Le français n'est pas en péril

Marco Micone

Écrivain
Le samedi 16 octobre 1999

Le discours alarmiste au sujet du français découle de la double incompréhension de la fonction des langues chez les multilingues et du processus d'insertion socioculturelle des immigrants dans une société d'accueil atypique comme le Québec, mais aussi de la non-reconnaissance des progrès réels, depuis deux décennies, de notre langue officielle. De plus, l'utilisation de la langue d'usage à la maison, comme seul ou principal critère pour évaluer la situation du français à Montréal, cache une intention assimilationniste à la fois anachronique et frileuse.

Fonction des langues chez les polyglottes

Au Québec, l'immigrant multilingue a besoin de parler français, mais il n'a pas besoin du français pour parler. De ses langues, aucune ne suffit à exprimer ce qu'il est, et chacune de celles qu'il parle ou écrit se nourrit des autres. Dans un contexte cosmopolite, l'identité, individuelle ou collective, peut difficilement être traduite par une seule langue. Chez le polyglotte, chacune des langues contribue à la constitution de son identité complexe (dont les langues d'ailleurs ne sont qu'une composante). Ce qui vaut également pour les nombreux Québécois d'ethnie canadienne-française maîtrisant le français et l'anglais: ils n'ont pas que le français comme langue identitaire.

La langue n'est pas une religion. Celle-ci est exclusive: on ne peut être à la fois musulman et catholique; on peut par contre parler et écrire plusieurs langues et accorder à chacune une certaine - ou égale - importance du point de vue de l'identité (Amin Maalouf, Les Identités meurtrières). Ce n'est que dans la sphère publique que la langue véhiculaire, quelle qu'elle soit, peut, en toute légitimité, en éclipser d'autres pour des raisons de cohésion sociale ou de survie, comme dans le cas du Québec.

L'expression de l'identité et de la culture québécoises n'est pas non plus exclusive à la langue française d'ici. L'anglophone de vieil établissement parlant peu ou pas du tout le français exprime en anglais une manière d'être québécoise, tandis que l'immigrant qui n'a réussi à maîtriser ni l'anglais ni le français témoigne par son sabir de l'inévitable métissage. En milieu cosmopolite, une identité ne sera réussie que si elle se nourrit de plusieurs allégeances et appartenances linguistiques, tout comme le français québécois ne survivra que s'il réussit à exprimer plusieurs identités. Il n'y a que les pays où la citoyenneté est fondée sur le droit du sang qui entretiennent encore le mythe de la correspondance entre langue et identité nationales.

L'affirmation du français doit se faire dans le respect des autres langues, car le citoyen d'une société multiethnique possède plus d'une langue identitaire. Le mot d'ordre de Michèle Lalonde: "change de langue et tu feras partie des miens" appartient à un passé révolu où on rêvait d'une société monolithique et assimilationniste. Un francophone, c'est aussi un immigrant qui ne change pas de langue, mais qui se conforme à la loi 101 en faisant du français sa langue publique.

Processus d'insertion socioculturelle

C'est la Charte de la langue française qui sonna le glas de ces idées passéistes et qui permit aux immigrants (surtout les nouveaux... ) de s'engager dans un parcours d'insertion sociale et culturelle qu'on appellera interculturalisme. On se rendit vite compte cependant que ni la francisation ni l'intégration ne seraient faciles. Parmi les causes des retards accumulés, mentionnons: le système scolaire confessionnel (jusqu'à récemment), l'impossibilité de régionaliser l'immigration, la non-obligation de fréquenter les écoles françaises jusqu'en 1977 (80 % des jeunes allophones fréquentaient les écoles anglaises), l'existence de deux communautés d'accueil, la politique du multiculturalisme et un milieu urbain en partie déserté par sa classe moyenne francophone.

De plus, dans la grande région de Montréal, où habitent la majorité des immigrants (et allophones), ces derniers ont souvent pu améliorer leur statut économique sans véritable intégration. On constate aussi, dans certaines grandes communautés allophones, une autosuffisance institutionnelle qui permet à l'immigrant d'exercer la plupart de ses activités à l'intérieur de sa propre communauté. Un vieil Italien, à qui je demandais s'il croyait être intégré, me répondit: "Je suis intègre, cela devrait suffire."

Il faut donc reconnaître que le processus d'intégration est non seulement long et complexe, mais que le concept même d'intégration est inapproprié. Dans la région de Montréal, on assiste à la formation d'un modèle de cohabitation cosmopolite harmonieuse à mi-chemin entre l'intégration et le repli ethnique, où la notion de société d'accueil est aussi floue que celle de culture d'origine des immigrants. Il s'est développé, par exemple, une italianité typiquement montréalaise à nulle autre pareille, de même qu'une manière de vivre grecque et portugaise d'ici. Ces identités complexes et métissées s'expriment indifféremment en anglais, en français ou dans l'une ou l'autre des langues maternelles.

Dans ces conditions, et après une si courte période de redressement, il est normal que les transferts linguistiques soient moins nombreux en faveur du français que vers l'anglais (si la loi 101 avait été votée 30 ans plus tôt, la situation serait tout autre.) Déduire de cet épiphénomène, circonscrit à la région de Montréal, que le français est en péril est absurde. En outre, ce discours démagogique ne fait que cultiver la peur et le ressentiment à l'égard des immigrants dont nous avons grand besoin, entre autres, pour compenser notre faible taux de natalité. On n'édifie pas une nation, et encore moins une saine démocratie, sur de telles assises!

Progrès réels du français

Faut-il s'inquiéter de la situation du français alors que plus de 80 % des jeunes allophones fréquentent les écoles françaises, que la majorité des élèves allophones inscrits dans ces écoles s'exprime désormais en français à l'extérieur des salles de classe et que près de 90 % des Québécois utilisent le français comme langue publique?

Même dans les institutions scolaires anglophones, on remarque un progrès significatif du français. Au Collège Vanier, de ma centaine d'élèves appartenant à une quinzaine de communautés ethniques, au moins quatre-vingts utilisent plus d'une langue à la maison (il n'y a donc pas de transfert uniquement vers l'anglais), alors que le quart s'expriment en français avec leurs amis du collège (une institution anglophone!), et que les quarante qui travaillent à temps partiel l'utilisent en priorité au travail. En plus d'être devenu une langue identitaire pour beaucoup de ces jeunes, le français est de plus en plus perçu comme un facteur de promotion sociale.

Afin d'éviter toute lecture simpliste et partielle du comportement linguistique des allophones et de mesurer le progrès réel du français, il faut ajouter au critère restrictif de l'usage du français à la maison l'usage public et en milieu de travail, la fréquentation des écoles françaises, la poursuite des études en français après le secondaire, la lecture des journaux de langue française, le nombre d'écrivains allochtones qui écrivent en français; et comparer ces données, non pas avec celles qu'on souhaiterait ou qui s'appliqueraient à une société idéale, mais avec la situation qui prévalait il y a un quart de siècle.

Ceux qui avaient vingt ans pendant les années soixante et qui ont mené les luttes linguistiques devraient s'inspirer de l'attitude des jeunes francophones d'aujourd'hui. En plus d'avoir grandi avec la loi 101, ces derniers ont été témoins pendant toute leur vie de la grande vitalité du milieu culturel: notre théâtre est présent sur tous les continents et il se publie dix fois plus de romans aujourd'hui qu'il y a trente ans. Ces jeunes ne sont sans doute pas non plus indifférents au fait que des écrivains allochtones de grand talent écrivent en français comme le feront, à l'avenir, des anglophones québécois pour qui la langue de Réjean Ducharme et d'Anne Hébert finira par devenir la deuxième langue identitaire et de culture. D'ici là, il faudrait attribuer le prix Athanase-David (la plus haute distinction dans le domaine littéraire) à un écrivain québécois de langue anglaise et reconnaître ainsi, officiellement, que la littérature québécoise s'écrit aussi en anglais.

Le français n'est pas en péril. La complexité de la situation linguistique de la région de Montréal exige des analystes qu'ils tiennent compte de multiples critères, désethnicisent enfin la notion de francophone et se souviennent que nous sommes encore dans une phase de transition. Il serait dommage que les "voleurs de jobs" d'après-guerre deviennent, en cette fin de millénaire, des voleurs de langue. Notre défi à tous, comme nous le rappelle Lise Gauvin, est d'apprivoiser Babel (Lise Gauvin, L'Écrivain francophone à la croisée des langues). Alors seulement nous pourrons être Italiens à Rome, Brésiliens au Brésil et Égyptiens au Caire tout en restant Québécois; car, comme l'écrivait ironiquement Jacques Ferron, de tous les humains, nous sommes les mieux placés pour le rester ou... pour le devenir (Pierre L'Hérault, Ferron l'incertain: du même au mixte).

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