Langue dusage public
CHARLES CASTONGUAY
Professeur de mathématique,
Université dOttawa
Paul Béland, du Conseil de la langue française (CLF), a commenté en ces pages ma critique de lindice synthétique de langue dusage public (SLUP). Il sétend sur des considérations insatisfaisantes déjà diffusées dans un communiqué quon peut lire sur le site Web du CLF. Il serait souhaitable que dautres sexpriment sur le sujet, dont Paul Bernard, Jean Renaud et Victor Tremblay, que le communiqué du CLF appelle à la barre comme témoins de la qualité du SLUP.
Sondage faussé
Ces experts ont-ils lu et approuvé cette étude? Sinon, quen pensent-ils? En particulier, du score de 71 % que le SLUP attribue au français dans lîle de Montréal, sur la foi dun sondage faussé par une surreprésentation de francophones parmi les répondants? Et que pense Statistique Canada, dordinaire si prompt à défendre sa vertu, de la façon dont M. Béland fait passer les données de recensement comme tout aussi entachées derreur que celles dun sondage au taux de non-réponse de 42%?
M. Béland prétend que le SLUP est supérieur au PLOP (première langue officielle parlée) de Statistique Canada de même quau GLUP (question générale sur la langue dusage public) du sondage Léger et Léger, du fait que le SLUP dénombre davantage de comportements bilingues français-anglais: En vérité, le SLUP paraît ne fabriquer que des comportements bilingues à divers degrés! Tous les graphiques de létude SLUP comptent en effet quatre catégories: presque exclusivement français, surtout français, surtout anglais, presque exclusivement anglais. Le SLUP ne semble attribuer à personne, pas même à un unilingue français, la probabilité de 100 % de parler le français en public.
Chose certaine, le caractère probabiliste du SLUP donne trop prise aux décisions arbitraires. De fait, les comportements "presque exclusivement"et "surtout" français ou anglais se démarquent au moyen de seuils asymétriques choisis par M. Béland. Ces seuils diffèrent en plus selon que le répondant fait partie de la population active ou inactive. Puis on fait passer le tout pour "la réalité". Lart de faire parler les probabilités, quoi! À propos, lestimation SLUP comporte deux équations distinctes, lune pour la population active, lautre pour linactive. Il existe donc un score SLUP pour lune et lautre de ces populations. Pourquoi nous les cacher? La note SLUP du français pour la population active serait-elle trop faible, vu la faiblesse du français comme langue de travail? Lé résultat rendu public confond les deux scores. il se trouve ainsi à la remorque de la conjoncture économique qui fait fluctuer le poids de la population active au sein de la population totale.
Des comportements qui sannulent
Quant au PLOP, le CLF a évidemment raison, ce nest pas tout le monde qui parle dhabitude sa langue maternelle en public. Mais laccord entre le PLOP et le GLUP, du moins lorsque les francophones ne sont pas surreprésentés parmi les répondants du GLUP, indique que le nombre de francophones qui parlent anglais en public équivaut à celui des anglophones qui emploient le français. Ainsi ces comportements atypiques sannulent. Et le PLOP savère un solide estimateur de lusage général des langues en public là ou le français et langlais se livrent une concurrence réelle.
Alors, pourquoi se fier à un indice fuyant fondé sur des hypothèses discutables? Je trouve imbuvable la prose de létude de M. Béland à cet égard: "[...] un indice des langues dusage public (SL UP) a été construit, qui repose sur la probabilité [sic] quune personne affirme utiliser le français ou langlais en public, étant donné la langue quelle parie dans plusieurs activités. Lindice présente certains avantages relativement à la question générale (GLUF). Les réponses fournies à cette dernière reflètent la perception que chaque répondant a de son usage des langues. Cette perception peut être influencée parle contexte dans lequel il vit. Par exemple, il est possible quune personne qui demeure dans lîle de Montréal soit moins exigeante quune personne qui vit à lextérieur de la région métropolitaine lorsquelle affirme utiliser une seule langue plutôt que deux langues, étant donné le contexte linguistique de lîle. Lindice (SLUP), au contraire, tient compte de la perception de lensemble de la population. il établit quen moyenne, les gens qui utilisent telle langue dans un ensemble dactivités affirment utiliser le français ou langlais en public, il attribue ainsi une langue dusage à chaque répondant en fonction de la perception moyenne des répondants plutôt que de la seule perception du répondant lui-même."
Je regrette, mais jéprouve un problème de perception quant au bien-fondé de pareille démarche. La seule chose qui est claire, cest que cette manipulation modifie le GLUP. Et ce, comme je lai montré dans ma critique du 24 septembre, en faussant le résultat en faveur du français.
Le Devoir, le 16 octobre 1999