La recette pour un pluralisme édulcoré

La langue est bel et bien un marqueur de l’appartenance ethnique

ALEXANDRE PIRSCH

Ethnolinguiste

J'ai suivi la série "Penser la nation québécoise" et j’aimerais apporter ma contribution à un débat passionnant mais qui a parfois tendance à se perdre dans de splendides architectures intellectuelles et des a priori qui ne tiennent pas la route. Notons, en particulier, des associations qui semblent aller de soi entre trois concepts souvent retrouvés dans les discussions, à savoir langue, ethnie et nation. On note aussi chez la plupart des auteurs et des réactions qu’ils ont suscitées une tension entre l’idée d’une identité nationale québécoise et celle de l’immigration sur le territoire vu comme celui devant abriter cette nation.

Langue et identité ethnique

Associer une langue à une ethnie est un présupposé incorrect L’un des exemples les plus simples permettant de réfuter cette association est celui du bilinguisme. Si utiliser une langue équivaut à faire partie d’un groupe ethnique caractérisé par cette langue, l’accumulation de plus d’une langue s’accompagnerait d’une accumulation équivalente des appartenances ethniques correspondant aux langues apprises. Et ceci n’est manifestement pas le cas. Enfin, certains groupes ethniques distincts peuvent partager le même code linguistique (la francophonie). D’autres peuvent abandonner l’usage de leur langue, au profit d’une autre, sans que l‘existence de leur groupe, en tant qu’entité sociale distincte, ne soit radicalement mise en danger (les Irlandais). En fait, la langue n’est qu’un élément parmi d’autres (comme les règles d’interaction sociale, la diète ou l’habillement) qui permettent la définition d’un groupe ethnique par rapport à un autre. A ce titre, on peut départager les Québécois descendants des colons britanniques des Québécois descendants des colons français. En fait, au Québec, la langue constitue bel et bien un marqueur d’appartenance ethnique. Ce facteur n’est pourtant pas donné et résulte d’une négociation entre les divers groupes ethniques présents. C’est au chapitre de la lutte historique entre deux groupes dominants (colons britanniques et français) qu’elle a pris l’importance qu’elle a aujourd’hui. Cependant, si l’on veut constituer une nation pluraliste, désireuse d’accepter la différence en son sein, il faudrait alors abandonner le critère de la langue comme marqueur de l’identité québécoise, acquise héréditairement ou par intégration. Ceci n’équivaut pasà abandonner l’usage du français comme langue de la vie publique mais bien de ne pas l’utiliser pour départager le bon Québécois ("intégré" ou francophone) du mauvais Québécois ou du non-Québécois ("non ou mal intégré", ou locuteur d’une langue autre).

Langue et identité nationale

Une nation est le fait d’un groupe ethnique qui, plutôt que de négocier les éléments qui le démarquent d’un autre, les impose unilatéralement. Ceci s’accompague d’un désir d’autonomie politique se traduisant par l’objectif de faire comcider frontières ethniques et frontières politiques. C’est-à-dire créer un sentiment d’appartenance visà-vis une identité particulière chez tous les individus vivant sur le territoire revendiqué par le groupe promoteur de l’idée de nation. Ceci se réalise par une homogénéisation des divers groupes se trouvant sur le territoire en question en utilisant certains éléments devant caracté riser l’identité nationale. La langue a souvent été favorisée pour atteindre ces objectifs durant la création des Etats-nations en Europe. Le territoire de la France était (et est toujours) constitué de groupes ethniques variés avant sa création. Et la langue française a constitué l’un des outils pour assurer une homogénéisation minimale de ces groupes pour rendre possible, et acceptable, l’idée de la nation française sous laquelle ils devaient être unis. Est-ce là le type de nation ou d’Etat-nation que l’on veut réaliser au Québec?

Nation pluraliste et intégration

Nous nous retrouvons donc dans une position difficile. D’un côté, nous avons un groupe ethnique majoritaire dont une grande partie des membres travaille à l’instauration d’un Etat-nation québécois et pluraliste. De l’autre, une immigration nécessaire à l’équilibre démographique, à son économie et ses valeurs humanitaires, qui constitue un groupe difficile à homogénéiser minimalement parce qu’étant lui-même extrêmement hétérogène. De plus, les immigrants ont des considérations socioéconomiques différentes des indigènes qui se traduit par une attraction vers la langue anglaise. Or le français est considéré comme l’un des marqueurs importants de l’idée de nation québécoise. On veut créer une nation pluraliste, qui respecte les différences, à la condition que le migrant s’intégre. L'intégration constitue le filtre qui laisse passer les différences acceptables par la majorité et retient celles qui ne le sont pas; c’est ce processus qui permet d’arriver au pluralisme. En gros, le contenu du pluralisme québécois est imposé de façon unilatérale par le groupe majoritaire; les groupes minoritaires n’y ont pas voix.

Faire autrement

Il est fréquent d’entendre parler de l’apport des immigrants ou des groupes ethniques minoritaires (les communautés culturelles) au Québec. Cependant, cette appréciation de la diversité va rarement plus loin. On reste dans les grandes déclarations de principes sans jamais réellement caractériser l’apport de la différence. L’éloge de la différence, du pluralisme à la sauce québécoise, reste abstrait, sans saveur réellement choquante, comme les fast-foods exotiques. De la nourriture d’ailleurs qui n’en a que le nom, ne présentant aucun défi à nos papilles gustatives, pas même la chance de trouver ça franchement mauvais mais seulement un peu différent. Il est peut-être possible de créer une nation québécoise pluraliste ayant un goût vaguement international, un peu de chinois par-ci, un peu d’africain par-là, mais qui conservera une bonne odeur de poutine. Possible de faire une nation en suivant l’exemple des premiers Etats-nation européens, qui se sont bâtis sur le nivellement de la différence, avec une touche de pluralisme pour sauver les apparences.

On peut aussi imaginer la nation québécoise autrement, où les immigrants ne sont pas vus comme des intégrés potentiels venus grandir les rangs d’une nation monolithique, prévisible, mais comme des agents de changement, de transformation, venus faire une nation québécoise qui ne peut être définie en termes de langue, de diète ou d’habillement mais plutôt comme une communauté plurielle, rassemblée autour de valeurs démocratiques permettant à tout un chacun de mener la vie qui lui plaît en autant qu’elle n’empêche pas l’autre de faire de même.

Le Devoir, octobre 1999