Homo sapiens (sapiens)

Plusieurs auteurs distinguent les sous-espèces sapiens (300,000 à 150,000 ans) et sapiens sapiens (50,000 ans).


Selon la thèse de P.Lieberman, p.754,756, les premiers crânes retrouvés ayant une configuration définitivement moderne (voir La descente du larynx) remonteraient à 50,000 ans (Homo Sapiens Sapiens) et possiblement, au plus tôt à 100,000 ans. Évidemment, il faut comprendre qu'il parle d'un larynx complètement abaissé. On peut admettre avec Lieberman que cette évolution était achevée à cette époque. La question est plutôt de savoir si ce larynx «moderne» est apparu subitement ou progressivement à partir d' Homo Erectus, comme plusieurs le croient.

La controverse néanderthalienne: Or, chez Homo Sapiens, on retrouve deux sous-types distincts : cro-magnon et néanderthal. Ce dernier, affligé de crêtes orbitales prononcés et d'une mâchoire carrée, a toujours fait figure de repoussoir, malgré sa boîte cranienne plus importante! On lui opposait cro-magnon, plus « beau », avec lequel nous partageons plus de caractéristiques physiques.

néandethal
CD Aux origines de l'homme

Selon Y.Coppens (pp. 71-72), néanderthal aurait été coupé des siens pendant plusieurs milliers d'années par des lacs immenses résultant de périodes de dégel et il aurait évolué indépendamment, d'où les différences physiques. L'homme de Néanderthal est aujourd'hui admis au salon (c'est le cousin dont parlait l'article en introduction). Il était aussi évolué culturellement et socialement que cro-magnon et on a récemment découvert des ossements de ce qui serait un hybride cro-magnon-néanderthal, ce qui laisse croire à des échanges étroits entre les deux groupes. Les caractéristiques physiques de l'Homo Sapiens moderne laissent croire que nous descendons plutôt de cro-magnon que de néanderthal.

cromagnon
CD Aux origines de l'homme

P. Lieberman est à l'origine d'une controverse opposant les deux groupes sapiens. Selon ses reconstitutions, le crâne de l'Homme de Néandertal aurait été, un peu comme les primates, mieux adapté à la nutrition et à la respiration qu'à la communication verbale. Selon Lieberman, il devait avoir un système de communication rudimentaire probablement inférieur à celui de cro-magnon, qui lui a survécu. Cette hypothèse est très controversée. Il est diffcile de croire que l'Homme de Néandertal, produisant des outils sophistiqués, enterrant ses morts et produisant des œuvres d'art, ne communiquait pas ou peu verbalement. Certains croient que le crâne néandertalien à partir duquel Lieberman a travaillé n’était pas vraiment représentatif. L'article en introduction semble leur donner raison.

« On a pu aussi préciser l'évolution des organes périphériques de la parole, étudiée par les mêmes spécialistes que nous avons déjà rencontrés au chapitre intitulé : " Anatomie et neurologie comparées ". La thèse de LIEBERMAN, suivant laquelle les Néanderthaliens auraient été remplacés par les sapiens sapiens à cause de leur langage déficient, du fait de leur larynx encore mal descendu (1983 :101-2), a été ruinée par la nouvelle reconstitution du crâne de La Chapelle-aux--Saints (HEIM, 1985): ce Néanderthalien avait une base crâ-nienne parfaitement moderne, contrairement à ce qu'avait pu faire croire l'ancienne reconstitution de l'assistant de BOULE, sur laquelle LIEBERMAN avait bâti toute son argumentation.  » De Grolier, Les origines p.218
« Lorsque je lis, de Philip Lieberman et Edmond Crelin, dont je connais et respecte la compétence, ces passages écrits en 1971 "L'Homme de Néandertal n'avait pas les équipements anatomiques nécessaires pour produire la gamme complète du langage humain [...]. Il n'était pas si bien équipé pour le langage que l'Homme moderne ; son aptitude était cependant plus avancée que celle des primates non humains d'aujourd'hui et son cer-veau a dû être suffisamment bien développé pour avoir établi un langage basé sur des signaux sonores.", je ne parviens vraiment pas à les croire. Je ne parviens pas à imaginer qu'un Homme de 50 000 années (celui dont ils parlent), qui maîtrise la pierre de manière si admirable, qui collectionne fossiles et minéraux, s'orne le corps de bracelets, colliers, chevillières, enterre certains de ses morts qu'il entoure de multiples attentions, ne soit pas en possession d'un langage tout aussi élaboré que le nôtre. J'ai vraiment l'impression de la perpétuation d'une réputation plus forte que la rigueur d'une interprétation- sans que la qualité de l'analyse n'en soit affectée. » Coppens, p.109

(Rondal) Une question activement débattue concerne la lignée néandertalienne. Les Néandertaliens confrontés au problème de la survie sur des territoires bordant les glaciers qui couvraient, à l' époque, une grande partie de l'Europe et de l' Asie, se sont adaptés en réduisant leur taille tout, en augmentant leur volume corporel de façon à mieux conserver la chaleur. Ils ont appris à se tailler des peaux et à s'arranger des fourrures d'animaux de façon à couvrir leur corps. Il est possible que Neandertal ne soit pas l'ancêtre direct de Sapiens sapiens.

[Rondal expose le point de vue de Tattersall, un paléontologue convaincu de la spécificité de Sapiens Sapiens]: Le scénario proposé par Tattersall, dans son ouvrage de 1998, est celui d'un remplacement graduel de Neandertal, dominant en Asie, en Europe, et peut-être dans d'autres régions du monde, pendant cent mille ans, par Sapiens sapiens. L'auteur américain précise que Sapiens sapiens n'est pas "simplement" une version améliorée de ses antécédents. C'est un "nouveau concept humain", qualitativement différent des précédents et qui " arrive complètement équipé avec les comportements modernes ". Tattersall en voit une preuve dans ce qu'il nomme "l'explosion créative" chez Cro-Magnon, bien exemplifiée dans le remarquable art rupestre de la culture Magdalénienne vers -18,000 ans, déjà annoncé dans les productions artistiques des Aurignaciens vers -37.000 ans. Les Magdaléniens ont mis en oeuvre tout un arsenal de moyens techniques pour réaliser, dans les grottes de Lascaux, Altamira et Niaux, des représentations picturales multicolores d'animaux (cheval, bison, etc.), et peut-être de bêtes "mythologiques". Certaines de ces représentations étant disposées de façon à suggérer une perspective et rendre l' animal plus imposant encore. Pour Tattersall, ces humains modernes vivaient déjà dans un univers largement gouverné par leurs propres créations symboliques et technologiques. En attestent, les outils et les instruments domestiques et de chasse de Sapiens sapiens qui sont davantage sophistiqués et efficients que ceux de Neandertal. Ils se perfectionnent sur quelques dizaines de milliers d' années durant le paléolithique supérieur (entre -40.000 et -10.000 ans) alors que les instruments de chasse de Neandertal restent largement inchangés sur toute la durée du paléolithique moyen. Les sépultures de Sapiens sapiens reflètent clairement des préoccupations spirituelles (croyance en une vie post-mortem, des biens divers étaient ensevelis avec le défunt) tandis que les sépultures des Néandertaliens, lorsqu'elles existent occasionnellement, sont caractérisées par une absence de rituels et de symboles.

Tattersall (1998, 2000) postule un lien causal entre l'existence du langage chez Sapiens sapiens, dès les débuts, et les capacités cognitives mentionnées. Il ne s'agit plus, selon lui, d'une communication rudimentaire de type Neandertal, mais bien d'un langage syntaxique proche de celui observé aujourd'hui.

Il est concevable que, dans son zèle linéariste, Tattersall (1998) minimise les réalisations et les capacités cognitives de Neandertal. D'autres rapports sont moins négatifs. Noble & Davidson (1996) n'excluent pas la possibilité de l'utilisation de symboles réalisés avec ou sur des matériaux durables chez les Neandertaliens et même chez leurs prédécesseurs Sapiens archaïques (jugés d'après leurs activités journalières en Afrique du Sud).

Anati (1999) fournit de nombreuses indications qui suggèrent l'existence d'un culte des morts (également Jaubert, 1999) -lequel, selon Anati (1999, p. 147), serait une "invention" de Neandertal (attestant d'un sens, au moins primitif, de l'existence d'un au-delà, ainsi qu'en témoignent les dépôts ritualisés, dans les sépultures, d'ustensiles ménagers et de noueerritures à l'intention du défunt -aussi Anonyme, 1999), d'une certaine religiosité, dès Neandertal, et de l'utilisation de symboles (par exemple, des coupelles creusées dans la pierre recouvrant une sépul- ture, des marques en croix et des séries de lignes parallèles ou en zigzag décorant des lieux de vie ou de sépulture), peut-être même antérieure- ment à Neandertal.

Anati (1999) est partisan d'une continuité entre Neandertal et Sapiens sapiens quant aux formes primitives d'art visuel, de religion et de langage (au point de vue sémantique), dont il affirme qu'elles ont les mêmes origines et bases conceptuelles. A suivre les conclusions de certains travaux récents en paléoanthropologie (Patou-Mathis, 2000, pour une synthèse), Neandertal pourrait être également l'inventeur du cannibalisme rituel (à distinguer du cannibalisme alimentaire, beaucoup plus ancien; -800.000 ans pour les ossements humains les plus anciens connus en Europe, et sans doute bien davantage) dont les motivations profondément sociales correspondent à l'actualisation par le groupe de mythes et de croyances concernant la nature de la mort, les représentations du monde des ancêtres, et s'insèrent dans des schémas symboliques relatifs à la conception de la personne et sa régénérescence (Leroy-Gourhan, 1986).

L'application de la technique de thermoluminescence aux silex brûlés a permis de dater les vestiges de Sapiens sapiens et de Neandertal dans certaines grottes en Israël. Les datations indiquent la présence de Neandertal au Proche-Orient, il y a 60.000 ans, et celle de Sapiens sapiens, il y a 90.000 ans (Wintle, 1998). On ignore quand Neandertal est arrivé au Proche-Orient. Neandertal et Sapiens sapiens ont-ils vraiment coexisté dans cette région du monde? Rien pour l'instant n'indique qu'ils ont eu des échanges culturels, mais ce qui est sûr, c'est qu'ils étaient impliqués dans la même industrie du silex.