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en finir avec le français sacrifié À quoi bon des «campagnes de bon parler» si on livre l'école aux tenants du «français d'ici»? |
| Diane Lamonde Réviseur linguistique |
| Le jeudi 12 juin 1997 Il y a quelques semaines, la ministre responsable de l'application de la Charte, Louise Beaudoin, annonçait le lancement d'une campagne visant à «susciter l'amour de la langue» ou quelque chose du genre - car, d'expliquer celle-ci, «ce n'est ni ringard ni désuet ni ridicule de bien parler français»... Bref, il s'agit là de ce qu'en clair on appellerait une campagne de «bon parler», si après quelque trente ans de scolarisation obligatoire, il ne convenait d'y aller avec ménagement dans le choix des termes. C'est ainsi par exemple que la proposition de politique linguistique publiée en juin dernier nous apprenait déjà, dans un style un brin contourné, que le «gouvernement propose à la société québécoise de renouer avec la préoccupation d'un français de qualité». Curieusement d'ailleurs, alors qu'on y admet, implicitement à tout le moins, que le français est encore relativement mal maîtrisé - et surtout mal parlé malgré quelques décennies d'enseignement de la langue axé sur la communication orale -, la proposition de politique prévoit également des campagnes d'information pour «combattre les préjugés tenaces sur la piètre performance du système d'éducation en matière d'enseignement du français»... Il n'y a pas lieu en fait de s'étonner du paradoxe pour qui connaît les idées des tenants du français québécois, dont sont clairement inspirés les passages de la proposition qui portent sur l'enseignement de la langue. Les québécisants ne peuvent guère en effet critiquer les programmes de français axés sur les situations de communication, situations généralement proches du vécu québécois, qui justifient par conséquent l'usage à l'école du français d'ici. Les situations de communication familières - si fréquentes au pays de La Petite Vie - étant par surcroît le moyen tout trouvé de légitimer ce qu'il est désormais convenu d'appeler, pudiquement, le «registre familier» du français québécois. Qui proteste contre cet état de choses est évidemment aussitôt dénoncé comme le vilain qui, au risque d'insécuriser nos chers petits, voudrait leur imposer une norme étrangère. Depuis les belles heures du joual où l'on refusait d'enseigner le français pour ne pas acculturer les jeunes Québécois, seuls à vrai dire le ton et le vocabulaire ont changé. Les linguistes québécisants ont eu tôt fait de relayer les joualisants, pour agiter le spectre de l'insécurité linguistique. Avec le résultat que l'on sait : trente ans après le rapport Parent, on dit toujours couramment «une autobus», bien des agents de communication formés dans nos universités ignorent la différence entre un dépliant et un pamphlet, et noix de coco est encore chez nous un vocable quasi étranger... Aussi n'est-ce pas sans inquiétude qu'on retrouve, dans la proposition de politique linguistique, les vieilles théories des québécisants. Vieilles, en effet : relisez l'avant-propos du Dictionnaire du français Plus, tout y était déjà dit sur le «bouleversement de la conscience linguistique» des élèves devant le rejet par l'école de leur «variété de français». C'était il y a une dizaine d'années. On mesure le chemin parcouru depuis par les partisans du français québécois en prenant connaissance des propositions de la ministre en matière d'enseignement du français. On peut ainsi lire dans sa proposition de politique que «l'établissement de formation des maîtres» (entendre : la faculté de pédagogie) doit s'assurer que tous les candidats maîtrisent «l'usage du français standard au [sic] Québec» et doit également voir à ce que la formation linguistique des futurs enseignants comprenne la «description du français québécois». Il va sans dire qu'un tel intérêt pour nos particularismes suppose une «pédagogie du français standard pour le faire acquérir aux élèves sans les culpabiliser»... On aura compris que plus le standard sera québécois, moins l'apprentissage sera «culpabilisant». Et qu'on continuera à laisser libre cours en classe à l'expression spontanée et non aliénante, en français québécois, pour le plus grand bonheur des québécisants. Faut-il rappeler que le nouveau programme de français fut sévèrement critiqué par l'Alliance des professeurs de Montréal entre autres justement parce qu'on y recourt toujours à «l'approche communicative»? - ce dont s'étonnait d'ailleurs récemment, un peu naïvement, l'auteur de Pour en finir avec l'école sacrifiée. Mais enfin, direz-vous, puisque manifestement ils ont l'oreille de la ministre, les tenants de la norme québécoise doivent bien avoir une explication quelconque à nos problèmes de langue. De fait, ils en ont une, taillée sur mesure pour «leur» solution : ce ne sont pas les programmes de français qui sont en cause, c'est le français même. Dans leur plus récent ouvrage (Le Français québécois - Usages, standard et aménagement), deux des principaux partisans du dictionnaire de français québécois, Pierre Martel et Hélène Cajolet-Laganière, affirment en effet que «l'absence de norme ou de modèle du français québécois [est la] cause fondamentale, selon les spécialistes, du peu de progrès de la qualité de la langue au Québec». L'idée est reprise dans la proposition de politique linguistique, où on en viendrait à croire, à la lecture de certains passages, que le malheureux locuteur québécois erre dans une sorte de no man's land normatif, dans l'attente de la mythique norme québécoise. Il faut définir le bon usage d'ici, nous dit-on en substance, parce que les Québécois «ont besoin d'instruments de référence qui puissent les guider dans le respect de la norme». Ce serait donc faute de savoir ce qui est correct que nous parlerions mal ! Mais enfin, à qui veut-on faire croire que nous avons besoin de dictionnaires de français québécois pour nous révéler qu'autobus est un mot masculin et que «coconut» n'appartient pas à «l'usage valorisé au Québec», pour reprendre l'expression consacrée ? La ministre responsable de l'application de la Charte y a cru, en tout cas, puisque sa proposition de politique prévoit que les programmes de subvention existants donnent la priorité aux linguistes qui définissent la norme québécoise. Puisse-t-il seulement rester un peu d'argent pour organiser des campagnes de bon parler, qui demeureront nécessaires aussi longtemps qu'on enseignera le français en québécois... Fût-ce d'ailleurs en «québécois standard», ce bon français d'ici qui devrait être la norme enseignée dans nos écoles. Car si la langue dans laquelle est écrite la proposition de politique linguistique en est une illustration, le moins qu'on puisse dire est que l'idiome en question s'écartera sensiblement de la norme française. Qu'on en juge par ces quelques exemples des impropriétés, anglicismes et fautes diverses que j'y ai trouvés : «les stagiaires réguliers [sic] ou avancés» ; «La norme standard doit être décrite [...] comme prérequis [sic] pour produire [en usine sans doute !] les ouvrages de référence» ; «La pratique du français [...] n'est pas exclusive aux seuls [sic] Québécoises et Québécois» ; «Une telle approche permettra [...] de rejoindre [sic] les objectifs de régionalisation» ; «Le Québec doit assumer le paradoxe où [sic] il vit constamment» ; «exigences accrues des nouveaux programmes [...] en faveur [sic] de l'écrit» ; «les médias d'information [sic] [...], où l'usage du français se manifeste [sic] publiquement chaque jour» ; «peu de personnes prennent la peine de préciser le sens qu'ils [sic] donnent à l'expression "identité culturelle"» ; «les préparer à rendre [sic] leurs services professionnels en langue française» - télescopage d'«offrir des services» et de «rendre service». Enfin, cette perle : «La qualité de la langue s'illustre [sic] par les personnes qui font de la langue un usage professionnel»... On ne saurait hélas mieux dire ! Et c'est sans parler du style, trop souvent ampoulé. Je me contenterai ici d'un exemple, particulièrement savoureux : «les travailleurs affichent souvent une méconnaissance prononcée de la langue et de la terminologie française de leurs spécialités» - entendons que les travailleurs connaissent souvent très mal la terminologie française. Souhaitons que la ministre de la Culture et des Communications ne s'illusionne pas, au moins, sur les chances pour le Québec de se tailler une place en France dans le doublage de films si, en tant que ministre responsable des questions de langue, elle nous engage dans la voie hasardeuse du «québécois standard». ©Le Devoir |