Le mardi 12 janvier 1999
Vitoria - Alfredo Zaldibar se souvient encore du sort que réservait l'école primaire aux enfants de sa génération qui osaient parler basque. Lorsqu'un professeur entendait un mot en basque (ou euskara), il mettait au doigt du «coupable» un anneau qui en faisait la honte de la classe. La seule façon pour l'enfant de s'en débarrasser, consistait à dénoncer un de ses camarades qui parlait en cachette sa langue maternelle.
Presque tous les Basques de plus de 40 ans ont vécu de telles histoires d'horreur, la langue basque ayant été formellement bannie de tout lieu public pendant les 20 années du régime franquiste. Vingt ans sans écoles, sans journaux, sans livres, sans radio et pendant lesquelles on refusait même d'inscrire les noms basques au registre de l'État civil.
Ce n'est donc ni à l'école ni dans sa famille (qui avait adopté le castillan) que cet homme dans la quarantaine a découvert l'euskara. À 20 ans, il a tout bonnement décidé de retourner sur les bancs de l'école et de se mettre à l'étude de cet idiome complexe sur l'origine duquel les linguistes et les historiens se perdent toujours en conjectures. Le basque reste une des seules langues européennes, avec le hongrois, qui défient toutes les recherches. Très différente des langues voisines d'Europe et d'Afrique du nord, elle ferait partie des dialectes pré-indo-européens qui, comme le gaulois, le ligure et l'étrusque, ont été supplantés par les langues romanes.
Mais, pas plus que les Romains, Franco n'a pu venir à bout de ce peuple opiniâtre. Alfredo Zaldibar est aujourd'hui directeur de l'école (ikastola) de Durane, un village en banlieue de Vitoria qui accueille 1200 élèves de la maternelle à la fin du collège. L'enseignement s'y donne en basque, à l'exception de trois heures de castillan (espagnol) pour les enfants de sept ans et plus.
Ceux qui trouvent le système scolaire québécois compliqué ne connaissent pas celui des Basques. C'est «très simple», explique pourtant Alfredo Zaldibar, les secteurs privé et public sont chacun divisés en trois réseaux scolaires: le A, le B... et le D. Il faut savoir que le basque ne connaît pas le C. Les élèves ont le choix entre des écoles où l'enseignement est majoritairement en castillan (A), également en basque et en castillan (B) ou majoritairement en basque (D). Ce dernier réseau connaît depuis quelques années la plus forte croissance.
La plupart des ikastolas sont nées plus ou moins dans la clandestinité sous Franco, explique Zaldibar. «Des parents regroupaient une dizaine d'enfants chez eux pour leur enseigner la langue basque.» S'est ainsi créé un réseau scolaire alternatif qui rompait avec l'enseignement religieux et conservateur de l'époque en favorisant la mixité et l'égalité des sexes. La moitié de ces écoles ont intégré depuis le réseau public basque.
En voulant éradiquer le basque, Franco n'aura donc réussi qu'à favoriser son essor. Aujourd'hui, 27 % des Basques sont en mesure d'écrire et de parler leur langue, alors que de 15 à 20 % en ont une connaissance partielle. Chez les enfants de trois à 14 ans ces proportions augmentent de manière significative. La grande majorité des enfants inscrits à l'école publique le sont dorénavant dans le réseau basque ou bilingue.
En 1980, 4 % des enseignants parlaient le basque. Ils sont aujourd'hui 70 % à en avoir une connaissance au moins sommaire. Située dans le sud du pays, où le basque est moins parlé qu'au nord, l'école de Durane accueille généralement des enfants dont le basque n'est pas la langue maternelle.
«Il a fallu tout inventer, les jeux, les chansons, les manuels, dit Alfredo Zaldibar. Il a même fallu réapprendre notre folklore avec des professeurs dont la majorité n'a jamais étudié en basque. Une famille typique comme la mienne est composée de grands-parents qui parlent basque, de parents qui ne le parlent plus et de jeunes enfants qui l'ont appris à l'école.»
L'euskara aura donc sauté une génération. Dans les années 70, l'Académie basque a uniformisé et simplifié la langue jusque-là divisée en patois régionaux. Une nécessité pour l'enseigner à tous. La réforme n'a pas fait l'unanimité, en particulier chez les Basques de France, peu nombreux, mais attachés à leur idiome local.
Patxi Irigoien, professeur d'histoire, déplore l'absence de manuels scolaires. «Plus les étudiants progressent, moins ils ont de matériel. À l'université, il n'y a pratiquement plus rien. Et puis, dès que les élèves sortent de l'école, le castillan domine partout.» Même constat désolant dans l'enseignement professionnel largement dispensé en castillan. Une étude réalisée il y a quelques années dans les villes de plus de 10 000 habitants par l'Assemblée de la culture basque (EKB) a révélé que le taux d'utilisation du basque dans les lieux publics n'était que de 8 %.
«Nous souhaitons qu'un jour tous les Basques parlent l'euskara, mais à ce rythme, il faudra 200 ans pour y parvenir», dit Alfredo Zaldibar.
Pendant longtemps, parler basque a pratiquement été considéré comme un geste politique. Si l'on parlait basque, c'est qu'on votait nationaliste, qu'on chantait des chansons traditionnelles, qu'on dansait des danses folkloriques et qu'on défendait les fueros, ces assemblées traditionnelles apprêtées à la sauce autogestionnaire. La majorité des cours privés destinés aux adultes sont d'ailleurs toujours dispensés par une association liée à l'organisation nationaliste de gauche Herri Batasuna (proche de l'ETA).
Mais, c'est de moins en moins le cas. L'administration basque exige la connaissance du basque pour devenir fonctionnaire. Des cours ont fleuri dans toutes les localités. Mais les services en basque sont souvent déficients. Il n'est pas toujours possible, par exemple, d'obtenir un procès en basque, les juges nommés par Madrid ne connaissant que le castillan.
En 1989, une proposition soumise à 101 municipalités exigeant que les services ne soient plus dispensés qu'en basque ne fut acceptée que par 28 d'entre elles. Ces municipalités s'exposent à des poursuites de l'administration fédérale. «La langue basque ne s'est jamais si bien portée qu'aujourd'hui, dit le socialiste Eduardo Uriarte. Elle survivra dans la coexistence.»
Le bilinguisme est en pratique la seule politique possible, disent tous les dirigeants politiques. Les deux langues ont donc un statut officiel. Mais les frictions restent nombreuses. La presse est, par exemple, régulièrement assaillie de lettres déplorant l'«appauvrissement culturel» dont seraient victimes les «pauvres» élèves scolarisés en basque. Quant aux écrivains, ils se font régulièrement demander par les chics magazines littéraires madrilènes pourquoi ils «s'enferment» dans une langue parlée par seulement deux millions de personnes.
Leur langue n'a pourtant pas empêché les Basques de fonder dans le passé des comptoirs à Tadoussac aussi bien que la Compagnie de Jésus, uvre d'Ignace de Loyola. En réalité, me confie un fonctionnaire du gouvernement qui travaille à l'étranger, «les écoles basques forment une petite élite qui est généralement aussi à l'aise en basque qu'en castillan... et qu'en anglais!» Avec la Catalogne, le Pays basque décroche tous les prix d'enseignement de l'anglais. Ne dit-on pas que pour être basque, il faut porter un nom basque, parler le basque... et avoir un oncle en Amérique.
Les Basques font la paix
Quatrième de quatre textes
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