Le Québec se fait tirer la langue
Au nom de la fierté patriotique, de la pensée positive, l'éternel discours sur la mauvaise qualité du français parlé n'a pas la cote

Odile Tremblay
LE DEVOIR

Le mardi 20 octobre 1998

Quand des voix s'élèvent pour dénoncer la mauvaise qualité de la langue parlée (et écrite) au Québec, elles se font souvent rembarrer, étiqueter d'arrière-garde. Pas vendeur, pas flatteur, le miroir trouble d'une langue parlée tout croche, en mal de mots, de structures syntaxiques. De quoi vous donner des complexes collectifs... Plusieurs clament haut et fort que les choses s'améliorent, d'autres estiment que ça ne change pas vite, vite... L'aimons-nous, ce français-là? Pas sûr. Et connaissons-nous bien l'histoire complexe de ses origines? Encore moins sûr.

On allume le petit écran, et qu'entendons-nous? Ici et là, des phrases bancales, des mots incertains au sens parfois nébuleux: C'est une voiture qui ressemble un petit peu à aucune autre.» «Le bleuet est moins avancé au niveau croissance.» «La plupart des ponts, l'eau arrive à ras en dessous.» Etc., etc., etc. J'en passe et des meilleures.

Telles sont quelques-unes des 500 perles tombées de la bouche d'animateurs de Radio-Canada, de TVA, de Quatre Saisons, de RDI. Elles furent cueillies en florilège par Georges Dor pour son livre Les Qui qui et les que que, bientôt publié chez Lanctôt. Son thème: le mauvais français des animateurs du petit écran. «Eh oui, j'ai récolté tout ça chez ceux qui parlent une langue dite soutenue...», précise l'auteur en soupirant. Il ne s'étonne pas de ces défaillances syntaxiques et linguistiques, voit le mal comme un cancer généralisé en nos terres. Georges Dor en est à son troisième ouvrage sur l'ardente et névralgique question du français (mal) parlé au Québec. Il se fait rembarrer, publie de plus belle.

En 1996, brûlot dans la mare de la québécitude, Anna braillé ène shot livrait une charge contre le français approximatif et paresseux du Québec. Le chansonnier devenu pamphlétaire y pestait contre un système d'éducation démissionnaire accusé d'abandonner les enfants du primaire à leur triste sort de l'à-peu-près de la phrase boiteuse. Georges Dor revenait à la charge l'année suivante avec Ta mé tu là?, transcrivant phonétiquement un tas d'expressions familières livrées tout croche: «Argade-moé ben, ou regâde-moé pas!»

Ses ouvrages lui ont valu des centaines de lettres de partout. Certains lecteurs le félicitaient d'avoir mis le doigt sur le bobo, comme on dit. Sa prose lui attirait sur le flanc gauche les foudres de plusieurs linguistes qui critiquaient ses méthodes, son manque d'objectivité, son absence de formation académique. En vain, car il récidive. «Il n'est pas besoin d'être linguiste pour savoir que derrière "Ta mé tu là" se cache la phrase "Ta mère est-elle là?", écrivait-il en s'indignant de plus belle.

«Je ne suis pas un chevalier, n'ayant ni arme, ni armure, précise aujourd'hui Georges Dor. Je ne fais que regarder et écouter. Je ne viens pas d'un milieu aisé, j'ai commencé à travailler dès l'âge de 16 ans, mais je sais que la langue que l'on m'a enseignée est un handicap, une pauvreté, et qu'il s'agit d'un problème de société.» Et toc!

La croisade Dor

A-t-elle porté des fruits, cette croisade menée par Georges Dor depuis trois ans pour la qualité du français? «Je ne crois pas, répond-il. Ceux qui me donnent raison d'avance rigolent. Ceux qui croient le contraire s'entêtent. Les autres s'en foutent. Et ceux qui s'en foutent le plus sont les gens bien éduqués qui parlent bien dans leur cour et se désintéressent de la langue collective. Après tout, ce n'est que le problème du peuple...»

Il n'est pas seul à s'inquiéter. Un sociologue aussi respecté que Fernand Dumont n'écrivait-il pas que la langue française au Québec s'est singulièrement détériorée, appauvrie, anémiée, que dresser des barrières ne suffit pas là où l'effort collectif de restauration de la langue manque? Il avouait comprendre l'immigré que notre français rebute.

Dans un Québec qui se bat pour le droit de parler le français, comment s'expliquer que la langue soit à ce point écorchée, mal aimée? se demandent plusieurs observateurs. On n'en est plus au joual, mais plutôt à la pauvreté linguistique collective, à la difficulté de formuler une idée, au manque de curiosité pour ce véhicule complexe qu'est notre langue. Or au nom de la fierté patriotique, de la pensée positive, l'éternel discours sur la mauvaise qualité du français parlé au Québec n'a pas la cote.

Les esprits désabusés vous diront que les élus s'en fichent, que Pierre, Jean, Jacques et Nicole manquent de mots pour traduire leur pensée, qu'à l'heure d'être interviewé dans la rue pour la télé ils livrent des phrases mal bâties, incomplètes, voire inarticulées. À croire que seul l'affichage extérieur vaut sa croisade enflammée. Le contenant primerait-il sur le contenu?

La ministre responsable de la langue française, Louise Beaudoin, assure qu'elle se bat pour promouvoir un certain niveau de langage et pour élaborer des politiques qui tiennent compte de l'élément qualité, que des programmes roulent. «Mais le message ne passe pas, précise-t-elle. Chaque fois que j'ai voulu aborder la qualité de la langue, on m'accusait dans les milieux nationalistes de faire dévier le débat, de noyer le poisson et de revenir à la vieille campagne du bon parler français.

«Je le sais et je le déplore: collectivement, on parle mal au Québec. Il y a une paresse des médias, une paresse de société en fait. Certains en ont à moitié conscience, de ce problème-là, d'autres veulent faire primer le français québécois sur le français tout court en un retour à la québécitude des années 60. C'est un combat difficile que la défense d'une langue de qualité, mais je ne lâcherai pas, promet la ministre. Je vais même en parler en campagne électorale.»

L'écrivain d'origine brésilienne Sergio Kokis est au Québec depuis 1969. Il observe ce qui se passe autour de lui et s'avoue pessimiste: «Le problème de l'identité culturelle est resté dans la bouche des politiciens, estime-t-il. Au quotidien, les gens ne semblent pas intéressés par la défense de la langue. Or les Québécois, dans leur petit bastion francophone en Amérique du Nord, sont condamnés à l'excellence. Sinon, ils se feront écraser. On dirait que chacun s'attend ici à ce que ces questions se règlent par décret, mais qu'arrivera-t-il si le Québec devient un pays indépendant où tout le monde parle créole?»

«J'assiste à des glissements de valeurs, poursuit-il. J'entends parler de culture par ci, de culture par là, en une extension excessive du terme. Les téléromans deviennent des véhicules de culture parce qu'ils sont faits en français par des Québécois, alors que ces produits appartiennent au même niveau culturel que les émissions américaines concurrentes. Faire comme les Américains mais en français ne constitue pas à mes yeux un outil de défense de la langue et de la culture. Je sais que le Québec a accompli des pas de géant en terme de raffinement et d'évolution linguistique depuis les années 60, mais il doit se battre contre l'attraction plus grande de la culture américaine et n'a pas aiguisé sa langue en conséquence. Les intellectuels, les artistes semblent se désintéresser du sujet. Si l'on n'exprime pas un français d'excellence à la télé, devant nos enfants, les politiques de protection demeureront superficielles. Or le vrai combat du Québec se livrera au niveau de la culture.»

Dramatique, la situation? Certains refusent de le croire et mettent le cap sur l'optimisme.

Jean Forest, professeur de français à l'Université de Sherbrooke, a publié deux essais chez Triptyque: Chronologie du québécois et Anatomie du québécois, pour débusquer, expliquer l'origine des mots, les néologismes, les anglicismes, les archaïsmes, en les situant dans leur contexte historique. À ses yeux, loin de nuire à la cause du bon parler français en sol québécois, les médias sont l'instrument de notre évolution collective. «Grâce aux médias, depuis les années 50, les Québécois sont exposés pour la première fois à des niveaux de langue multiples, estime-t-il. Le cinéma français est entré dans nos foyers et des milliers de mots nouveaux enrichissent le vocabulaire collectif québécois.

«On parle de mieux en mieux. Le contact avec le français de France qui s'établit par l'intermédiaire des médias permet à notre langue d'évoluer naturellement et dans 20 ans, les niveaux se seront rapprochés. On est entré dans le village global, le Québec subit les influences de toute la francophonie. Il n'est plus refermé sur lui-même. D'ailleurs, le "québécois" n'existe pas. Il est constitué de plusieurs niveaux de langue. On ne peut le réduire à un seul type d'expression nationale, en mettant tout le monde dans le même panier.»

Les croisades d'effort collectif, de politiques d'intervention en vue d'améliorer l'état de la langue au Québec, Jean Forest n'y croit guère.

À son avis, il ne sert à rien de chercher à corriger les vices de langue des écoliers et des adolescents. «Ils parlent comme leurs pairs et continueront à le faire jusqu'à l'âge adulte. Tout le reste relève de voeux pieux. Accuser quelqu'un de mal s'exprimer provoque chez lui une résistance. L'évolution d'une langue doit se faire de manière naturelle et harmonieuse. Georges Dor s'imagine que l'évolution naîtra de l'effort collectif, mais pourquoi se battre pour quelque chose qui s'améliore de façon spontanée?»

Nommer le mal? Ne pas le nommer? Combattre? Laisser aller? Expliquer? Éduquer? Que faire? Certains estiment que les Québécois auraient d'abord tout intérêt à connaître le pourquoi d'une situation, avant de chercher à la corriger.

De belles choses aussi

Claude Poirier a dirigé aux Presses de l'Université Laval Le Dictionnaire historique du français québécois, une entreprise ayant mis plus de 20 ans à accoucher de ce premier tome après une longue collecte lexicale qui a précédé la mise au monde. 3000 mots et expressions québécois y sont mis en lumière. «On reproche aux Québécois de parler en public une langue qui n'est ni soignée, ni soutenue, note Marcel Poirier. Au lieu de protester, essayons de comprendre d'où l'on vient. La méconnaissance de notre histoire est pour beaucoup dans l'échec relatif des politiques de francisation.

«À la Conquête, une grande partie des élites françaises a pris le bateau pour l'Europe et c'est la langue populaire qui s'est imposée. Un tas de mots nous viennent des provinces françaises, certains superbes, comme le terme traversier tiré du moule populaire mais ayant fini par gagner tout le Québec. Les termes techniques nous viennent souvent de l'anglais parce que les patrons parlaient chez nous cette langue-là. Les anglicismes ont suivi. Il a fallu attendre le XXe siècle pour découvrir la terminologie française de certains mots.»

«Intéressons les Québécois à leur langue, à leur histoire: c'est le pari qu'a fait Claude Poirier. Si l'on expliquait l'évolution de la langue au lieu de reprocher aux gens de mal s'exprimer, on découvrirait qu'il s'est passé aussi de belles choses, qu'on y a gagné de beaux mots et pas uniquement des anglicismes; on pourrait mieux travailler sur soi, passer à autre chose, enrichir le vocabulaire collectif. L'enseignement du français est présenté comme une course à obstacles alors qu'il faudrait miser sur l'éducation, la création, le plaisir d'apprendre.»

Peut-être aussi faudrait-il poser la question aux Québécois de la rue: avez-vous l'impression de parler français ou québécois? Ou bien celle d'être entre les deux, sautant à cloche-pied, perdant du coup l'envie de connaître les racines de l'un comme de l'autre?


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