Langue dusage public
PAUL BERNARD ET JEAN RENAUD
Professeurs de sociologie
Université de Mont réal
Charles Castonguay attaque férocement, dans les pages du Devoir (24 et 25 septembre), lindice de langue dusage public (ILUP) que vient de publier le Conseil de la langue française. Nous avons tous deux été impliqués, à diverses étapes, dans la construction de 1ILUP et nous croyons, contrairement à lui, que cet indice peut apporter un éclairage utile dans le débat linguistique québécois. Nous délaisserons les sentiers de linvective, quil fréquente volontiers, pour nous en tenir à une discussion de la nécessité, du potentiel et de la difficulté de la mesure de oette notion fondamentale.
La question de la place du français comme langue dusage public est cruciale. En premier lieu, cest la vie publique que vise la Charte de la langue française, et non pas la sphère de la vie privée. Et cette vie publique ne se réduit pas à la vie de travail, bien sûr. bien des gens ne travaillent pas, et même ceux qui travaillent ont aussi des comportements de consommation de biens et de services (publics et privés). Ce sont ces consommateurs qui dictent, en principe, la langue de fonctionnement, et cest donc essentiel de constater quels choix ils veulent et ils peuvent imposer.
En deuxième lieu la langue dusage public, y compris bien entendu la langue de travail mais pas seulement elle, est lune des rares voies ouvertes pour la francisation. En effet, les études de Marc Termote montrent que lavenir démo-linguistique de la région montréalaise est déjà largement fixé par les variables lourdes que sont la dénatalité, la concentration de limmigration et létalement urbain: sur un horizon de moyen terme, les francophones de langue dusage domestique deviendront minoritaires dans la métropole.
La seule solution: convaincre
il est désormais impossible de changer léquilibre des groupes linguistiques en produisant, en important ou en relocalisant des francophones en grand nombre; la seule solution, cest de convaincre des non-francophones dutiliser notre langue. Certes, la conversion quasi définitive des non-francophones de langue maternelle en francophones de langue dusage privé est souhaitable; mais elle prend du temps, souvent une génération, et elle noffre pas beaucoup de prise aux politiques publiques, si ce nest, indirectement, la langue denseignement et... la puissance symbolique de la langue dusage public.
Que valent, dans cette perspective, lILUP du Conseil de la langue française et la mesure proposée comme substitut par Charles Castonguay, la première langue officielle parlée (PLOP)? En fait, les objectifs poursuivis sont totalement différents, et les résultats sont, bien sûr, divergents. La PLOP impute aux individus un comportement linguistique à partir de leur connaissance des langues officielles, de leur langue maternelle et de leur langue dusage. Elle assume que les gens tendent à parler dans la sphère publique comme ils le font dans la sphère privée; bien sûr, rien ne garantit quil en est bien ici. LILUP, au contraire, vise à saisir directement lusage des langues dans un contexte public où celles-ci sont en compétition et révèlent leur potentiel dattraction. LILUP permet spécifiquement de déterminer quelle langue utilisent en public les gens qui ont la possibilité de choisir parce quils parlent plus dune langue. Appliqué à Ottawa, par exemple, il permettrait vraisemblablement de constater que même si de nombreux francophones habitent cette ville, ils nont pas réussi à imposer leur langue dans la sphère publique.
La régression logistique
Une fois admise la nécessité de mesurer directement la langue dusage public, encore faut-il se demander si lILUP le fait de façon valide. Contrairement à ce que dit Charles Castonguay, il ny a rien de bien mystérieux dans le modèle danalyse employé: linstrument bien connu quest la régression logistique sert à calibrer la contribution que font une douzaine dactivités publiques spécifiques, se déroulant en anglais ou en français, à limpression globale que les individus ont de parler surtout lune ou lautre langue en public. LILUP est donc une combinaison de deux éléments: le premier provient de chaque répondant et il fournit une description factuelle de comportements linguistiques propres à sa situation; le second provient des répondants dans leur ensemble et il produit un modèle de référence pour lévaluation de limportance des diverses activités décrites dans la détermination de la situation linguistique globale dans la sphère publique.
il serait sans doute possible, et même souhaitable, dessayer dautres systèmes de calibrage (par exemple, le temps consacré par les individus aux diverses activités publiques mesurées). Mais le modèle utilisé dans lILUP a lavantage de reposer sur une variable essentielle du point de vue politique: limpression densemble que la population a de lusage public du français, qui est sans doute au fondement du potentiel dattraction de cette langue. Dailleurs,
les comparaisons réalisées à laide de lILUP permettent déjà de constater à cet égard des différences révélatrices entre les régions, les groupes dâge, la population active et les inactifs, etc. Dans le cas des régions, par exemple, la partie ne se joue pas de la même façon dans lîle de Montréal, dans la couronne montréalaise (et dans ses divers sous-espaces, vraisemblablement!) et ailleurs en province.
Sondage ou recensement
Abordons maintenant un dernier aspect des critiques de Charles Castonguay à légard de lILUP: le fait quil repose sur un sondage plutôt que sur un recensement Sil fallait que les sciences sociales modernes se limitent à lusage des recensements, elles nauraient pas pu produire la multitude des connaissances qui sont en fait à notre disposition (la même chose vaut pour les modèles danalyse complexes, dailleurs). Les sondages impliquent certes des marges derreur qui sont en général supérieures àc elles des recensements; mais en prenant les précautions nécessaires, ils permettent des mesures valides.
Quant aux recensements, ils ne sont pas dutilisation aussi facile que le laisse entendre Charles Castonguay. ll faut savoir, en effet, que le questionnaire du recensement, contrairement à tous les autres quutilise Statistique Canada, nest pas sous le contrôle de cet organisme, mais bien sous celui du cabinet fédéral lui-même. ll est difficile de penser quune requête du gouvernement du Québec (surtout lactuel!) pour inclure une ou des questions sur la langue de travail serait accueillie favorablement; en fait, compte tenu des contraintes économiques et politiques, les changements et additions au recensement sont très rares.
La question de la francisation se pose dans un contexte qui devient de plus en plus complexe, avec le redéploiement de la population dans la région métropolitaine, sur le territoire québécois et dans lespace économique nord-américain. Ce qui donnera sa force au français, ce ne seront plus principalement lattachement traditionnel des Québécois de souche à leur langue ou même lunilinguisme. Au contraire, ce sera le potentiel dattraction du français en tant que langue utile dans la sphère publique. ll ne faut certes pas négliger, à cet égard, limportance de lécole ou du milieu de travail; mais il faut aussi tenter de saisir la mesure dans laquelle le français simpose dans la compétition linguistique qui caractérise lensemble de la sphère publique. LILUP nous fournit un bon point de départ pour aller dans cette direction.
4 octobre 1999