Michel HABIB, Service de neurologie, Hôpital de laTimone, Marseille
Si la latéralisation des fonctions cérébrale est fascinante, elle diffère selon le sexe lune des fonctions les plus latéralisées du cerveau humain, le langage, est latéralisée différemment chez lhomme et chez la femme.
Chez la majorité des individus, lhémisphère gauche commande les principales fonctions du langage lexpression orale et écrite, la perception des sons de la parole, la structure lexicale de la langue, etc. En utilisant la résonance magnétique fonctionnelle, Sally Shaywitz et ses collègues de lUniversité Yale ont montré que certaines tâches linguistiques, comme la détermination de lexistence de rimes entre des mots entendus, font intervenir chacun des deux hémisphères de façon différente chez lhomme et chez la femme. Alors que cet exercice déclenche lactivation dune région frontale gauche exclusivement chez les hommes (à gauche), une zone symétrique de lhémisphère droit est également activée chez les femmes (à droite), ce qui indique une mise enjeu des deux hémisphères, chez la femme, dans cette tâche.
| Chez les hommes (a gauche), seule une région frontale de lhémisphère gauche sactive lorsquon leur demande de rechercher des rimes. Chez les femmes (à droite), une zone symétrique de lhémisphère droit sactive également. |
Cette particularité a pu être rapprochée dune constatation faite de longue date par les neurologues après une destruction accidentelle ou pathologique des aires du langage de lhémisphère gauche, une femme récupère en moyenne plus vite quun homme de son trouble du langage (aphasie). Curieusement, une constatation similaire a été réalisée chez les gauchers (des deux sexes), chez qui lhémisphère droit participe plus au langage que chez les droitiers.
Les chercheurs connaissent mal les raisons de cette différence dorganisation entre les sexes, mais elle serait liée à un développement différent des fibres du corps calleux, peut-être sous linfluence de la libération dhormones sexuelles au cours de la croissance du cerveau. Ainsi on a montré que linjection dhormones mâles chez le rongeur nouveau-né modifie définitivement la taille du corps calleux. Chez lhomme, on mesure aisément cette structure sur des clichés dimagerie médicale la taille du corps calleux varie en fonction du sexe de lindividu et de sa latéralité manuelle. Les hommes gauchers et les femmes droitières ont des milliers de fibres nerveuses supplémentaires dans cette région qui unit les zones temporales du langage de lhémisphère gaucbe aux zones symétriques de lhémisphère droit. Cette différence refléterait lorganisation plus bilatérale du langage chez les femmes et chez les gauchers.
On explore également lorganisation du langage entre les hémisphères en utilisant des écouteurs. Dans cette méthode d"écoute dichotique", on fait entendre à laide découteurs deux mots différents, chacun dans une oreille, et on mesure le nombre de bonnes réponses du sujet à qui lon demande soit de répéter les deux mots entendus, soit de détecter une caractéristique de ces mots. La comparaison de la performance entre les deux oreilles informe sur la capacité de lun ou de lautre hémisphère à traiter linformation.
Dans une expérience, les sujets devaient soit détecter la présence dun son (le phonème [b], par exemple), soit décider si lun des mots était prononcé sur une tonalité émotionnelle donnée (la colère ou la tristesse, par exemple). Le traitement des aspects émotionnels de la parole est lune des "spécialités" bien connues de lhémisphère droit. Dans la condition "verbale" (détecter un son), loreille droite se révèle plus performante que la gauche, témoignant de la supériorité de lhémisphère gauche. Dans ce type de traitement linguistique, les sujets des deux sexes ont des résultats similaires. En revanche, quand on doit répondre sur le caractère émotionnel du mot, seules les femmes démontrent une supériorité de lhémisphère droit (oreille gauche). Ainsi, lorsquil sagit de traiter le caractère émotionnel de la parole, la participation hémisphérique droite du cerveau féminin semble se manifester plus nettement.
Pour la science, septembre 1998