seule irrigation sanguine de l'encéphale qui nous soit accessible, celle des méninges, celle de la dure-mère, qui est imprimée sur la face interne de la boîte crânienne, on s'aperçoit que ce réseau est plus orienté vers l'avant chez les hominidés, et notamment ces premiers hominidés, et plus volontiers vers l'arrière, vers les régions occipitales et les régions postérieures des régions pariétales et temporales chez les panidés [primates non humains]. Autrement dit, dès les premiers hominidés, dès le début de notre famille, il se pourrait que, en plus du redressement de notre corps, nous ayons déjà eu une transformation au moins qualitative. » Coppens, Les origines p.53
« Des moulages endocrâniens ont évidemment été réalisés pour tenter de lire les circonvolutions, les scissures, les sulcus [orifices], les aires et le réseau de l'irrigation méningée moyenne; l'occipital poussé vers l'arrière et par suite le développement préférentiel des aires anté-rieures, frontale et pariétales, font penser à Ralph Holloway, que je crois volontiers, qu'une modification de structure s'y est déjà installée malgré l'absence d'accroissement significatif de volume. Il est en effet très probable qu'un changement de station, de locomotion, de mode de vie, de comportement, consécutif à un changement de milieu, ne puisse aller sans un autre changement, celui-là au sein du système nerveux central; mais comme changement qualitatif et changement quantitatif n'ont pas été simultanés, le premier précédant probablement de millions d'années le second, il n'est pas simple de mettre en évidence l'un, ne touchant qu'au contenu, quand l'autre, touchant à la fois au contenant et au contenu, n'apparaît pas encore. » Coppens, Le genou de Lucy, p.181

Outils: Les primates non humains peuvent, par exemple, se servir de branches pour attraper des fourmis. Mais ces outils sont des objets simples (non composés) apparaissant dans l'environnement immédiat. Le chimpanzé ne se promène pas avec sa branche sur l'oreille au cas où... (« ... ce n'est pas l'outil qui caractérise l'Homme mais sa permanence. » Coppens p.63 ). Il est probable que l'australopithèque se servait également d'objets présents dans l'environnement immédiat. Sans doute a-t-il commencé par traîner des branches ou des pierres qui lui semblaient utiles. C'est avec homo habilis que les premiers outils fabriqués font leur apparition.

« Mais le progrès, c'est aussi le projet. il est probable que l'Australopithèque qui rend une pierre coupante le fait pour un usage immédiat, dans les minutes ou les heures qui suivent. L'objet est taillé sur place, à chaque usage ; il n'est pas ou peu transporté. » Coppens, p.81

On peut également supposer que l'australopithèque se servait de projectiles pour abattre de petits animaux. W.Calvin insiste sur l'importance du lancer comme catalyseur dans le développement de la fonction symbolique. Les patients atteints de troubles du langage (aphasie) consécutifs à des lésions de l’hémisphère cérébral gauche ont également des difficultés notables à exécuter certains enchaînements de mouvements du bras et de la main (apraxie).

Vie sociale (Samedi soir, les bars et la discopithèque): Rappelons que chez les primates non humains, comme chez les néo-libéraux, la Loi, c'est celle du plus fort: les femmes et les enfants mangent ce qui reste, lorsqu'il reste quelque chose.

« Utilisant les données très éloquentes de cette anatomie fonctionnelle, celles de l'environnement climatique, floristique, faunistique (les prédateurs, par exemple, mais aussi les compétiteurs de Lucy), celles de la socioécologie des primates actuels et préférentiellement de ceux d'entre eux phylogénétiquement proches, il a été raisonnablement possible - et amusant - de décrire la socioécologie de Lucy et des siens. Pascal Picq voit ainsi les Australopithecus afarensis vivant groupés (parce que leur nourriture très diversifiée permet une meilleure exploitation de leur milieu) et entretenant entre eux des relations sociales tolérantes (c'est encore la diversité de la nourriture qui entraîne cette moindre compétition entre individus en général et entre mâles en particulier et qui entraîne aussi la promiscuité qui en découle); il voit Lucy quitter, vers 11-12 ans, sa communauté pour en rejoindre une autre et y trouver un partenaire avec qui elle entretiendra, au sein de ce nouveau groupe, des relations privilégiées (un peu, sans doute, mais pas trop partagées). » Coppens, Le genou de Lucy, p.192

Langage:: Nous avons vu que, selon les reconstructions, l'australopithèque n'avait pas l'infrastructure laryngée permettant de produire de façon stable les voyelles cardinales.

 «La morphologie de la base du crâne, elle aussi examinée sur d'autres sujets que Lucy, ne montre pas la flexure qui accompagne la descente du larynx et annonce le langage articulé. Lucy et ses congénères devaient très certainement communiquer de manière très élaborée par sons, cris, intonations, modulations, signes, gestes, mimiques, que sais-je... ? ; il suffit d'avoir vécu tes 18 premiers mois, Quentin, pour savoir combien il est possible de dire de choses - et à plus forte raison de dire des choses à qui les dit et les comprend comme soi-même - avant d'articuler! Cela dit, il semble bien clair à Jeffrey Laitman que Lucy ne parlait pas de la manière dont on parle avec un larynx descendu, une caisse de résonance aménagée entre ce larynx qui ne se fossilise pas, un palais profond et une symphyse [articulation] rétrécie, mais avec aussi des aires cérébrales associées au langage développées. » Coppens, Le genou de Lucy, p.181