Menace sur le français ou sur les francophones pure laine?
JEAN PICHETTE
LE DEVOIR
Le français nest pas en danger à Montréal, estime le philosophe Charles Taylor, quels que soient les épouvantails quaiment brandir les souverainistes. « La question est de savoir si on veut garder le français comme langue publique commune ou si on veut que les francophones de souche demeurent majoritaires. Dans le premier cas, où on définit le français de telle sorte que tons puissent y être associés, il ny a pas de problème, le français va demeurer majoritaire si Montréal. Si on parle des francophones de souche, cest autre chose. Mais veut-on garder la langue française ou une majorité de francophones pure laine? »
Le colloque sur la nation québécoise, qui a attiré quelque 500 personnes, hier, à l'université McGill, a bien montré que la question du pluralisme est devenue centrale dans le débat sur lavenir de la nation québécoise.
Dans latelier qui a clôturé lévénement, en après-midi, M. Taylor a bien résumé les réserves que certains éprouvent à lendroit dun certain discours sur la nation québécoise. « Ce qui ma choqué dans le discours de Jacques Parizeau le soir du référendum, cest lorsquil a déclaré: "Nous, les francophones, avons voté OUI à 6O%" Ce nous" excluait ceux qui ne sont pas pure laine de la communauté québécoise. Dans une société qui se veut démocratique et pluraliste, il faut un "nous" inclusif Il faudra finir par se brancher veut-on un nous ne comprenant que les francophones de souche ou un "nous" inclusif?" Lhistorien et sociologue Gérard Bouchard, professeur à l'Université du Québec à Chicoutimi, a également plaidé pour un nationalisme qui dépasse une conception ethnique de la nation sans pour autant senfermer dans lidée dune nation civique, abstraite, incapable de dire quoi que ce soit sur laménagement de la diversité culturelle qui existe aujourdhui au Québec. Une réalité, a-t-il dailleurs rappelé, qui na pas été imposée mais bien voulue par le Québec.
« Certains se demandent ce que deviendront les Canadiens français dans un tel Québec. Mais pourquoi faudrait-il avoir le sentiment que la culture canadienne-française doive se dissoudre dans le modèle dune nation québécoise élargie, faisant place à la diversité? La culture francophone na quà prendre sa place et à létendre. Après tout, les francophones représentent 82,5 % de la population du Québec. »
Le colloque dhier regroupait les douze intellectuels qui avaient été invités à se prononcer sur lavenir de la nation. Les termes dans lesquels la question de la nation est posée se sont profondément modifiés depuis10 à 20 ans québécoise dans les pages du Devoir, dans le cadre dune série de textes publiés tous les samedis, lété dernier. il était organisé par le Programme détudes sur le Québec (PEQ), en collaboration avec Le Devoir, bien sûr, mais aussi linstitut détudes canadiennes, le département de science politique de luniversité McGill et lAssociation internationale détudes québécoises. Les échanges étaient également retransmis en direct sur Internet, à partir du site de CIBL, grâce à la collaboration de C@M.
Les propos des collaborateurs à la série du Devoir ont suscité de nombreux échanges avec les participants, qui les ont écoutés avec attention. Le recentrage du débat sur la question nationale autour de lenjeu du pluralisme na cependant pas recueilli laval de tous. « Le néo-nationalisme né avec la Révolution tranquille est aujourdhui mis en question, même par de nombreux souverainistes, a ainsi déploré le philosophe Serge Cantin, qui participait aussi à latelier de clôture. Le nouveau credo en appelle à un Québec pluraliste et ouvert. Il faudrait accepter le regard que les autres jettent sur nous. Cela mine le projet souverainiste de sa raison dêtre, et exige en quelque sorte de nous que nous y renoncions par altruisme. »
Évoquant les risques de louisianisation découlant dune telle conception de la nation, M. Cantin sest toutefois défendu dadopter un langage exclusif « Je favorise un "nous" inclusif qui est prêt à accueillir les autres, mais à condition de ne pas renoncer à ce que nous sommes. »
Le place accordée aux autochtones, aux anglophones et aux communautés culturelles dans les débats dhier, a permis détablir au moins un consensus: les termes dans lesquels la question de la nation est posée se sont profondément modifiés depuis 10 à 20 ans. Mais au delà de ce constat, les positions demeurent très variées. Le lecture des contributions des 12 invités du Devoir, dans un livre qui paraîtra lhiver prochain chez Québec/Amérique, permettra de prendre toute la mesure de ces divergences.
Le Devoir, le 9 octobre 1999