Quoi, comment, pourquoi?


mis à jour le 23 sept.2001


QUOI:

Continuum ou discontinuité: «Le thème de  la langue des premiers hommes relève de ce type de discours ni vrai ni faux en  ce qu’il suppose un commencement absolu : la langue originelle doit être présente d’un seul coup. À l’inverse si on accepte l’idée moderne selon laquelle l’homme est un événement dans l’évolution de la nature, il nous faut considérer le langage comme un produit inscrit dans un continuum. » (L.Mayet, Sciences et Avenir, déc.2000)

D’autres auteurs croient que le langage moderne est d’origine plus récente (100,000 ans) et résulterait d’une mutation génétique subite : « Le scénario proposé par Tattersall, dans son ouvrage de 1998, est celui d'un remplacement graduel de Neandertal, dominant en Asie, en Europe, et peut-être dans d'autres régions du monde, pendant cent mille ans, par Sapiens sapiens. L'auteur américain précise que Sapiens sapiens n'est pas «simplement» une version améliorée de ses antécédents. C'est un «nouveau concept humain», qualitativement différent des précédents et qui « arrive complètement équipé avec les comportements modernes » (Rondal). [23 sept. : des découvertes récentes rendent cette hypothèse moins probable]


La langue d’Homo Erectus (L.Dessalles, Sciences et Avenir, déc.2000)

Plusieurs chercheurs s’entendent pour faire remonter l’origine du langage à Homo Erectus. Cependant, pour eux, le langage d’Erectus était très loin du langage d’Homo Sapiens Sapiens. D’une part, il est probable qu’Erectus ne disposait pas d’un larynx abaissé permettant de produire les voyelles cardinales. Du point de vue syntaxique, certains font l’hypothèse que son langage ressemblait aux pidgins qu’on retrouve dans certaines parties du monde ou encore aux productions d’un enfant de 1 ;8 ou aux combinaisons limitées de signes que certains chimpanzés sont capables d’apprendre après un entraînement intensif, i.e un protolangage. Certains (dont Dessalles) font l’hypothèse qu’Habilis « communiquait sans doute au moyen de mots isolés servant à attirer l’attention sur des faits saillants utilisait des mots très élémentaires», ces mots étaient probablement composés d’un bruit quelconque (ex : claquement de lèvres) suivi de vibrations des cordes vocales, précurseur du schéma Consonne Voyelle (McNeilage).

Le protolangage :

[…] Certaines de nos capacités langagières pourraient être le reflet de la manière de communiquer d'erectus 

C’est la façon dont le linguiste américain Derek Bickerton, de l’université d’Hawaï, a abordé la phylogenèse du langage. A partir de son étude des pidgins et des créoles et de la prise en compte des différences entre ces deux formes de langages, ce chercheur a posé l’hypothèse selon laquelle notre lignée disposait, dans le passé, d’un protolangage, forme moins sophistiquée de langage dépourvu de syntaxe dans lequel les mots sont groupés en phrases minimales. Cette forme de communication ancestrale, subsistant àl’état de vestige dans notre répertoire comportemental, constituerait une interprétation intéressante de laprésence, observée par Bickerton, d’une compétence protolangagière autonome chez les humains actuels.

L’écueil principal à éviter lorsque l’on cherche ainsi à reconstituer le langage humain d’erectus est de l’imaginer comme un langage miniature: moins de mots, moins de possibilités grammaticales, moins de concepts. Ceux qui conçoivent le langage humain comme une amplification du mode de communication typique des primates, sans concevoir de différence qualitative permettant de tracer une ligne de démarcation, commettent la même erreur. Pourquoi est-ce une erreur? Pour deux raisons principales. La première est que l’évolution crée des différences qualitatives entre espèces. La compréhension moderne des phénomènes évolutifs présente les espèces comme adaptées à leur situation écologique. En d’autres termes, les espèces sont en équilibre, elles ne sont pas en train d’évoluer. En particulier, les chimpanzés ne sont aucunement engagés dans une évolution menant au langage. Les changements évolutifs se produisent à la faveur d’un changement d’espèce: ils sont abrupts et rapides à l’échelle des temps géologiques. Dans ces conditions, on s’attend à trouver des différences qualitatives entre sapiens et erectus, et entre erectus et les autres primates, surtout en ce qui concerne un comportement aussi caractéristique que le langage.

L’autre raison pour laquelle nous ne pouvons pas nous contenter de différences quantitatives entre le langage humain et les modes d’expression antérieurs vient du fait que le langage humain se démarque de la communication des autres primates par plusieurs aspects: la constitution de milliers de mots par l’agencement de quelques dizaines de sons (phonologie), la grammaire qui régit l’agencement des mots dans la phrase (syntaxe), la capacité à créer des concepts de type tout-ou-rien (sémantique). Mais c’est surtout par l’usage que nous en faisons que le langage est unique et diffère radicalement de ce que l’on trouve dans le règne animal.

[…] Lorsqu’il a développé le concept de protolangage, Derek Bickerton a choisi d’en doter Homo erectus, auquel corrélativement il refusait le langage tel que nous le pratiquons. En l’absence d’indices contraires, un tel choix paraît judicieux. Mais qu’en est-il des espèces qui l’ont précédé? Si erectus s’exprimait à l’aide du protolangage, on peut s’interroger sur la forme de communication d’habilis. Or, si la fonction première de cette communication était de signaler un fait saillant, un seul mot ou un geste pouvait suffire. Si le partage systématique des faits saillants est une disposition aussi ancienne que le genre Homo, nous pouvons conjecturer que le prélangage—ce comportement élémentaire de désignation que les autres primates ne semblent pas posséder — a pu être la forme de communication d’une espèce comme Homo habilis. Ce prélangage, fait de mots isolés et de gestes élémentaires, était parfaitement adapté à sa fonction: attirer l’attention sur une situation immédiate, pouvant être observée par les interlocuteurs. Pour quelle raison le protolangage serait-il ensuite apparu? Ce deuxième stade de la communication humaine a pu naître d’une nouvelle capacité sémantique, celle qui nous permet de combiner des souvenirs de perception évoqués par les mots pour constituer des scènes composites, éventuellement inédites. Le protolangage, tel que décrit par Bickerton, serait ainsi né comme un moyen d’évoquer des situations saillantes non directement observables.

Le scénario proposé par Dessalles trouve des échos dans l’ontogenèse (l’acquisition du langage par l’enfant) : habilis aurait utiliser un mot élémentaire pour attirer l’attention sur un objet dans l’environnement immédiat (un peu comme la danse des abeilles). Il souligne que ce partage de la surprise est un trait humain. C’est une des formes d’altruisme et de la coopération, qui a permis le développement du langage. Cette première forme de langage serait iconique (un symbole est associé à une référence, cf. T.Deacon). Peu à peu se serait développée une autre forme beaucoup plus complexe et dégagé de toute référence immédiate à la réalité, la capacité sémantique, dans laquelle un mot ne renvoie plus à la réalité mais à d’autres mots, comme dans tout dictionnaire sans image. À partir de l’apparition de ce système, il est possible de décrire des événements sans existence immédiate. Ainsi, au début du siècle, on pouvait expliquer à un africain des plaines, ce qu’était la neige, simplement en donnant une définition. En même temps, apparaît la capacité de créer des êtres ou des situations imaginaires et de prévoir l’issue de situations dangereuses sans avoir à les expérimenter, un trait évolutif dont la valeur est inestimable.

Par une simple juxtaposition de quelques mots, il est facile d’évoquer une situation saillante. Un message comme « voisin maison feu » remplit parfaitement ce rôle. Dans ces conditions, pourquoi le langage est-il apparu à son tour au (ours de l’évolution? Quelle nouvelle fonction remplit-il que le protolangage ne peut satisfaire? La réponse, sans être immédiate, nous est fournie par l’observation des conversations spontanées. Nous consacrons une bonne partie de notre temps et de notre énergie à argumenter avec nos congénères, à essayer de leur montrer qu’ils ont tort et que nous avons raison. Pour cela, le vrai langage est indispensable. Grâce à la syntaxe qui permet de distinguer les propriétés ou les actions des objets sur lesquelles elles portent, nous pouvons, entre autres choses, nier des états de fait.

Cette capacité de négation, à la base de toute argumentation, faisait sans doute défaut à notre ancêtre. A défaut d’être certain, ce scénario a l’avantage d’être cohérent et de conférer une utilité à cette capacité fossile, observée par Bickerton dans le pidgin, qui consiste à pouvoir communiquer en se passant de syntaxe.


Des pidgins au protolangage

[Selon Bickerton, le protolangage d'Erectus serait semblable aux pidgins issus de l'époque coloniale, fin 19e-20e s.]

Selon le linguiste américain Derek Bickerton, lorsque des êtres humains adultes d’origine culturelle différente se retrouvent dans la nécessité de communiquer, ils développent en quelques mois un pidgin, c’est-à-dire un code de communication qui s’apparente à la forme de langage attribuée au personnage de Tarzan. C’est le cas bien connu des esclaves des Carabes, dont les origines culturelles étaient trop variées pour permettre à leurs langues de se perpétuer après leur transplantation forcée. C’est aussi le cas des commerçants de Hawaii, qui affluèrent de diverses régions du Pacifique asiatique. Poussés par le besoin de communiquer, ces adultes s’accordent sur un vocabulaire limité, généralement emprunté à la langue locale la plus accessible, par exemple l’anglais dans le cas d’Hawaï. En taï boï, un pidgin franco-vietnamien, cela peut donner des phrases du genre: « Moi faim. Moi tasse. Lui aver permission repos. Demain moi retour campagne. » Les pidgins peuvent perdurer et se complexifier. Pourtant, dans certaines conditions, la transition vers le créole peut être abrupte. Le créole emprunte lui aussi son vocabulaire à une autre langue, mais contrairement au pidgin il possède toutes les caractéristiques des langues : mots grammaticaux (prépositions, conjonctions, etc.,), enchâssement (inclusion des syntagmes dans d’autres syntagmes), morphologie (conjugaison, accord, affixes,.. .). Que faut-il pour passer d’un pidgin à un créole? D’après Bickerton, il suffit que les enfants de moins de 6 ans exposés au seul pidgin grandissent ensemble, par exemple dans un habitat urbain. Pour Bickerton, ta possibilité d’un passage abrupt du pidgin au créole révèle le fait que les êtres humains disposent de deux moyens différents pour s’exprimer. Dans des circonstances anormales, ils retrouvent une forme de communication ancienne, que Bickerton baptise protolangage, et dont on observe la manifestation dans le pidgin.

Conversation avec erectus

Imaginons qu’une personne de notre temps se retrouve transportée un demi-million d’années dans le passé. Pourrait-elle communiquer avec les hominidés de l’époque? La structure du pidgin nous donne une idée du parler de nos ancêtres. Cette idée risque toutefois d’être trompeuse, car ceux qui s’expriment en pidgin possèdent une intelligence humaine. Une phrase pidgin telle que « Vous pas argent moi stop travail» révèle une pensée logique qu’erectus ne possédait vraisemblablement pas. Que demeure-t-il des conversations humaines lorsque la logique en est ôtée? Il reste un autre mécanisme, que nous retrouverions sans doute chez erectus s’il était possible de lui rendre visite. Lorsqu’un individu mentionne un fait inattendu, par exemple « Hier, j’ai croisé Yannick Noah dans la rue », ses compagnons peuvent banaliser l’événement: « Je l’ai vu moi aussi», ou « Moi, ce matin, j’ai discuté avec Zidane ». Ce genre de réactions, exprimées en protolangage, pouvaient peupler tes protoconversations de nos ancêtres. En revanche, seul un humain peut émettre une mise en doute comme « Je croyais que Noah vivait à New York», car elle est fondée sur un raisonnement: Noah ne peut être à la fois à deux endroits différents. Selon ce scénario, nos ancêtres erectus devaient se livrer de véritables joutes, comme nous, pour démontrer leur capacité à savoir avant les autres : celui qui détient une nouvelle s’empresse de ta faire connaître avant que d’autres ne lui en volent la primeur.

POUR EN SAVOIR PLUS


COMMENT :

L’hypothèse de l’origine gestuelle : (Rondal ): Hewes (1973) pense que les premiers langages étaient gestuels et que la transition vers des langages vocaux est intervenue plus tard au cours du paléolithique moyen, il y a une bonne centaine de milliers d'années  (ce qui impliquerait que Neandertal et Sapiens sapiens incipiens aient utilisé essentiellement des systèmes langagiers gestuels). Hewes (1973) donne comme explication du passage de la modalité gestuelle à celle vocale, le rythme accéléré de croissance culturelle à ces moments. On peut être plus précis. Le passage de gestuel au vocal, s'il a eu lieu, répond sans doute, en premier lieu, à un facteur «économique». L'expression gestuelle mettant en jeu des masses corporelles plus importantes que l'articulation des sons est métaboliquement plus coûteuse. Par ailleurs, les gestes mobilisent les mains et les avant-bras, ce qui les rend moins disponibles pour des activités simultanées. Enfin, la vitesse de production des mots est double de celle de gestes (Lane, 1979), même si, au niveau propositionnel, les langages gestuels, exploitant au mieux les ressources d'une expression tridimensionnelle et plus synthétique, ne prennent pas davantage de temps que les langages parlés pour réaliser des énoncés sémantiquement équivalents.

On invoque la latéralité linguistique et la préférence manuelle (oubliant le fait que le langage est plus latéralisé que la préférence manuelle), le fait que les communautés ou le langage verbal est impossible utilise le geste, le fait que le langage gestuel des sourds est latéralisé à gauche et on fait l’hypothèse d’une origine gestuelle ou bi-modale du langage. [cf. aussi M.Corbalis, La Recherche, avril 2001]

À l’hypothèse du geste, s’oppose l’hypothèse de la spécificité articulatoire (MacNeilage). Celui-ci souligne le problème de taille de l’hypothèse précédente : pourquoi ne reste-il pas de traces plus importantes du gestuel dans le langage humain? Ce transfert du gestuel au vocal semble un peu magique et sous-estime l’importance du contrôle volontaire de l’appareil phonatoire qui nous distingue des autres primates (ce que P.Lieberman met bien en relief). Pour cet auteur, au début, le geste n’a été que ce qu’il est maintenant, un support ponctuant de l’articulatoire. Pour lui, la base du langage est un cycle d’ouverture-fermeture de la bouche modulé par la langue, les cordes vocales et les lèvres. Il propose une évolution à partir des mimiques faciales qu’on retrouve chez pan comme les claquements de lèvres. Ces postures se seraient complexifiées.

MacNeilage souligne que la latéralisation vocale gauche existe chez plusieurs espèces et pourrait être indépendante de la latéralisation manuelle.

(Rondal ): Il peut être intéressant de mentionner dans ce contexte la suggestion de MacNeilage (1998) selon laquelle la syllabe consonne-voyelle, forme centrale de la parole de 1 'homme moderne, trouverait sa préfiguration évolutive dans les cycles de fermeture (consonnes occlusives, particulièrement) et d'ouverture (voyelles) alternées de la bouche, liés aux oscillations mandibulaires relatives à l'ingestion et à la mastication des aliments. Ces oscillations auraient pris valeur communicative sous tonne de claquements de langue, de lèvres et autres bruits obtenus par le jeu des structures buccales antérieures (dents notamment). [Qu’on retrouve chez les pans]


POURQUOI  :

L’origine altruiste :

Les autres primates communiquent essentiellement pour signaler leurs intentions: attaquer, copuler, se soumettre, lier amitié, etc. Or, nous pouvons communiquer d’une autre manière, comme le montre l’expérience suivante. Prenons quelques lapins blancs et lâchons-les dans une grande ville, par exemple un quartier piéton de Paris, Immanquablement, les individus qui, les premiers, aperçoivent les lapins en train de divaguer dans la rue attirent l’attention de leurs congénères. Il s’agit d’un acte réflexe. Vous signalez l’événement aux personnes qui sont avec vous, quitte à les toucher pour capter leur attention. Ce comportement de communication nous est tellement naturel que nous oublions à quel point il est singulier. Pour autant que l’on sache, aucun animal ne se comporte ainsi. Certes, les individus de nombreuses espèces sont curieux de toute nouveauté, à commencer par nos cousins les chimpanzés. Mais les chimpanzés ne communiquent pas leur étonnement.

Le primatologue Michael Tomasello a comparé le comportement des chimpanzés à celui des très jeunes enfants face à la nouveauté: le chimpanzé, curieux, regarde l’événement incongru; ses compagnons suivent son regard pour comprendre ce qui le captive ainsi; si un écran les empêche de voir, ils le contournent pour observer eux-mêmes l’événement. Pourtant, rien dans le comportement du premier individu ne laisse supposer une intention de communication. Tomasello montre même qu’une telle intention ne serait pas comprise. Lorsqu’un expérimentateur désigne un endroit précis par le geste ou le regard, par exemple le bol retourné sous lequel il a placé une friandise, le chimpanzé porte son attention sur le bol. Pourtant, au lieu de profiter de cette indication, le chimpanzé choisit un bol au hasard. Autrement dit, l’animal ne tient pas compte des signes visant à désigner un objet, car de tels signes n’existent pas dans le répertoire comportemental de son espèce. Tomasello montre en revanche qu’entre 9 et 12 mois, l’enfant humain utilise spontanément de tels signes. Si on agite un pantin dans le coin de la pièce, l’enfant n’a de cesse d’attirer l’attention de sa mère vers l’objet.

Cette propension manifestée dès la petite enfance à partager sa curiosité, est systématique: comme le montre l’expérience des lapins blancs, elle prend la forme d’un véritable réflexe Elle est en outre universelle: dans toutes les cultures du monde la surprise est l’objet d’un acte de communication. Enfin, elle est exceptionnelle dans la communication des êtres vivants, et certainement unique parmi les primates. Sommes-nous la seule espèce à avoir jamais adopté ce comportement? Cela n’est pas certain.

Le protolangage, pour devenir une hypothèse plausible, doit recevoir une définition et une fonction. Lorsque Bickerton nous dit que, dans (les circonstances un peu particulières, les humains se mettent à parler sans syntaxe, il suggère qu’ils régressent alors à un stade qui était celui de leurs ancêtres erectus. Mais si erectus parlait pour exprimer des pensées semblables aux nôtres, pourquoi n’aurait-il pas disposé d’un langage aussi développé?

Si le protolangage a existé, c’est qu’il remplissait une fonction précise, distincte de celle du langage, même si elle perdure sans doute dans notre espèce. A quoi servait-il? Les humains, nous l’avons vu, partagent instinctivement leur surprise, contrairement aux autres primates. Peut-on, de manière cohérente, supposer que le protolangage servait à communiquer à propos de faits inattendus? Pour être moins restrictif, nous pouvons émettre l’hypothèse selon laquelle nos ancêtres utilisaient un langage sans syntaxe pour se signaler mutuellement les faits saillants. Les faits saillants sont ceux qui sortent de l’ordinaire, soit parce qu’ils sont inattendus, comme des lapins blancs qui errent dans les rues de Paris, soit parce qu’ils peuvent provoquer une émotion. Ainsi, il est plausible que nos ancêtres prenaient la peine, comme nous, de signaler à leurs congénères les faits insolites, indésirables ou désirables. Si nos conversations ou nos journaux sont remplis de tels faits, c’est qu’un instinct atavique nous pousse à en parler.

Cette hypothèse nous permet de jeter un regard encore plus lointain dans le passé.


La construction d’un réseau d’alliances : R.Dunbar (La Recherche, avril 2001) «J’ai ainsi découvert que la taille des groupes sociaux des différentes espèces de primates croit avec celle de leur néocortex (la fine couche externe où se déroule toute l’activité cérébrale consciente. C’est en effet la partie du cerveau qui a le plus grossi pendant l’évolution des primates. Les humains suivent cette règle : si nous extrapolons à notre espèce la relation trouvée entre la taille du néocortex et celle des groupes sociaux chez les autres primates, nous obtenons un chiffre d’environ 150, trois fois plus que la taille moyenne des groupes chez les primates les plus sociaux, les chimpanzés et les babouins. La taille des groupes sociaux n’est pas une mesure très précise de sa complexité, mais elle indique la quantité d’informations qu’un individu doit traiter pour vivre dans le groupe. Plus ce dernier est grand, et plus chaque membre doit garder de relations en mémoire : ses relations avec les autres membres du groupe, et de ceux-ci entre eux. Le nombre de relations possibles ne croît donc pas linéairement avec la taille du groupe, mais comme le carré de celle-ci! En outre, les relations sociales se modifient en permanence : les individus se font de nouveaux amis et oublient les anciens; ils mûrissent, deviennent plus ou moins puissants ou séduisants; ils changent de statut social; ils acquièrent un partenaire sexuel ou en changent. La base mentale des relations doit être quotidiennement mise à jour, sous peine (le commettre des actions sociales inappropriées à des moments importants.

Toutefois, la connaissance des relations à l’intérieur du groupe ne suffit pas à son bon fonctionnement. Le groupe doit être lié en un tout cohérent, de façon à remplir ses fonctions écologiques. Pour les primates, l’une de ces fonctions est la défense de ses membres vis-à-vis des prédateurs. La volonté de prendre des risques au profit d’un autre repose sur un seins de la communauté, de l’engagement vis-à-vis des autres membres du groupe. Comment les primates établissent-ils ce sens de la communauté ?

Il semble que ce soit par le toilettage social, l’épouillage en l’occurrence. Bien sûr, le toilettage, dont la première fonction est de maintenir la propreté de la fourrure ou du plumage n’est pas l’apanage des seuls primates : presque tous les oiseaux et les mammifères se toilettent, et beaucoup se toilettent mutuellement. Chez les singes et les grands singes, l’épouillage semble toutefois avoir une fonction supplémentaire : ces espèces s’épouillent plus que l’hygiène ne le rendrait nécessaire. En fait, le temps passé à l’épouillage mutuel s’accroît avec la taille du groupe.

Le langage nous permet aussi de mieux maîtriser la complexité sociale, en échangeant des informations sur ce que nous ne voyons pas. Les singes ne savent que ce qu’ils ont vu. Si l’un de leurs amis s’est allié secrètement avec leur pire ennemi, ils ne le savent qu’au moment où ils lui demandent de l’aide contre cet ennemi. Il est alors trop tard pour échapper aux conséquences. Le langage nous aide à découvrir ce qui se trame dans notre dos, et nous permet d’élaborer des contre-stratégies (faire connaître nos qualités, ou même pour répandre des fausses informations sur ceux que nous voulons discréditer).


Dernière heure ! Dernière heure ! On apprend que...

L'homme primitif était déjà altruiste il y a 200 000 ans
Pauline Gravel, Le Devoir
Le jeudi 20 septembre 2001

Les premiers humains qui ont foulé le sol français possédaient vraisemblablement un comportement social plus évolué que l'on croyait. Ils prodiguaient des soins aux membres de leur communauté et veillaient ainsi à leur survie. Ce sont des fossiles exhumés au creux des Gorges de la Nesque dans le Vaucluse au sud-est de la France par Serge Lebel, professeur au département des sciences de la terre et de l'atmosphère à l'UQAM, qui en témoignent. Ces fossiles constituent la plus ancienne trace de comportement «altruiste» découverte à ce jour chez des hommes primitifs.

Les fossiles en question, une mâchoire et quelques dents, appartiennent à des ancêtres des Néandertaliens ayant vécu il y a près de 200 000 ans. Rappelons que les Néandertaliens, tout comme l'Homo sapiens sapiens, qui ont peuplé l'Europe de l'Ouest en provenance d'Afrique descendent de l'Homo erectus. Les diverses calottes glaciaires qui enserraient le territoire occupé par le Néandertalien, cet Homo sapiens archaïque, auraient vraisemblablement conduit cette espèce à un cul-de-sac évolutif.

Sur la fameuse mandibule, qui est actuellement sous la loupe de Serge Lebel dans ses laboratoires de l'UQAM, les chercheurs ont diagnostiqué les cicatrices d'une importante blessure. «L'individu se serait cassé les dents et aurait abîmé sa mâchoire lors d'un violent traumatisme, explique le paléontologue québécois. La perte de ses dents ainsi que l'infection qui serait apparue l'auraient alors fortement handicapé, l'empêchant carrément de mastiquer ses aliments.»

Sans la compassion de ses proches qui l'auraient aidé à s'alimenter en lui triturant sa viande d'une façon ou d'une autre, cet individu n'aurait pas pu survivre, explique Serge Lebel. Or, «la formation d'un pont osseux au site de sa blessure est signe que l'individu a survécu relativement longtemps à son traumatisme. Il serait décédé entre l'âge de 40 et 50 ans, un âge avancé pour cette espèce dont l'espérance de vie tournait autour de la trentaine.» Autant d'indices qui indiqueraient qu'il n'a pas été abandonné à son sort comme cela arrive chez les primates non humains. À l'exception des mères qui nourrissent leurs petits, les singes qui perdent leurs dents ne sont en effet pas assistés par leurs semblables et meurent de faim. Serge Lebel rappelle que les seules traces de comportements «philanthropiques» n'avaient jusqu'à maintenant été observées que sur des fossiles datant d'environ 50 000 ans. L'étonnante découverte effectuée par le paléontologue québécois en collaboration avec une équipe internationale fera justement l'objet d'une publication dans la revue scientifique Proceedings of the National Academy of Science, le 25 septembre prochain.

C'était avant la mutation de l'espèce Homo en l'espèce Androïdus NeoLiberalus.