ÉDITORIAL
Qualité du français : la faute
des élites


 
Michel Venne
LE DEVOIR

Le mercredi 21 juillet 1999

Un rapport de recherche publié récemment par le Conseil de la langue française nous met en garde contre deux phénomènes inquiétants: les élites ne prennent pas à coeur leur responsabilité de propager un français de qualité au Québec et l'importance accordée à notre langue est en baisse au sein de la société. Les deux conclusions sont liées. Vivement que les universitaires, les futurs enseignants, les journalistes et les politiciens le réalisent.

arlons-nous mieux ou moins bien le français au Québec qu'auparavant? La question est presque futile tant la crise des langues est ancienne, ici comme ailleurs dans le monde, et qu'elle paraît éternelle. En outre, la comparaison historique pourrait être vaine tellement les compétences linguistiques requises pour se débrouiller dans la société d'aujourd'hui sont autrement plus complexes qu'elles l'étaient il y a 40 ou 50 ans à peine.

La question linguistique est souvent abordée au Québec par le biais des droits. Le sujet est contentieux. Et beaucoup de gens aimeraient que l'on se soucie plutôt de la qualité de la langue pratiquée chez nous. Ceux-ci n'ont pas tort. À quoi sert-il en effet de défendre une langue que l'on ne se donne pas la peine de parler et d'écrire convenablement? Mais ils n'ont pas entièrement raison non plus. Car la qualité d'une langue dépend du statut qui lui est accordé dans la société. Et ce statut dépend à son tour en partie des droits linguistiques reconnus. On ne peut dissocier ces deux aspects de la même question.

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Il reste que, comme nous le rappelle le linguiste Jacques Maurais dans un rapport de recherche (La Qualité de la langue: un projet de société), les Québécois n'ont pas fait assez d'efforts depuis vingt ans pour améliorer la qualité de la langue, croyant sans doute que la qualité serait en bonne partie une conséquence de l'amélioration de son statut grâce à l'adoption de la Loi sur la langue officielle en 1974 et de la Charte de la langue française en 1977.

Vingt-deux ans après la loi 101, la qualité du français n'est toujours pas à la hauteur des attentes. Les entreprises ont constaté par exemple des carences sévères en ce qui a trait à la compétence linguistique de toutes les catégories de main-d'oeuvre. Des spécialistes découvrent chaque jour des milliers de fautes dans les textes publiés par le gouvernement. Et les futurs professeurs ne possèdent pas une connaissance suffisante du français pour l'enseigner correctement, nous apprend le rapport Maurais.

Avons-nous donc été laxistes? Oui, mais la faute revient principalement aux élites. Le linguiste du Conseil de la langue française ne le dit pas de manière aussi abrupte. Mais il nous fait bien comprendre que, si le français n'est pas aussi bon qu'on le souhaiterait au Québec, c'est parce que les élites ont abdiqué leur rôle de propager au sein de la société une langue de qualité.

Ainsi, M. Maurais souligne le niveau de relâchement avec lequel les élites québécoises parlent leur langue. Ce qui fait problème au Québec, écrit-il, c'est que les gens instruits n'ont pas toujours un niveau de langue qui correspond à leur niveau d'instruction, même dans les situations où l'on s'attendrait à les voir utiliser une langue soignée. Cela vaut pour l'ensemble des personnages publics, mais en particulier pour les artisans des médias et de la publicité, où la qualité du français s'est nettement détériorée.

Et cela vaut surtout pour les professeurs. Car il est clair que l'école a un rôle central à jouer pour la diffusion d'une langue de qualité. Il ne suffit pas de corriger les élèves lorsqu'ils emploient le mauvais vocabulaire. Les enfants doivent être mis en contact quotidiennement avec une langue qui soit au moins correcte. Or, M. Maurais a constaté l'absence de modèle de bon parler qui soit pratiqué par l'ensemble du corps professoral.

Certes, les modifications prévues aux programmes du primaire et du secondaire suscitent quelque espoir. Le temps d'enseignement consacré au français est accru et les méthodes pédagogiques ont été modifiées de manière à mettre l'accent davantage sur l'écriture que sur l'expression orale. L'étude de la littérature française n'est plus au ban.

Mais un meilleur enseignement du français n'est pas une garantie de l'amélioration continue de la qualité de la langue dans la société si, à l'autre bout du système scolaire et dans le monde du travail, le statut du français continue de décliner.

La qualité de la langue dépend en partie de son statut, comme nous l'avons vu plus haut. Mais il y a une différence entre le statut officiel et le statut social. Ainsi, le français peut avoir statut de langue officielle au Québec. Mais il est dévalorisé si l'anglais est la langue dominante dans certains milieux de travail ainsi que dans la recherche universitaire.

Pourquoi apprendre à bien parler et à bien écrire le français si, pour obtenir des postes rémunérateurs dans des entreprises ou pour obtenir son doctorat à l'université, la maîtrise de l'anglais suffit? Il n'y a guère d'incitation à améliorer la qualité d'une langue qui ne sert qu'à des tâches subalternes ou dont l'emploi est confiné dans la sphère privée. Tous les francophones le comprennent. Et les allophones, que l'on voudrait intégrer à la majorité, encore davantage.

Encore une fois, c'est la faute de nos élites. Des universités qui encouragent, en les acceptant, les thèses de doctorat rédigées en anglais seulement. Qui n'ont recours dans leurs recherches qu'à des sources américaines.

Des patrons, prompts à se plaindre des carences linguistiques de leur personnel mais qui ont aboli les services linguistiques dans la plupart des moyennes et grandes entreprises depuis le milieu des années 80.

Des gouvernements, notamment le gouvernement fédéral, où le français souffre du déclin du bilinguisme officiel, ce qui pousse nombre de chercheurs à présenter leurs projets de recherche en anglais et nombre de représentants de la société civile à s'adresser en anglais aux autorités fédérales.

Pour que le français reste une langue valorisée et attrayante pour les nouveaux arrivants comme pour les anglophones, il doit pouvoir donner accès à la culture et à la modernité autant que la langue anglaise. Si des francophones ne le comprennent pas et ne font pas les efforts nécessaires en ce sens, personne ne le fera à leur place.

L'État peut certes jouer un rôle, notamment en maintenant le statut du français par l'adaptation des lois aux contextes nouveaux qui se présentent. Ainsi, en obligeant les entreprises d'informatique à rendre disponible la version française de leurs logiciels en même temps que la version anglaise au Québec, le gouvernement protège le statut du français dans un domaine clé. La qualité du français a souffert d'une industrialisation qui s'était faite en anglais après la Conquête. Nous ne pouvons rester passifs devant cette nouvelle révolution industrielle qui marquera tous les secteurs de l'activité économique.

Le gouvernement peut agir aussi en encourageant la traduction de manuels techniques, par exemple. Mais la qualité de la langue dépend moins de lui que de nous tous.

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