Identité
JEAN-MARC LÉGER
Journaliste
Autant il est normal, sain et parfois nécessaire, pour une société, dengager un débat de fond sur les mutations quelle connaît et sur les perspectives qui souvrent à elle, autant il faut se garder dentretenir avec complaisance, et pour une part artificiellement, un sentiment de difficulté dêtre.
Le nouveau débat sur lidentité nationale, sur le sens et les perspectives du nationalisme québécois et sur la "nation" elle-même, fait ressortir une fois de plus le trouble dans de nombreux esprits et la confusion autour de quelques concepts élémentaires (et des vocables qui les expriment). Cela se manifeste dans lusage des termes de nation, de communauté politique, de nationalisme, de minorité, tout comme, sur un autre plan, dans lemploi des termes "français" et "francophone" avec la fréquente, et imprudente, substitution de celui-ci à celui-là.
Tous les habitants du Québec sont des Québécois au sens de membres dune communauté politique. Le Québec est dautre part le foyer naturel de la nation canadienne-française, à laquelle est inclut lensemble des Canadiens français, où quils se trouvent Enfin, cette nation ne comprend pas que les descendants des colons français, que les Canadiens français dits de souche mais également ceux de nos concitoyens de toutes origines qui ont adopté notre langue et participent de notre culture, qui assument notre histoire devenue leur, qui partagent nos aspirations et souvent nos combats. Ces Canadiens français dadoption ou délection, souvent depuis plusieurs générations, représentent une part précieuse de notre nation à laquelle ils sidentifient Us sont nôtres, ils font partie de notre nation et pas seulement delà communauté politique.
Lexistence dune nation ne se décrète pas: elle est ressentie profondément par ceux qui la composent et constatée aisément par les autres. Elle est le fruit dun long processus, souvent étalé sur plusieurs siècles: elle est lexpression achevée dune réalité socioculturelle fondamentale, fruit d'une même origine et dune même histoire, dune culture et dune langue communes, de luttes menées ensemble, dentreprises, daspirations et de rêves partagés. Une nation ne sinvente pas ni ne se définit à partir de données géographiques, en fonction dun territoire: cest elle plutôt qui dessine son territoire, le définit, lapprivoise, le marque, le fait sien.
Ce rappel élémentaire conduit a reconnaître que sil existe une nation canadienne-française (encore que des esprits curieux croient en avoir constaté la disparition), il ny a pas de nation québécoise. il est possible quelle advienne un jour mais tel nest pas le cas, à moins que lon confonde nation et communauté politique ou encore que lon décide de substituer "nation québécoise" à"nation canadienne-française", celle-là devenant synonyme de celle-ci avec les, mêmes caractéristiques. La naissance dun État n'entraîne pas de soi lapparition dune nouvelle nation au sens fort, sociologique, du terme.
Je comprends aisément (dautant plus que je lai partagée et la partage encore) la démarche qui a conduit, à partir de la recherche, de lémancipation politique du Québec, à se dire "Québécois" au sens de citoyens dun État distinct, dun pays en devenir. Dans la foulée, nombre des nôtres ont estimé normal, comme si cela allait de soi, de décréter lavènement de la nation québécoise et dès lors le rejet de lancienne appellation de Canadien français, la rupture même avec la nation canadienne française, sans se rendre compte de la redoutable ambiguïté dans laquelle ils sinscrivaient ni de la contradiction où ils risquaient de senfermer, de nous enfermer. Soucieux par ailleurs de ne paraître "exclure" qui que ce soit, de créer une "nation" accueillante et ouverte, ils ont estimé que cela impliquait sinon doublier, du moins docculter les origines, lidentité françaises, de repenser lenseignement de lhistoire nationale dans une réédition aseptisée, où chacun trouverait son compte, bref de renoncer à être soi pour ne pas gêner les autres.
Cest le cas ou jamais de constater que la générosité empressée non éclairée par la lucidité conduit aisément au désastre. Fernand Dumont rappelait très justement (dans Raisons communes): "Si nos concitoyens anglais du Québec ne se sentent pas appartenir à notre nation, si beaucoup dallophones y répugnent, si les autochtones sy refassent, puis je les y englober par la magie du vocabulaire? L'Histoire a façonné une nation française en Amérique: par quelle décision subite pense-t-on la changer en une nation québécoise?" Et il mettait en garde contre une politique québécoise des communautés culturelles, qui serait un équivalent du multiculturalisme canadien: "On aura à une échelle plus réduite lexacte réplique du Canada. Est-ce la peine de se donner tant de mal?"
Cette invention dune nation québécoise sans référence aux origines ("Québécois tout court", paraît-il, comme naguère de nombreuses voix au Canada anglais nous pressaient de devenir des "Canadiens tout court"), piège que nous nous tendons à nous-mêmes, entraîne deux effets éminemment pervers. Le premier est de retirer toute justification aux luttes dhier et surtout tout fondement aux combats actuels, que ce soit pour une plus large autonomie, que ce soit, a fortiori, pour la conquête de la souveraineté. Cest en fonction dune nation distincte, par ses origines, sa culture, sa langue, cest à partir de la spécificité française du peuple québécois qua été engagé ce combat. Éliminer, affaiblir, occulter ce caractère français, substituer à une nation française une société multiculturelle et multiethnique, à limage du Canada tout entier, cest rendre parfaitement vaine la quête de la souveraineté, voire simplement dun statut particulier dans la fédération canadienne.
Il subsisterait, paraît-il, un trait distinctif le français comme "langue commune" des Québécois. Personne na encore pu définir ce que signifierait concrètement, dans la vie quotidienne, cette fameuse langue commune, dautant que dans le même temps la générosité brouillonne de certains milieux, toujours prompts à dautres compromis, appelle à de nouveaux "assouplissements" de la loi 101, alors quil faudrait plutôt la renforcer, la malheureuse. En vérité, ce "français langue commune" (dérisoire prix de consolation) serait au mieux un vu pieux, plus probablement une mystification.
il importe aussi de relever une autre manifestation de la confusion, celle qui entoure lusage des vocables de "francophone" et de "français". Nous.ne serions plus français mais francophones, nous ralliant ainsi, avec 50 ou 60 ans de retard, aux zélotes de lunité canadienne dantan qui souhaitaient justement voir disparaître cette épithète, pénible pour leurs oreilles et gênante pour leurs yeux, et nous incitaient à nous dire "Canadiens francophones". Il y aurait ainsi, aujourdhui, parmi les "Québécois tout court", des Québécois francophones et, naturellement, des Québécois anglophones, allophones et autres multiphones. On use et abuse de ce suffixe "phone" au point de le rendre insupportable. On nen finit plus de créer des catégories. Cest dans notre cas une autre façon de faire limpasse sur les origines. il s'est même trouvé un tenant de cette thèse poui considérer quil ne fallait plus parler de langue française mais de langue francophone! On nen est pas à une sottise près.
Les vocables de "français" et de "francophone" font référence à des concepts différents, à des réalités socioculturelles fondamentalement distinctes, dautant que la mesure ou le niveau de francophonie est éminemment variable selon les pays, les groupes, les personnes que lon qualifie de francophones ou qui sattribuent eux-mêmes cette qualité. Au Québec, il ny a pas que les Canadiens français qui peuvent se dire francophones mais aussi un certain nombre de nos concitoyens qui ont choisi le français comme langue dusage ou qui sont eux-mêmes de langue maternelle française. Hier, nous avons décidé avec raison de nous désigner comme Canadiens français, non pas Canadiens francophones ou Canadiens dexpression française, appellations nullement interchangeables. Cest parce que nous sommes dorigine française, issus de Français, que nous sommes de langue française: celle-ci est notre héritage, à la fois langue maternelle et patrie spirituelle. Nous sommes Canadiens français ou Québécois français comme les Wallons et les Bruxellois de langue française forment la "Communauté française" et non pas "francophone" de Belgique, ce qui aurait un autre sens et une autre extension. [...]
Comme il en est allé hier des luttes pour "la survivance", dans un contexte certes radicalement différent, le combat daujourdhui ne se justifie que pour assurer le salut et lépanouissement dun Québec français. Cela suppose évidemment, et au premier chef, que nous ayons la volonté de durer, laquelle devrait naturellement sexprimer, enfin, dans une politique vigoureuse de la population, la plus haute et la plus pressante des "priorités", tout comme elle devrait sexprimer dans une politique de reconquête de la langue, la qualité autant que lusage, avec une nouvelle loi 101, renforcée et étendue. Ce sont là, dévidence, et de loin, les premières des fameuses "conditions gagnantes". Faute de pareilles mesures, aussi indispensables quurgentes, nous serons fondés à nous demander à nous-mêmes, dans peu dannées: la souveraineté de qui? Et pourquoi?
Lexistence dune nation ne se décrète pas: elle est ressentie par ceux qui la composent.
Le Devoir, octobre 1999