Le Devoir, 14 septembre, 1998
[Les passages soulignés sont l'oeuvre de la rappeuse mystère. FL]
Ainsi le dernier né de la famille Robert est selon lui une référence descriptive et non normative, qui ne prend pas position sur le bon ou le mauvais usage de 1a langue: "Nous n'allons pas refuser droit de cité à des mots sous prétexte qu'ils sont vulgaires, par exemple, voire racistes ou injurieux. Surtout dans un cadre bilingue, il est essentiel d'en connaître l'existence pour choisir de les utiliser ou pas. Notre rôle consiste à donner au lecteur les outils nécessaires pour comprenre la signification et la portée des expressions, a rendre compte de la réalité, et non a se substituer à la conscience de chacun. Là-dessus, nous sommes un peu en décalage par par rapport à l'attitude nord-américaine.
Mais la réalité est dure parfois, comme l'a appris en décembre dernier la maison Hurtubise HMH, qui avait introduit des québécismes à tout vent [ex : ouatcher] dans Sa dernière édition du Bescherelle, l'art de conjnquer, soulevant un tollé ici. Quelques mois plus tard, la France demandait une réimpression, ne conservant que... 17 des 608 québécismes publiés dans l'édition initiale.
"On se retrouve encore devant la di-chotomie entre ce qui existe et ce qui doit exister: des verbes relevant du français québécois parlé, même en raison, qui ne font pas partie de la langue dont voudraient se réclamer les Québécois et qu'ils préféreraient passer sous silence. Mais le fait de voir des mots dans un dictionnaire ne veut pas dire qu'il faut les utiliser:' Peut-être devrait-on, dans des cas semblables, faire un supplément avec les explications appropriées?" Le langage technologique est l'un des domaines où les différences culturo-linguistiques se manifestent avec acuité. Internet en présente un laboratoire fabuleux: tout y est nouveau. Et la langue n'a qu'à bien se tenir. Pour en parler, ou il faut utiliser des mots existants en leur donnant un sens nouveau [c'est l'esstension métaphoirique!], ou alors il faut en créer de toutes pièces.
"La première réaction, et c'est la plus courante en France, souligne le lexicographe Martyn Back, consiste à piquer des mots à l'anglais pour les employer tels quels: e-mail pour courrier électronique, par exemple. C'est plus glamour. Parce qu'il y a deux facettes dans cette affaire: le mot doit signifier ce qu'il veut dire ; mais il doit plaire aussi. Le fait que ça rime, que c'est joli, que c'est court et que ça sonne bien l'emporte par-fois sur le sens même des mots. L'exemple de snail-mail, qu'on a même essayé de traduire par " escargotique ", est révélateur.
"Je trouve que le Québec a une longueur d'avance à ce chapitre, parce qu'au moins on essaie des tra-ductions, des créations. Pour Bulletin Board System, la France a opté simplement pour "BBS". Ici, on a eu une idée géniale avec " babel ". Pour babillard électronique: ça se dit bien, c'est beau, concis, ça évoque le mélange des langues, une certaine idée de brouhaha...
" Différente aussi est la dynamique de la féminisation des titres, qui soulève les passions dans l'Hexagone [=France]. S'il dit suivre les réflexions des responsables de ces questions chez son éditeur, Martyn Back n'en pense pas moins que le débat a dégénéré en querelle de clochers. "On parle des linguistes et des académiciens, mais la protagoniste importante, un peu oubliée dans cette comédie de la féminisation, c'est la langue. Elle seule décidera. Le français a tout ce qu'il faut et il évoluera de façon naturelle. Au Québec, vous n 'avez pas attendu les linguistes, il y a longtemps que vous dites " madame la ministre " sans états d'âme. On est loin de cela dans une France plus conservatrice. " La langue a tout ce qu'il faut aussi pour la relève, selon le lexicographe, contrairement aux appréhen-sions sur son appauvrissement, notamment chez les jeunes. il ne faudrait pas s'affoler, dit-il, et en faire une angoisse collective.
Tous les jeunes, dans tous les pays, à toutes les époques, ont parlé jusqu'à un certain âge d'une manière plus relâchée que leurs aînés avec quelques nuances en fonction de l'éducation reçue. L'inquiétude des plus vieux est très saine, mais il faut aussi penser qu'un jour, les jeunes deviendront des adultes et sauront choisir. Ils ont besoin de codes spécifiques, d'une langue qui exclut volontairement les parents; et s'ils emploient exprès trop d'angli-cismes, peut-être est-ce là l'équivalent linguistique de se teindre les cheveux en vert?