Le français des futurs profs
est déficient
Un rapport du CLF propose un test obligatoire pour tous les étudiants des sciences de l'éducation

Pierre O'Neill
LE DEVOIR

Le mercredi 14 juillet 1999

Tous les étudiants des sciences de l'éducation, les futurs professeurs, devraient être tenus de réussir une épreuve de français écrit et oral pour l'obtention de leur diplôme. Cette recommandation émerge d'une étude réalisée pour le compte du Conseil de la langue française, avec la collaboration d'une vingtaine d'experts en la matière, sous la coordination de l'éminent linguiste Jacques Morais.

Intitulé La qualité de la langue: un projet de société, le volumineux rapport pose un diagnostic sur l'amélioration de la qualité du français au sein de la société québécoise pour conclure que c'est d'abord à l'école que revient la mission d'améliorer les pratiques langagières et d'amener les jeunes Québécois à utiliser «la langue standard, c'est-à-dire le français correct».

En rappelant que la compétence des enseignants est à l'origine de tout le processus d'amélioration de la qualité du français, les auteurs de l'ouvrage constatent l'échec relatif des dernières années. L'on y évoque notamment l'avis d'un membre de la Commission de terminologie de l'Office de la langue française, Robert Dubuc: «La formation de nos maîtres en matière de langue est très déficiente. Si nos maîtres enseignent mal le français, c'est qu'ils le connaissent mal parce qu'ils n'ont pas reçu une formation adéquate pour le bien enseigner.»

Professeur de didactique des langues à la faculté des sciences de l'éducation de l'Université de Montréal, Gilles Bibeau évaluait ainsi en 1996 les compétences linguistiques de ses étudiants: «Seulement 15 % d'entre eux sont très bons en français et mériteraient un A; 30 % sont bons avec un B; 15 % sont moyens (C) et les autres sont carrément médiocres (D) et (E).»

Le rapport contient plusieurs autres suggestions visant à renforcer la compétence linguistique en milieu universitaire: que les textes et ouvrages destinés à l'enseignement universitaire soient révisés par les terminologues et linguistes de l'Office de la langue française; que les universités adoptent l'épreuve de la note de synthèse pour les étudiants du premier cycle, à l'instar de l'École des hautes études commerciales de Montréal et des grandes écoles françaises; que l'on impose, sous peine de renvoi, une «connaissance pratique» du français à toute personne au service d'une université francophone depuis plus de deux ans.

Dans la préface qu'elle signe, la présidente du Conseil de la langue française, Nadia Brédimus-Assimopoulos, ne s'engage pas à mettre de l'avant le plan d'action défini dans le rapport Maurais, même si elle y voit des pistes de réflexion intéressantes: «On souscrira probablement d'emblée à certaines, on pourra vouloir en approfondir ou en critiquer d'autres, voire les remettre en question.»

Quoi qu'il en soit, dans cette oeuvre majeure l'on peut lire quelque 70 recommandations réparties en une douzaine de têtes de chapitres. En voici les plus significatives:

L'école:
- Que le ministère de l'Éducation s'assure que les exigences linguistiques soient élevées envers les élèves;
- que l'on donne des orientations claires quant à la responsabilité des enseignants d'autres matières dans l'utilisation d'une langue correcte, spécialement à l'écrit; que non seulement l'ensemble du corps enseignant mais aussi les administrateurs scolaires assument leurs responsabilités tant en langue écrite qu'en langue orale;
- que l'on entreprenne une recherche d'envergure pour évaluer l'état actuel de la langue parlée par les jeunes dans les écoles.

Le collège:
- Que l'évaluation des travaux d'élèves dans toutes les disciplines considère la langue comme un élément fondamental;
- que les élèves des collèges écrivent plus de textes et que, pour atteindre cet objectif, l'on réévalue la tâche des enseignants de français.

L'université:
- Que les universités procèdent à une description de la situation du français, sur le modèle de l'analyse linguistique que doivent faire les entreprises; cette étape franchie, que les universités adoptent une politique linguistique.

L'Administration:
- Que les organismes de l'Administration (le gouvernement) veillent à ce que leur affichage soit correct du point de vue de la langue; que leurs appareils présentent des inscriptions en français; que leurs logiciels soient en français;
- que l'on corrige enfin les lacunes en matière de qualité de la langue dans la signalisation routière;
- que l'Administration cesse d'incorporer à ses règlements des normes techniques rédigées uniquement en anglais;
- que l'Administration veille à corriger en priorité les textes normatifs, c'est-à-dire les textes comme les lois, les règlements, les conventions collectives, qui régissent la vie et les conditions de travail de dizaines de milliers, voire de millions de citoyens et qui influencent aussi leurs usages linguistiques; que pour atteindre cet objectif l'on crée un comité chargé d'établir la liste des termes fautifs les plus fréquents dans les textes de lois et que l'on étudie la possibilité d'adopter une loi pour corriger d'un coup ces erreurs fréquentes.

Les communications:
- Que l'on entreprenne des recherches sur la langue des médias, portant en particulier sur le respect des règles de grammaire et de syntaxe, sur le vocabulaire et sur les anglicismes;
- que l'on améliore la formation linguistique des communicateurs et que l'on perfectionne le personnel en place dans les entreprises de presse.

Les langagiers:
- Faire comprendre aux gestionnaires que c'est un mauvais calcul de toujours faire effectuer les traductions au plus bas coût possible, car cela se fait souvent au détriment de la qualité.

Le monde du travail:
- Que l'on étudie la possibilité d'introduire dans la procédure d'enregistrement des raisons sociales la délivrance d'un «visa linguistique»; qu'ainsi, il ne soit plus possible d'enregistrer une raison sociale sans obtenir au préalable par écrit l'approbation linguistique de l'Office de la langue française;
- que l'OLF se penche sur l'utilisation dans les entreprises de logiciels anglais courants, notamment dans les activités de gestion;
- que l'on étudie la possibilité d'accorder la parité à la représentation des travailleurs au comité de francisation et que l'OLF contrôle le mode de nomination des représentants de travailleurs.

La langue des services:
- Que l'Office de la langue française intervienne auprès des propriétaires de restaurants qui, surtout à Montréal, «sont souvent des immigrants», pour leur expliquer la Charte de la langue française et leur fournir des conseils dans la rédaction de leurs menus; qu'une intervention soit faite auprès des principaux imprimeurs de menus.

La langue parlée:
- Que l'on crée un comité pour étudier la problématique de la langue parlée au Québec, de son évolution et de la définition d'un modèle de prononciation destiné en particulier aux enseignants; que le Conseil de la langue française se charge de cette initiative.

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