Michel Duyme, chercheur à l'unité d'épidémiologie génétique de l'Inserm : « Il est important que les autorités prennent connaissance de ces données »


« Quel est, selon vous, le principal enseignement de l'étude que vous publiez aujourd'hui dans les Proceedings of National Academy of Sciences ?

- Du point de vue de l'acquisition des processus permettant d'accomplir les performances intellectuelles, c'est sans aucun doute la démonstration que, passé la tranche d'âge de quatre à six ans, et contrairement à ce que soutient un courant de la psychologie anglo-saxonne, tout n'est pas définitivement joué. Nous montrons qu'un gain notable de quotient intellectuel est un objectif qui peut être atteint dès lors que l'on modifie l'environnement socio-économique de l'enfant dont les performances initiales étaient en dessous de la moyenne et de la normale.

Pour l'anecdote, j'ajouterai que, dans certains cas, le gain obtenu peut, pour des enfants dont le QI de départ était inférieur à 85, permettre d'atteindre la moyenne de 100. Or l'on sait que, dans la population, il existe 2,3 % de surdoués ayant, à cet âge, un QI de 100. On pourrait ainsi en conclure qu'à partir d'enfants dits de « très faible intelligence » on peut, grâce à des modifications de l'environnement, obtenir des surdoués...

-Une augmentation du QI correspond-elle schématiquement à une « augmentation de l'intelligence » ?

- On ne peut pas mesurer l'intelligence. Le QI est un indicateur de comportement intellectuel. En d'autres termes, une augmentation de QI signifie que l'on est plus à même d'accomplir des performances intellectuelles importantes. Je veux dire que ces enfants dits d'intelligence faible ne le sont pas en réalité. Si l'on peut faire « redémarrer » leurs fonctions intellectuelles, ils pourront élever leur niveau de compétence. Cela est directement en cohérence avec les données récentes de la plasticité du système nerveux central.

Les données que nous publions ne permettent pas d'épuiser la question des bases génétiques du QI. Les partisans de la transmission héréditaire des compétences intellectuelles ont d'ailleurs déjà observé qu'il existait, dans notre travail, une corrélation relativement élevée entre le niveau initial et le niveau ultérieur du QI des enfants, ce qui, pour partie, est en faveur de leurs thèses. Si l'on parvient un jour à découvrir, de manière indiscutable, les « gains liés au QI », cela voudra dire, simplement, qu'il existe là une part biologique et une part environnementale.

- Espérez-vous que vos résultats seront pris en compte par les responsables politiques et professionnels du système éducatif ?

- Bien évidemment. J'espère tout d'abord qu'ils pourront être rapidement diffusés auprès de tous ceux, nombreux, qui, s'occupant d'enfants en difficulté, souffrant de retard scolaire, ont la conviction intime que leur mission se borne à rendre les enfants heureux avec leur « petite intelligence », à en faire au mieux de bons ouvriers... Je n'ignore pas que la mise en place d'un environnement adéquat pour ces enfants correspondrait à un investissement éducatif et social important pour la collectivité.

Il serait tout aussi important, me semble-t-il, que Claude Allègre et, plus généralement, les autorités gouvernementales et les responsables administratifs en charge des systèmes scolaires et de l'enfance en difficulté, puissent prendre connaissance de ces données. Je suis intimement convaincu que nous devons tous ensemble trouver les moyens d'augmenter les compétences intellectuelles des enfants dont le QI est inférieur à la moyenne. »

Propos recueillis par Jean-Yves Nau



Le Monde daté du dimanche 1er août 1999