Synthèse
Depuis une quinzaine dannées, il est graduellement apparu que les filles réussissaient mieux à lécole que les garçons, tant au Québec que dans la plupart des pays développés. En effet, pour que cet écart puisse se révéler au grand jour, il a fallu dabord instituer une base de comparaison valable avec la généralisation de la mixité scolaire. Puis, au fur et à mesure que les nouvelles cohortes de filles et de garçons franchissaient côte à côte toutes les étapes de la scolarisation, il est devenu manifeste que, par-delà linfluence centrale quexerce lorigine socio-économique sur la trajectoire scolaire dun élève, la variable sexe était aussi dotée dune autonomie propre. En effet, à origine sociale égale, les filles réussissent proportionnellement mieux que les garçons à tous les ordres denseignement et ce phénomène est dautant plus apparent lorsque les élèves proviennent dun milieu socio-économiquement défavorisé. Par ailleurs, ce constat ne doit pas nous entraîner à une opposition radicale : on retrouve aussi des garçons qui réussissent très bien de même que des filles qui ont des difficultés scolaires, le tout étant affaire de proportion.
État de la situation
Au primaire, limportance des difficultés scolaires éprouvées par les garçons, comparativement aux filles, se manifeste de trois façons principales : dans lapprentissage de la langue denseignement (lecture et écriture); dans le retard scolaire et dans lidentification plus fréquente des garçons comme élèves en difficulté dapprentissage ou dadaptation.
De manière globale, il ny a pas de différence importante dans les résultats par matière scolaire en fonction du sexe de lélève, à lexception de la langue denseignement (lecture et écriture) où lavance des filles est significative. Cette différence se retrouve, pour la lecture, non seulement au Québec mais aussi, à des degrés divers, dans les pays qui ont été inclus dans léchantillon des grandes enquêtes internationales. Quant à lécriture, les résultats de 1995 à lépreuve obligatoire de sixième année pour cette matière au primaire au Québec font ressortir que 57 % des filles avaient une compétence suffisante ou supérieure contre 38 % des garçons. Inversement, 21 % des filles et 33 % des garçons avaient une compétence insuffisante en écriture.
Les garçons se retrouvent aussi proportionnellement plus souvent en retard scolaire que les filles. Même si le retard scolaire sexplique en bonne partie par le redoublement, cette notion offre lavantage de tenir compte du retard accumulé tout au long de la période de scolarisation, alors que les données relatives au redoublement ne tiennent compte que dune année seulement. En 1997-1998, 25,3 % des garçons étaient, à la fin du primaire, en situation de retard scolaire contre 17,3 % des filles. Cet écart observé nest pas un phénomène récent et son ampleur est demeurée sensiblement la même au cours des 35 dernières années.
De même, on retrouve environ deux garçons pour une fille chez les élèves de 6 à 11 ans identifiés en difficulté dapprentissage ou dadaptation, au 30 septembre 1997. Lorsque lon porte plus particulièrement attention aux troubles de comportement, on constate quil y a 5,5 garçons qui sont identifiés pour chaque fille.
Ces difficultés observées au primaire demeurent globalement les mêmes au secondaire à la différence quelles obéissent à une logique cumulative qui, année après année, creuse un peu plus lécart entre les garçons et les filles. De plus, le décrochage scolaire constitue une réalité additionnelle et spécifique à ce niveau détudes qui, encore une fois, affecte davantage les garçons que les filles.
En ce qui a trait à lapprentissage en langue denseignement, on observe à la lecture des résultats des épreuves du Programme dindicateurs du rendement scolaire (PIRS) de 1998, évaluation qui est menée à léchelle canadienne que lécart constaté au primaire en faveur des filles tend à saccroître, entre 13 et 16 ans, pour les niveaux supérieurs de rendement tant en lecture quen écriture, en particulier pour la lecture. Par ailleurs, à ces âges, les garçons présentent une légère avance en mathématique et en sciences aux niveaux supérieurs de rendement des épreuves administrées pour ces matières par le PIRS en 1996 et en 1997.
Pour sa part, lécart observé dans le retard scolaire entre les garçons et les filles à la fin du primaire saccroît à la fin du secondaire. Pour lannée scolaire 1997-1998, 40 % des garçons présentaient un retard scolaire contre 27 % des filles. Enfin, quoique la proportion totale des élèves en difficulté dapprentissage ou dadaptation ait presque doublé chez les élèves de 12 à 16 ans, comparativement à ce qui est observé chez les élèves de 6 à 11 ans, on retrouve toujours environ deux garçons en difficulté pour une fille. Quant aux troubles de comportement, on rapporte 4,2 garçons pour une fille, toujours au 30 septembre 1997.
Ces données sur le retard scolaire et lidentification des élèves en difficulté dapprentissage ou dadaptation sont concordantes avec les taux de diplomation. En 1997-1998, 41,3 % des garçons du secteur des jeunes ont quitté les études secondaires sans avoir obtenu leur diplôme contre 26,0 % des femmes. Ces différences se répercutent inévitablement sur la poursuite des études postsecondaires. À lautomne 1997, les filles représentaient 55 % des admissions au collégial tandis quelles constituaient 56 % des effectifs étudiants à temps plein au premier cycle, pour lensemble des universités du Québec en 1997.
Les facteurs explicatifs
Lécart de réussite entre les garçons et les filles nest pas une question de potentiel intellectuel puisque toutes les recherches menées depuis une quarantaine dannées convergent vers ce même constat quil ny a pas de différence significative à ce sujet en fonction du sexe. Par ailleurs, les recherches sont toutes aussi unanimes sur le fait que, de manière globale, les garçons et les filles particulièrement au primaire nont pas les mêmes attitudes par rapport aux apprentissages scolaires et aux exigences plus générales qui sattachent à leur métier délève : les filles sont proportionnellement beaucoup plus intéressées et ouvertes que les garçons aux réalités scolaires. Pour expliquer cette différence dattitude, certains nhésitent pas à faire appel exclusivement à lexplication biologique tandis que dautres retiennent uniquement le processus de socialisation. Les recherches récentes menées en neurobiologie depuis une dizaine dannées proposent pour leur part une explication intermédiaire et plus nuancée. Contrairement à ce que lon a toujours cru, lindividu nentre pas en relation avec son environnement muni daptitudes fixes. Cette rencontre, faite dapprentissages variés, exerce en retour des effets sur sa capacité dappréhender et dinteragir avec cet environnement. En ce sens, non seulement linné et lacquis sinfluencent mutuellement mais leffet densemble quexerce le processus de socialisation sur lenfant apparaît déterminant.
Selon cette perspective, si, à potentiel intellectuel égal, les garçons réussissent moins bien à lécole que les filles, cest quil existe des influences sociales qui exercent différemment leurs effets selon que lenfant appartient à lun ou à lautre sexe biologique, influences qui sont assez distinctes pour induire des divergences dans la manière qua une personne dappréhender le monde et dinteragir avec lui. Ces influences peuvent être départagées en deux sources principales de socialisation.
Dune part, la socialisation en provenance du monde adulte amène graduellement lenfant à intérioriser et à se conformer aux attentes en matière de rôle social de sexe, conformément aux représentations relatives au masculin et au féminin véhiculées dans son milieu socio-économique dorigine. Dès lâge de 18 mois, les enfants prennent conscience quils appartiennent à un sexe biologique et, parce que cette appartenance constitue lattribut central de leur identité en construction, ils cherchent tout naturellement à identifier les aspects sociaux qui sont définis par leur milieu dorigine comme étant appropriés et conformes à leur sexe biologique. Les enfants construisent ainsi leur identité en puisant à ce qui est véhiculé par le monde adulte en ce qui a trait aux normes de comportements attendues qui sattachent à leur sexe. De manière complémentaire, les adultes, en renforçant ou en réprimant certains comportements, jouent un rôle extrêmement actif dans ce processus. Par les modèles proposés aux enfants, par les pressions différentielles exercées sur eux selon quils sont de sexe masculin et féminin, les enfants en viennent à développer certaines attitudes caractéristiques qui les prédisposent à agir conformément aux attentes qui sattachent à leur rôle social de sexe.
Par ailleurs, la socialisation en provenance du monde adulte nexplique pas tout. Un jeune enfant peut présenter une conduite stéréotypée sans quil ait pu intégrer, compte tenu de son âge, les connaissances relatives à ces stéréotypes. Ainsi, de manière plus particulière, la socialisation en provenance du monde adulte ne permet pas de comprendre pourquoi les garçons ont des styles de jeux qui les amènent à être plus turbulents physiquement et les filles plus sociables. Parce que ces styles dinteraction distinctifs apparaissent très tôt chez les enfants et quils font appel à des conduites élaborées, on comprend mal que les garçons et les filles puissent, dès leur tendre enfance, en arriver à déchiffrer les attentes sociales que les adultes ou les autres enfants manifestent à ce sujet à leur endroit alors quils nont même pas encore une conscience nette de ce qui relève du masculin ou du féminin.
Dautre part, les enfants intériorisent aussi progressivement les attentes relatives à ces rôles sociaux de sexe en se socialisant entre eux. Entre 4 et 11 ans, cette socialisation par les pairs se déroule sous le signe de la règle implicite de la séparation des sexes dès que les enfants ne sont plus soumis aux règles de la classe ou du monde adulte. Au cours de cette période, lenfant apprend à classifier et à ordonner les caractéristiques sociales qui sattachent à son appartenance à un sexe en renonçant et en rejetant tout à la fois celles qui relèvent de lautre sexe. Dans ce processus, linfluence de la socialisation en provenance du monde adulte est manifeste et les expériences vécues par les enfants dans les groupes de garçons ou de filles diffèrent suffisamment pour quil soit légitime de soutenir quil existe en fait deux cultures de lenfance. Non seulement les genres de jeux diffèrent selon que lon est dans un groupe de garçons ou de filles, mais aussi les styles dinteraction et les intérêts manifestés par les uns et les autres.
Les groupes de garçons et de filles présentent deux différences principales. La première a trait au niveau defforts déployés par chacun des deux groupes pour se distinguer de lautre : alors que les garçons construisent leur masculinité en se servant de la féminité comme repoussoir, les filles nont pas à prouver à autrui que leur identité sexuée est exempte déléments masculins pour assumer leur féminité. La seconde différence a trait aux attitudes divergentes que les garçons et les filles manifestent envers le monde adulte : alors que les garçons portent plus attention aux réactions des autres garçons, les filles demeurent plus ouvertes au monde adulte. Ces deux différences demeurent globalement encore valables une fois arrivée ladolescence.
La socialisation en provenance du monde adulte et celle qui intervient au sein du groupe de pairs sinfluencent mutuellement. Toutefois, si la première relève plus de lordre des contenus, la seconde met surtout en jeu des modalités structurelles qui, pour certains aspects, apparaissent comme des réalités transculturelles dont lintensité des manifestations varie en fonction des cultures et des milieux socioéconomiques dorigine. Cest pourquoi, selon la nature du phénomène considéré, elles commandent des modalités dintervention différentes.
Au point de vue scolaire, ces deux formes de socialisation, qui se poursuivent à lécole, entraînent une série de conséquences à deux niveaux principaux. Dune part, elles exercent leurs effets sur lenfant lui-même : dans les conditions dexercice de son métier délève, qui sinscrivent dans le prolongement des attentes relatives aux rôles sociaux de sexe, de même que dans ses modes de fonctionnement cognitif. En effet, sil ny a pas de différence dans les aptitudes intellectuelles des hommes et des femmes, on observe par ailleurs que la manière dont ils utilisent ces aptitudes diffèrent. En dautres termes, quoique lon ne puisse ériger cette différence en norme absolue, les hommes et les femmes présentent des styles cognitifs différents, cest-à-dire que lon observe des variations dans la manière quont les hommes et les femmes demmagasiner et dutiliser linformation pour résoudre un problème. Il demeure toutefois que lon retrouve aussi à ce sujet dimportantes variations à lintérieur des groupes de personnes de même sexe, variations qui ne sinscrivent pas nécessairement dans le sens de la tendance générale de leur sexe.
Dautre part, lenseignant ou lenseignante est aussi partie prenante de ce processus de socialisation. Même sils ont limpression dêtre neutres et de navoir que des élèves devant eux, ils participent par leurs commentaires, leurs attitudes ou leurs attentes aux représentations du masculin et du féminin qui ont cours dans la société. Ces différences projetées ou perçues par rapport au féminin et au masculin amènent souvent les enseignants et les enseignantes à mettre en uvre un double standard de comportement selon que linteraction se produit avec un garçon ou une fille.
Par ailleurs, le rythme de maturation que présentent les garçons et les filles serait semblable sauf en ce qui a trait à lacquisition du langage et à la capacité dexercer un contrôle sur soi. Les filles, en raison de leur capacité à présenter un plus grand contrôle sur soi qui ne doit pas être associé, comme on la souvent fait, à de la passivité se conforment, en général, au mode de relation souhaité par le personnel enseignant. Elles sont ainsi plus spontanément aptes à rencontrer les exigences qui se rattachent à leur métier délève, surtout quelles sont plus ouvertes aux adultes, faisant ainsi montre dune plus grande compétence scolaire que les garçons. Par ailleurs, est-ce que lécart entre les garçons et les filles qui intervient dans la capacité dapprentissage de la langue denseignement, relève dune différence dans le rythme de maturation ou constitue-t-il le point daboutissement du processus de socialisation différentielle dont sont lobjet les garçons et les filles ? Si les connaissances actuelles ne permettent pas de trancher en faveur de la première hypothèse, il demeure que la lecture et lécriture se présentent dans lunivers symbolique comme des réalités féminines. En effet, la supériorité des filles en lecture et en écriture devient une réalité perçue tant par les élèves que par les enseignants et les enseignantes. Pour les uns comme pour les autres, lecture et écriture tendent alors à apparaître comme des domaines féminins. Cette perception vient influencer les enseignants et les enseignantes dans leurs comportements quotidiens alors que les garçons subissent pour leur part la pression de leur groupe de pairs et cherchent à éviter dêtre associés à ces matières identifiées comme féminines.
Cette dynamique, qui gravite autour du pivot que représente le processus de construction de lidentité sexuée, apparaît dautant plus plausible du fait que, curieusement et à lencontre du sens commun, cet écart constaté dans lapprentissage de la langue denseignement ne semble avoir aucun impact sur lapprentissage des autres matières scolaires puisque lon ne retrouve pas dautres différences significatives dans les résultats des autres matières scolaires en fonction du sexe. Autrement dit, les garçons et les filles réussissent de manière équivalente dans les autres matières scolaires, tant au primaire quau secondaire, même si les garçons éprouvent proportionnellement plus de difficultés à lire et à écrire.
Il demeure que les difficultés éprouvées dans lapprentissage de la langue denseignement exercent des effets à court et à long termes sur les élèves qui sont confrontés à cette situation. À court terme, les difficultés en ce domaine constituent, avec celles qui peuvent intervenir en mathématique, lun des deux motifs principaux qui mènent à lidentification dun élève comme étant en difficulté dapprentissage ou encore sur lesquels les autorités scolaires vont sappuyer pour justifier une décision de redoublement. À long terme, cet étiquetage ou cette décision de redoublement influence le parcours scolaire de lélève. Bien quil ny ait pas détude qui fasse un lien terme à terme entre les difficultés éprouvées en langue denseignement et le redoublement ou lidentification en difficulté dapprentissage, linfluence de lécart constaté en langue denseignement apparaît comme étant déterminante puisque lon ne retrouve pas de différence significative en fonction du sexe dans les résultats en mathématique.
Enfin, larrivée au secondaire représente laboutissement dun processus qui obéit à une logique cumulative qui joue davantage en faveur des filles que des garçons. Compte tenu que les garçons et les filles doivent à cette étape donner une signification densemble à leur situation scolaire qui comporte des conséquences pour leur avenir, la différence qui sest insinuée dans leur cheminement scolaire mutuel au fil du temps, implique souvent des choix divergents de stratégies comme lindiquent les taux respectifs de diplomation. En effet, les élèves ne font pas que réagir de manière mécanique à des attentes de rôles. Leurs comportements sinscrivent à lintérieur dune interprétation plus large quils font de la situation, comportements qui peuvent dès lors être définis en termes de stratégies.
Même si les élèves nont quune conscience partielle de la situation, ils ont des raisons pour agir dune manière plutôt quune autre et ces stratégies, malgré leur diversité, sorganisent en fonction des deux vecteurs principaux que sont le sexe et lorigine sociale, vecteurs qui exercent lun sur lautre une influence mutuelle. En effet, les élèves réussissent dautant mieux à lécole quils proviennent dun milieu social plus favorisé. Bien que lécart de réussite scolaire entre les garçons et les filles se manifeste dans toutes les couches sociales, il tend à saccroître à mesure que lorigine sociale se fait plus modeste. Sil est vrai que les stratégies scolaires élaborées par les élèves sont liées à la signification quils donnent à la situation, il apparaît que les garçons et les filles surtout dans les milieux populaires ne partagent pas une même interprétation de la situation. Dune part, il ne fait pas de doute que la réussite scolaire représente une occasion de mobilité sociale offerte tant aux filles quaux garçons des milieux populaires. Dautre part, depuis quatre décennies, le processus de rééquilibrage des rôles sociaux de sexe et des attentes sociales qui leur sont corrélatives incite les filles à profiter des opportunités nouvelles qui leur sont offertes alors que, pour les garçons, ce processus de modification des rôles sociaux na pas, en tant que tel, modifié la " donne " en termes de possibilités inédites, surtout que laccès au marché du travail nest généralement pas connoté dans ces milieux populaires comme étant lié à une longue scolarité.
Étant donné que les stéréotypes de sexe se structurent en fonction dune relation statutaire inégale, où le masculin se présente comme le sexe dominant, les garçons des milieux populaires qui sont en difficulté scolaire sont aussi ceux qui adhèrent le plus aux stéréotypes propres à leur sexe. Dans leur cas, leffet de classe et leffet de sexe se conjuguent négativement puisque ces garçons cherchent à compenser à la fois pour limage négative quils ont de leur origine sociale et de leur déficit scolaire en valorisant leur catégorie de sexe, comportement qui ne peut que les inciter à séloigner davantage du monde scolaire. Alors que les filles des milieux populaires perçoivent plus spontanément la réussite scolaire comme la clé qui leur ouvrira la porte dune vie professionnelle plus gratifiante et dune vie familiale sur laquelle elles auront plus de prise, les garçons de ces mêmes milieux se rabattent plus spontanément sur les prérogatives que leur assurerait leur masculinité. Cest pourquoi la scolarisation apparaîtrait plus spontanément aux filles comme le lieu dun enjeu alors que les garçons ne verraient pas toujours, conformément au mode traditionnel daccès au marché du travail via une scolarité réduite, en quoi ils auraient intérêt à y associer leur destin.
Sil y avait un dénominateur commun ou encore un fil conducteur à identifier qui permette de mettre en relief, par delà les causes de lécart de réussite, ce qui distingue le plus les garçons des filles dans leur cheminement scolaire, nul doute quil faudrait parler dune différence dattitude par rapport à lécole et à la réussite scolaire. Il ne sagit pas ici de faire de cette différence dattitude une règle absolue en opposant de manière radicale les garçons et les filles. Toutefois, toutes les études et les observations convergent vers ce constat, désarmant par sa simplicité, voulant que les filles aiment généralement plus lécole que les garçons.
En effet, dès le niveau primaire, les filles exercent plus spontanément leur métier délève et font montre dune plus grande compétence scolaire que les garçons. En retour, cet avantage des filles constitue une réalité perçue qui devient partie prenante des représentations relatives au masculin et au féminin tant chez les enseignants que chez les élèves, au moment même où ces derniers sont particulièrement impliqués dans le processus de construction de leur identité sexuée. Une fois que cette dynamique densemble est enclenchée, elle se déploie selon une logique cumulative qui, année après année, creuse dautant plus lécart entre garçons et filles que lorigine socioéconomique de lélève est modeste.
Des orientations pour soutenir les garçons et les filles dans leur cheminement scolaire
À leur entrée au primaire, les enfants ont acquis un statut : celui délèves. " Élève " est un terme neutre qui illustre bien que la variable sexe nest pas prise en compte à lécole. De même, une fois au secondaire, " lélève " doit donner une signification densemble à sa situation scolaire, signification qui nest pas nécessairement la même pour les garçons et les filles, compte tenu des différences qui se sont creusées un peu plus à chaque année dans les cheminements scolaires. Les causes de lécart de réussite entre les garçons et les filles ne sont pas simples et il nexiste pas non plus de solutions unidimensionnelles. Cest pourquoi le Conseil supérieur de léducation propose cinq orientations à ce sujet.
Orientation 1 : Reconnaître les effets des rôles sociaux de sexe et de la socialisation
La compréhension des mécanismes en jeu dans la socialisation et dans le développement de lidentité sexuée des enfants, donne à léducateur ou à léducatrice scolaire une grille de lecture additionnelle pour interpréter les comportements et les attitudes des élèves et par le fait même, pour y répondre de façon judicieuse. Cest la relation maître-élève et la gestion de classe qui sont les plus susceptibles dêtre touchées par la prise en compte des effets des rôles sociaux de sexe et de la socialisation.
Orientation 2 : Tenir compte des difficultés éprouvées en langue denseignement
Lapprentissage de la langue denseignement doit faire lobjet dune attention prioritaire. En effet, lapparition précoce de cet écart dès les premières années de scolarisation, limportance de celui-ci comparativement à ce qui est observé pour les autres matières scolaires et sa persistance tout au long de la scolarité obligatoire en font lun des déterminants majeurs de lécart de réussite plus général que lon observe entre les garçons et les filles.
Pour réduire cet écart, il faut que les enseignants et les enseignantes reconnaissent les effets quexercent les rôles sociaux de sexe sur leurs représentations des élèves et, par voie de conséquence, sur les attentes, les attitudes et les comportements quils entretiennent avec lélève, selon quil est un garçon ou une fille. Surtout, il faut désexualiser les représentations relatives à lapprentissage de la langue denseignement en intégrant davantage la lecture et lécriture à des activités variées, ce qui aurait aussi pour effet de respecter davantage les styles cognitifs. Pour ce faire, il faut chercher à rejoindre les intérêts propres manifestés par les élèves en leur ménageant des activités qui, par-delà les objectifs spécifiques dapprentissage, visent aussi à entretenir chez eux le plaisir de lire et décrire. La réforme du curriculum constitue une occasion unique à saisir pour intégrer de manière formelle la lecture et lécriture aux autres contenus de formation de manière à en faire une compétence transversale à acquérir, dans lobjectif de mettre davantage en relief lutilité concrète que recouvrent la lecture et lécriture dans la vie de tous les jours.
De même, les pères pourraient contribuer davantage à la désexualisation de la lecture et de lécriture en donnant, à ce sujet, un peu plus lexemple à leur fils, rejoignant en cela ce que font actuellement les mères pour leurs filles. Enfin, étant donné la dynamique entourant la construction de lidentité sexuée, il y aurait lieu denvisager la possibilité de créer, à titre expérimental, des classes séparées en fonction du sexe des élèves pour lapprentissage de la lecture et de lécriture. Il va sans dire quune telle possibilité devrait aussi être explorée en ce qui concerne les cours de sciences appliquées et de mathématique.
Orientation 3 : Tenir compte des rythmes de développement pour lévaluation des élèves
Les prophéties auto-actualisantes sont des prédictions quune personne élabore à légard dune autre personne et qui correspondent aux attentes que cette personne manifeste envers lautre. Ces prédictions ont tendance à se réaliser parce que les personnes qui les font mettent en place, plus ou moins consciemment, les conditions favorables à leur réalisation.
Le diagnostic attribué à un élève permet à lenseignante ou à lenseignant de faire des prédictions sur lensemble des comportements de cet élève. Selon les recherches sur les prophéties auto-actualisantes, lenseignante ou lenseignant mettra en place les conditions pour que ses prédictions se réalisent et, par un effet circulaire, celles-ci viendront confirmer le diagnostic.
Lorsque les prédictions sont positives, elles contribuent au développement dune image positive de soi. La situation devient problématique lorsque les prédictions à légard de lélève sont négatives, parce quelles contribuent au développement dune image de soi négative et influencent le développement des capacités de lélève ainsi que sa motivation scolaire.
Un peu plus de filles que de garçons font preuve dhabiletés pertinentes pour répondre aux exigences du métier délève, ce qui peut être interprété comme un manque de maturité chez les garçons. Cela fait en sorte quau préscolaire et tout au cours de la période du primaire, garçons et filles présentent des profils qui varient sur des aspects déterminants pour leur adaptation à lécole. Ces réalités devraient conduire à une remise en question, par le ministère de lÉducation de son postulat de concordance du développement personnel chez les enfants du même âge et inciter les milieux scolaires à la prudence au sujet des décisions de redoublement pour manque de maturité. Lorganisation de lenseignement en cycles pluriannuels devrait faciliter, par ailleurs, la mise en uvre dactivités dapprentissage mieux adaptées aux besoins des élèves.
Orientation 4 : Tenir compte des styles cognitifs
Les styles cognitifs sont des dimensions bipolaires. Chaque personne se situe quelque part sur le continuum qui relie ces deux pôles. Les recherches ont fait ressortir quil y a beaucoup de variations entre les personnes de même sexe mais, malgré ce fait, quil y a des tendances, cest-à-dire quen ce qui a trait à certains styles cognitifs, la moyenne des garçons se situe près dun pôle tandis que la moyenne des filles se retrouve plus près de lautre pôle. Ainsi, malgré ces tendances moyennes, il faut toujours garder à lesprit que les styles cognitifs ne constituent pas des différences absolues et quils débordent le simple départage garçons et filles.
Les styles cognitifs sont des dimensions de la personnalité qui sont le fruit de facteurs qui dépassent largement le cadre de lécole. Il est donc plus judicieux den tenir compte dans lintervention pédagogique plutôt que de tenter de les modifier.
Une intervention éducative qui ne prend pas en compte la diversité des styles cognitifs nest pas neutre. Elle favorise certains élèves et elle est non motivante pour dautres. Étant donné quil y a beaucoup de variations individuelles au regard des styles cognitifs, il peut être dangereux dadopter une pédagogie pour les garçons et une autre pour les filles, puisque celles-ci ne conviendraient pas à une certaine proportion de garçons et de filles. En tenant compte de chacun des pôles des styles cognitifs, on favorise la réussite scolaire de tous et de toutes.
Orientation 5 : Tenir compte du besoin des adolescents et des adolescentes de donner un sens à leur situation scolaire
Au secondaire, les adolescents et les adolescentes ont besoin de donner une signification explicite à leur situation scolaire. Plus lélève progresse dans sa scolarisation, plus ce besoin demande à être objectivé. Ce besoin, qui sinscrit dans une quête de sens plus vaste propre à ladolescence, est dautant plus crucial au point de vue scolaire du fait que la période des études secondaires coïncide avec la fin prochaine de la scolarité obligatoire. Non seulement lélève doit décider sil désire poursuivre ses études au-delà du secondaire et, à ce moment, choisir dans quel domaine, mais il lui faut aussi déterminer, le cas échéant, sil a même seulement lintention dobtenir son diplôme détudes secondaires. Ces décisions sont étroitement liées à la trajectoire scolaire de lélève. Étant donné que la poursuite des études au niveau secondaire constitue laboutissement dun processus qui obéit à une logique cumulative, les filles se retrouvent de manière générale en meilleure position à ce point de vue que les garçons.
Il arrive aussi que plusieurs élèves au secondaire ne voient pas toujours avec netteté la raison dêtre de leur présence à lécole, en particulier les garçons. De même, certaines filles peuvent avoir de bons résultats scolaires sans quelles aiment nécessairement lécole. En fait, on observe souvent une sorte de hiatus entre laptitude des adolescents et des adolescentes à donner une signification concrète à leur cheminement scolaire et la capacité des milieux scolaires à combler ce besoin. Cest dailleurs dans la foulée de ce hiatus, entre les besoins ressentis par les élèves du secondaire en matière de formation scolaire ou dorientation professionnelle et les difficultés des milieux scolaires à répondre à ces besoins, que le concept décole " orientante " a vu le jour. Bien que lorientation personnelle et professionnelle soit déjà prévue dans le nouveau curriculum comme thème transversal à développer, le Conseil désire attirer lattention sur limportance de mettre en uvre tous les moyens appropriés pour que lécole devienne une véritable école " orientante " qui permette aux élèves du secondaire de donner un sens concret et positif à leur situation scolaire et qui rencontre le besoin de défis quéprouvent les adolescents et les adolescentes.
Recommandations
Pour chacune de ces cinq orientations, le Conseil supérieur de léducation adresse au ministre de lÉducation, aux parents ainsi quau personnel scolaire des recommandations intégrées dans un plan global, afin que des actions concrètes soient entreprises à court et à moyen terme (moins de trois ans) et à long terme (plus de trois ans). Ce plan daction comprend des mesures de formation qui sadressent au personnel scolaire, aux élèves et aux parents. Le plan contient également des mesures de recherche et de développement afin de connaître encore mieux les effets de la socialisation sur la réussite scolaire ainsi que les moyens dintervention appropriés.
Comme il reste plusieurs questions sans réponse, le Conseil est conscient du fait que les recommandations proposées ici, tout en contribuant à améliorer la situation, ne pourront à elles seules apporter lensemble des solutions au problème de léchec scolaire et de lécart de réussite scolaire entre les garçons et les filles.
Orientation 1 : Reconnaître les effets des rôles sociaux de sexe et de la socialisation
Mesures à court et à moyen terme :
Étant donné les effets que les rôles sociaux de sexe et la socialisation exercent sur la réussite scolaire des élèves, le Conseil invite le ministre de lÉducation à :
Orientation 2 : Tenir compte des difficultés éprouvées en langue denseignement
Les interventions à mener au niveau des apprentissages en lecture et en écriture interpellent autant le ministre de lÉducation que les enseignantes et les enseignants et les parents puisque lécart constaté à ce sujet entre les garçons et les filles est lié à un ensemble de réalités qui gravitent autour du pivot que représente le processus de construction de lidentité sexuée.
Mesures à court et à moyen terme :
Le Conseil invite le ministre de lÉducation à :
Le Conseil invite aussi les enseignantes et les enseignants à :
Le Conseil invite finalement les parents à :
Orientation 3 : Tenir compte des rythmes de développement des élèves
Mesures à court et à moyen terme :
Étant donné que le cadre de référence actuel amène les milieux scolaires à stigmatiser davantage les garçons que les filles et que la réforme prochaine du curriculum va modifier en profondeur ce cadre, le Conseil invite le ministre de lÉducation à profiter de cette occasion pour :
Orientation 4 : Tenir compte des styles cognitifs
Mesures à moyen et à long terme :
Puisque les élèves nont pas la même approche pour interagir avec autrui, traiter ou appréhender linformation relative au monde environnant, il faut que les diverses formes dinterventions éducatives prennent en compte la diversité des styles cognitifs pour favoriser une plus grande réussite de tous, diversité de styles qui déborde le simple départage garçons-filles. Cest pourquoi le Conseil invite le ministre de lÉducation à :
Orientation 5 : Tenir compte du besoin des adolescents et des adolescentes de donner un sens à leur situation scolaire
Mesures à court et à moyen terme :
Larrivée au secondaire représente laboutissement dune trajectoire scolaire qui, à bien des égards, avantage proportionnellement plus les filles que les garçons. Compte tenu que cest surtout à lintérieur du parcours quimplique ce niveau détudes que les décisions qui engagent lavenir doivent être prises par les élèves, le Conseil invite le ministre de lÉducation à :
Il invite, par ailleurs, les milieux scolaires à :
Mesures de recherche et de développement
Mesures à long terme :
Compte tenu de la complexité de cette problématique et, par conséquent, des éléments de compréhension et de réponse à élucider, le Conseil invite le ministre de lÉducation à inciter les organismes subventionnaires de recherche, le FCAR (Fonds pour la formation de chercheurs et laide à la recherche), le CQRS (Conseil québécois de la recherche sociale) et le CRSHC (Conseil de recherche en sciences humaines du Canada), à soutenir financièrement la recherche, dans les prochaines années, sur les thématiques suivantes :
Le soutien financier pourrait se faire à travers des thématiques privilégiées, des actions concertées ou encore le financement de projets réalisés dans des équipes de recherche existantes.
Suivi et évaluation du plan daction
Il faudrait, à linstar de tout autre plan daction, que le ministère de lÉducation veille à mettre en place un mécanisme de suivi de lapplication des mesures proposées et dévaluation de leurs effets sur la réussite scolaire des garçons et des filles, dont les principaux constats et résultats seraient diffusés dans les milieux scolaires.
Enfin, comme le démontre à souhait lexemple des mouvements de lutte en faveur de légalité des sexes, des actes concrets peuvent être posés maintenant et ne trouver écho dans les attitudes et les comportements que beaucoup plus tard. Étant donné que la culture et les modes de socialisation dune société ne se changent pas par décret, il ne faudrait pas sattendre à ce que ce plan daction puisse produire, à court terme, tous les effets attendus. Mais il faut cependant se mettre à la tâche dès maintenant, car les conséquences sociales de cet écart dans la réussite scolaire entre les filles et les garçons ont aujourdhui des répercussions majeures pour lavenir de la société québécoise.