Homo habilis et l'outil


Avec Habilis, commence l'aventure humaine. Pourquoi pas avec les australopithèques ? En zoologie, on a affaire à des individus de même espèce lorsqu'il y a interfécondité: lorsque les hybrides résultant de l'accouplement sont féconds. L'âne et le cheval sont deux espèces différentes parce que leur rejeton, la mûle, est généralement stérile. Il est difficile d'appliquer ce critère strict en paléontologie. On doit donc se fonder sur les différences anatomiques et les différences anatomiques entre habilis et nous sont moindres qu'entre habilis et l'australopithèque:

« Du côté du genre Homo, deux questions plus importantes que d'autres se posent: de quel droit parle-t-on tout d'un coup de ce nouveau genre et plus d'Australopithèque ? Le genre Homo recouvre-t-il tout à fait le concept, philosophiquement si lourd, d'Homme? Pour répondre à la première question, le paléoanthropologue fait appel à la zoologie; le zoologue dit que, par définition, le degré de différence minimal entre deux formes animales qui ne sont pas interfécondes s'appelle le degré spécifique et les formes sont appelées des espèces; en dessous de ce seuil, se rencontrent donc les sous-espèces ou races, qui, elles, sont interfécondes ; au-dessus, au contraire, le degré de différence immédiatement plus important que celui d'espèce s'appelle le degré générique et les formes se nomment des genres. Comme le paléoanthropologue ne dispose évidemment d'aucun moyen pour expérimenter ou même, plus simplement, constater l'interfécondité de formes fossiles, il doit se contenter de mesurer le degré de différence qui existe entre les formes qu'il découvre et appliquer à celui-ci le traitement zoologique correspondant et sa nomenclature. Entre Australopithecus anamensis et Homo habilis, par exemple, il existe une distance qui, en zoologie, serait taxée de générique; c'est la raison pour laquelle le poléoanthropologue appelle la première forme Australopithecus et la seconde Homo. Entre Homo habilis et nous, le degré de différence est incontestablement moindre; comme il correspond à celui qui, dans la nature actuelle, est appelé spécifique, nous gratifions les deux hominidés du même nom de genre Homo, mais nous leur attribuons des noms d'espèce différents, habilis pour l'un, sapiens pour l'autre.[...] Entre l'espèce élue du genre Australopithecus qui accouchera du genre Homo et la première espèce de ce dernier genre, il y a donc pour nous une distance qui est celle qui sépare deux genres l'accroissement du volume de l'encéphale du genre Homo, dès ses plus anciennes espèces, et tout ce qui l'accompagne - complication des circonvolutions et du réseau des vaisseaux de la dure-mère, préférentiellement dans les régions antérieures du cerveau - ainsi que la transformation des dents - morphologie, croissance, dimensions, proportions et organisation en équipement à manger de tout - représentent l'essentiel de la distance dont nous parlons. » Coppens p.57-58

Homo Habilis
CD Aux origines de l'homme

« Voici donc l'Homme doté, par définition, d'une plus grande curiosité (conséquence évidente de la réflexion) et d'une plus grande mobilité (conséquence évidente de la consommation de gibier et de sa chasse, car même si l'Homme était en effet un peu charognard, il ne pouvait pas l'être exagérément, étant incapable physiologiquement de consommer une viande trop faisandée). Le voici doté d'un meilleur équipement; l'outil aménagé qui l'a, semble-t-il, précédé, n'a fait que se multiplier, s'améliorer et se diversifier avec le genre Homo qui ne se conçoit pas sans lui (ce n'est donc pas l'outil qui caractérise l'Homme mais sa permanence). On va les trouver sur des centaines de milliers de kilomètres carrés et des centaines de milliers d'années, ce qui veut dire qu'elles ont été transmises par enseignement, tradition ou copie. Dès qu'il y a dans la tête des tailleurs des idées bien précises de fabrication de certains produits, il y a dans leur tête des programmes d'aménagement de ces outils, programmes à la fois de plus en plus élaborés et de plus en plus nombreux, car en plus de l'accroissement du nombre de centimètres de tranchant par kilo de matière première taillée, les Hommes progressent beaucoup par l'accroissement du nombre de types d'outils, l'enrichissement de la trousse, reflet de l'augmentation du nombre et de la diversité de leurs activités. Vers 1 800 000 ans, des outils symétriques apparaissent à l'ouest du lac Turkana, au Kenya, dans la panoplie de l'Homme de l'époque. Inutile de dire qu'en plus d'un progrès dans l'efficacité des objets réalisés, c'est par excellence un pas considérable dans l'observation des formes et dans la capacité de les reproduire qui est alors fait. Ces objets, à double symétrie, bilatérale et bifaciale, sont d'ailleurs appelés bifaces et vont se retrouver dans les trousses à outils de centaines de millions de gens beaucoup plus d'un million d'années durant.  » Coppens p.63-64

galets

La fabrication du biface est le reflet d'un début de pensée symbolique (ou d'un mode de pensée qui va permettre l'éclosion du symbolique): un objet projeté, et donc inexistant autrement que sous forme de symbole, est mis en relation avec un objet existant, la pierre d'où le biface sortira. T.Deacon insiste bien sur cette négation de la réalité immédiate qui distingue la pensée indicielle (ex: présence de fumée -> présence de feu), bien maîtrisée par les primates non humains, de la pensée symbolique (ex: le symbole feu, présent ou non, renvoie à d'autres symboles, eux aussi présents ou non).
Un courant de pensée actuel insiste cependant sur le fait que la fabrication de ces outils élémentaires n'exige des facultés intellectuelles très développées. Tout dépend du point de comparaison. Si c'est le primate non humain, alors cette étape est tout de même importante.

Capacité crânienne: 750 cm, donc accroissement sensible par rapport aux 400-500 cm des australos.

Langage: S'il y a pu y avoir début de fonction symbolique, et qu'il se trouve des auteurs (Tobias, Leroi-Gourhan) pour attribuer attribuaient la naissance du langage à la période d'habilis, la plupart des auteurs hésitent à parler de naissance du langage pour cette période. De Grolier (Les origines, p.215) exprime un courant de pensée actuel qui met en garde contre un parallélisme trop étroit entre technologie et langage. Faisant référence à A.Leroi-Gourhan (Le geste et la parole):

« L'on serait aujourd'hui beaucoup plus prudent : il n'y a aucune liaison nécessaire entre évolution technique et évolution linguistique, et les opérations de taille de la pierre ou de l'os ne nécessitent pas forcément un langage développé »

On peut imaginer différents scénarios quant à la communication chez habilis en s'inspirant de l'acquisition de la langue première. Peut-être y avait-il communication par gestes accompagnés de sons. Certains auteurs insistent sur l'origine probablement « multimodale » du langage verbal.

Vie sociale : voir l'excellente page de P. Chauveinc
Site original de Philippe Chauveinc:http://perso.club-internet.fr/vdesouch/homme.html