Lindice synthétique de langue dusage public
On prétend que serait francophone toute personne qui parle dhabitude le français en public À préférer à ce point le synthétique au pure-laine, il resterait bien peu de francophones à Ottawa !
CHARLES CASTONGUAY
Professeur de mathématiques
à lUniversité dOttawa
Le Conseil de la langue française (CLF) a longuement fignolé en secret son indice synthétique de langue dusage public, ou indice SLUP Maintenant que le SLUP est sorti du sac, il incombe à ceux qui sintéressent à la question den soupeser les qualités et les défauts.
La rhétorique qui enrobe le SLUP souligne la nature politique de lopération. Relevons un égarement sémantique de taille. On prétend que, selon le sens courant, serait francophone toute personne qui parle dhabitude le français en public. A préférer à ce point le synthétique au pure-laine, il resterait bien peu de francophones à Ottawa! Pour ne pas avoir à parler de francophones anglophones, et vice-versa, mieux vaut sen tenir au véritable sens courant qui veut quun francophone soit dabord de langue maternelle française ou parle le français comme langue dusage à la maison.
Mais tenons-nous en à lessentiel. Québec craque pour le SLUP au point de nier quil existe un indice semblable à Ottawa. Dans le jargon de Statistique Canada, cela sappelle la première langue officielle parlée (indice PLOP). On calcule le PLOP depuis 1986 à partir des données de recensement
Le PLOP répartit le plus possible la population en deux grands segments. Lun regroupe les personnes susceptibles dutiliser le français dans leur consommation des services fédéraux offerts au public dans une région donnée. Lautre estime la population portée à employer langlais.
Le PLOP verse dabord au segment français tous les unilingues français. De même pour le segment anglais. Plus de 60 % des Québécois se trouvent ainsi casés. Restent à répartir les bilingues français-anglais. Le PLOP ajoute au segment français les bilingues français-anglais qui ont déclaré le français mais non langlais comme langue maternelle. De même pour langlais.
Le quasi-totalité de la population se trouve alors répartie entre les segments français et anglais. Il reste une petite catégorie résiduelle français-anglais composée pour lessentiel dallophones trilingues qui parlent toujours leur langue maternelle au foyer. Et une minuscule catégorie "autre", formée des allophones qui ne parlent ni français ni anglais. Pour chiffrer ce quOttawa appelle la minorité de langue officielle dans une province donnée, Statistique Canada assigne logiquement toujours la moitié de la catégorie résiduelle français-anglais au français, et lautre à langlais.
En 1996, le PLOP ainsi simplifié estimait la minorité anglophone du Québec, selon la langue officielle, à 13,1 % de la population. La majorité francophone comptait pour 85,8%. La catégorie "autre" forme le 1 % restant. Cest une estimation solide, fondée sur un échantillon denviron 1,4 million de Québécois. Et presque personne ne refuse de répondre au recensement
Le SLUP du CLF sappuie, lui, sur un sondage téléphonique Léger et Léger effectué en 1997. Léchantillon effectif comptait 43 486 personnes âgées de 18 ans ou plus. Deux questionnaires furent utilisés, un court et un long. Au total, 25 122 entrevues furent complétées dont 14 206 avec le questionnaire long pour un taux de réponse de seulement 58 %. Léger et Léger considère cela "moyen mais fort acceptable" vu, entre autres, que "le sujet même du sondage les habitudes linguistiques est un des plus délicats et sensibles que lon puisse tenir au Québec, non seulement auprès des anglophones et allophones mais même auprès des francophones". La facture sest élevée à 320000$.
Les deux questionnaires demandaient au répondant sa langue dusage à la maison, sa langue maternelle, sa langue dusage avec ses parents, avec ses amis, puis posaient une question générale sur sa langue dusage en public:
"Quelle langue parlez-vous le plus souvent à lextérieur de la maison, avec des personnes autres que vos parents et amis?" Le questionnaire long enchainait avec une série de questions sectorielles: langue dusage au travail, au supermarché, à lhôpital, et ainsi de suite.
Réparties comme pour le PLOP entre les catégories français, français-anglais, anglais et autre, les quelque 25 000 réponses à la question générale sur la langue dusage public constituent un indicateur évident que jappellerai le GLUP Le GLUP fournirait une estimation directe de ce quon veut savoir. Il donne à peu près les mêmes résultats que le PLOP pour le Québec et la région de Montréal, comme on le voit au tableau 1. Mais pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?
Pourquoi faire simple...
Le SLUP, contrairement au GLUP, est construit uniquement à partir des quelque 14 000 jeux de réponses au questionnaire long. il comporte de nombreuses décisions arbitraires et deux équations de régression distinctes, lune pour la population active, lautre pour linactive. Obtenues au moyen dun logiciel sophistiqué, ces équations visent à estimer, à partir de ses réponses aux questions sectorielles, la probabilité quun répondant déclare parler le français le plus souvent en public en réponse à la question générale. Le SLUP classe le répondant dans le segment français quant à la langue publique synthétique si la probabilité estimée à laide de ses comportements linguistiques sectoriels et de léquation appropriée est supérieure à 50 %, et dans le segment anglais dans le cas contraire. Cette estimation ne tombe jamais pile sur 50 %, ce qui élimine la possibilité dun comportement synthétique bilingue où le français et langlais seraient utilisés à peu près aussi souvent en public.
Compliqué, avez-vous dit? Adressez vos questions au CLF. Retenons simplement que le SLUP peut classer dans le segment français, par exemple, quelquun qui sétait classé français-anglais en réponse à la question générale, cest-à-dire selon le GLUP
En 1996, on tenait le discours suivant "Le gouvernement veut se doter dindicateurs qui lui permettront dévaluer de très près limpact des mesures de politique linguistique qui seront adoptées après consultation. il se propose par ce moyen dadapter rapidement la politique linguistique à lévolution de la situation de la langue française."
Or la marge derreur du SLUP serait denviron un point de pourcentage pour le Québec et la région de Montréal mais sélèverait à deux points de pourcentage dans lîle. Cest beaucoup puisque les comportements sociaux névoluent dhabitude que graduellement. Combien dannées seront nécessaires avant quune mesure aussi imprécise indique que la situation a changé de façon significative, notamment dans lîle de Montréal? Et quels sont les comportements linguistiques des plus de 18 000 personnes échantillonnées quon na pas pu interviewer à cause, par exemple, dun refus de répondre?
Contrairement au PLOP de Statistique Canada, qui comporte une marge derreur infime et un taux de non-réponse négligeable, et dont la construction ne laisse aucune prise aux hypothèses discutables et aux décisions arbitraires, le SLUP laisse donc pas mal de place aux mystificateurs. Aux crédules de ségosiller sur le succès apparent de la politique linguistique québécoise et du CLF. Examinons plutôt le tableau 1 qui compare les trois estimations de la langue publique, lune provenant du recensement de mai 1996 et les deux autres du sondage de mars 1997.
Le SLUP exagère la position du français
Il en ressort demblée que comparé au PLOP et au GLUP, le SLUP exagère partout la position du français relativement à langlais comme langue dusage public. Et ce, tout particulièrement dans lile de Montréal.
Pour lensemble du Québec et la région métropolitaine de Montréal, on peut obtenir les valeurs du SLUP à partir de celles du PLOP, mais au prix dajouter au segment français du PLOP la totalité de sa catégorie français-anglais. Cela reviendrait cependant à compter comme étant de langue dusage public française tous les allophones trilingues qui continuent à parler leur langue maternelle à la maison. Par rapport au PLOP~ le SLUP parait ainsi biaisé en faveur du français.
De même, on peut obtenir le SLUP pour ces deux régions à partir du GLUP si lon reclasse comme français la totalité des comportements bilingues français-anglais du GLUP Mais cela équivaudrait à verser au segment français tous ceux qui ont insisté pour dire au téléphoniste que de façon générale, ils employaient les deux langues en public aussi souvent lune que lautre. De ce point de vue aussi, le SLUP paraît faussé en faveur du français.
Quant à lîle de Montréal, on peut obtenir le SLUP en faussant le GLUP en faveur du français, comme ci-dessus. Mais le traitement analoguedu PLOP ne donne que 69 % de francophones, langue publique, ce qui demeure encore deux points au-dessous du mirobolant 71 % selon le SLUP.
Trouvez lerreur.
Létude SLUP note que "dans lîle de Montréal, les taux de participation et de réponse plus élevés des francophones [langue maternelle] et des natifs ont entraîné une surreprésentation denviron deux points [de pourcentage] des francophones" et que cela a entraîné une surestimation de lusage du français en public et une sous-estimation de lusage de langlais. Quand jai demandé à la direction de la recherche au CLF pourquoi on navait pas ajusté le SLUP pour éliminer ce biais, on ma répondu que la surestimation en cause était de toute. façon inférieure à la marge derreur de 2 % du SLUP pour lîle. Les étudiants de Méthodes quantitatives 101 vont rigoler. Lerreur aléatoire nest pas une éponge quon passe tout bonnement sur lerreur systématique!
Comment le CLF et le comité interministériel chargé de lopération SLUP ont-ils pu avaliser et faire miroiter le chiffre de 71 % de francophones, langue publique dans lîle de Montréal, tout en sachant pertinemment que ce nest pas seulement synthétique, mais faux? Si besoin était, voilà encore une preuve de lasservissement de la recherche au politique, que je dénonçais dans lopération bilan de 1996.
| Pourcentage de la population selon trois estimations de la langue dusage public |
||||
|---|---|---|---|---|
|
|
Français |
Français et anglais |
Anglais |
Autre |
| Ensemble du Québec |
|
|
|
|
| PLOP |
85 |
2 |
12 |
1 |
| GLUP |
84 |
3 |
12 |
1 |
| SLUP |
87 |
- |
11 |
1 |
| Région métropolitaine de Montréal |
|
|
|
|
| PLOP |
73 |
5 |
20 |
2 |
| GLUP |
75 |
4 |
20 |
1 |
| SLUP |
78 |
- |
21 |
1 |
| Île de Montréal |
|
|
|
|
| PLOP |
62 |
7 |
29 |
3 |
| GLUP |
68 |
4 |
27 |
1 |
| SLUP |
71 |
- |
28 |
2 |
Néron jouait, dit-on, du violon. À Québec, dans leur tour divoire les penseurs de la langue jouent, eux, avec un logiciel.
Dernier de deux textes
Nous avons vu, hier, que comparativement au PLOP de Statistique Canada et au GLUP, lindice synthétique de langue dusage public (SLUP) du Conseil de la langue française parait faussé en faveur du français partout au Québec. Et que du point de vue du PLOP et dune élémentaire rigueur scientifique, le GLUP et le SLUP sont tous les deux faussés en faveur du français quant à la situation dans lîle de Montréal.
Létude du CLF tombe malgré tout sur deux vérités quil est toujours bon de rappeler. Primo, la langue maternelle est, et de façon massive, un déterminant majeur de la langue utilisée en public en matière de comportements tant généraux que sectoriels. Lautre déterminant majeur, encore plus décisif est la langue dusage à la maison. Prodige! A force de tourner en rond autour de la langue, Québec a fini par redécouvrir la roue.
Cela confirme le bien-fondé de la construction du PLOP mis au point à Statistique Canada. Et cela confirme que la position du français vis-à-vis langlais comme langue dusage public, et donc comme langue dintégration, ne peut que pâtir de la baisse sensible du poids des francophones, langue maternelle ou langue dusage à la maison, dans lîle de Montréal.
A ce propos, examinons lévolution du PLOP depuis 1986 dans lîle. Pour mieux dégager la tendance, le tableau 1 présente le PLOP simplifié par la répartition égale du résidu français-anglais entre les segments français et anglais.
La tendance est claire. Selon le PLOP, le français recule comme langue publique dans lîle. Et lusage de langlais augmente, en même temps que celui des autres langues. Le score PLOP du français a perdu en tout un peu plus de deux points de pourcentage depuis 1986.
Sil sagissait du SLUP, cette tendance ne serait même pas significative, sa marge derreur étant justement de lordre de deux points de pourcentage, la variation ne serait pas perceptible. Le PLOP permet au contraire de conclure quil y a effectivement lieu de sinquiéter pour la position du français en tant que langue commune, dans lîle.
Néron jouait, dit-on, du violon. A Québec, dans leur tour divoire, les penseurs de la langue jouent, eux, avec un logiciel.
Létude SLUP a redécouvert une seconde vérité essentielle. De tous les comportements publics sectoriels, cest la langue de travail qui a, et de très loin, la plus grande incidence sur la langue employée de façon générale en public. Cela aussi vaut la peine quon sy attarde.
Le tableau 2 compare les réponses à la question du sondage Léger et Léger utilisé pour établir le SLUP sur la langue de travail à celles recueillies sur le même sujet en 1971 par la commission Gendron, puis en 1979 et 1989 par le CLF Létude SLUP nous avertit que cette comparaison serait douteuse parce que le questionnaire de mars 1997 diffère de ceux des sondages antérieurs. Quimporte. La mise à jour de cet indicateur primordial a trop tardé. Osons donc regarder cela sous toute réserve.
Le tableau 2 suggère quà Montréal, le français aurait stagné comme langue de travail, sinon reculé quelque peu au cours des années 90.
Lopération SLUP ne nous a pas fait perdre que trois ans et demi. Combien nous a-t-elle coûté? La facture du sondage nest que la pointe de liceberg. Ces ressources auraient mieux servi à mener une enquête approfondie sur la langue de travail.
Dans nimporte quelle société daccueil, la langue de lavancement socio-économique est linstrument dintégration linguistique par excellence des immigrants. Le gouvernement Bourassa na pas eu besoin dun logiciel dernier cri pour le savoir, comme en fait foi la loi 22. Le français y gagnerait si lon ciblait mieux les objectifs de la politique linguistique au lieu de se taper des envolées lyriques sur une nébuleuse langue dusage public synthétique, à grands coups de "le-français-fait-des-progrès-mais-il-reste-du-chemin-à-faire".
Le français nest pas une langue de bois! Cest une évidence que la situation actuelle nest pas la même que celle du Montréal des années 50 ou 60. Mais quelles sont les tendances au cours des années 80 et 90? Lappareil gouvernemental semble tout faire pour en différer la prise de conscience.
Comme indice de langue dusage public général, le PLOP suffit. En outre, lénorme échantillon qui le sous-tend permettrait de lanalyser selon lâge, le sexe, la profession, voire de réaliser des études longitudinales en suivant des cohortes dimmigrés dun recensement à lautre. Et de suivre lévolution du PLOP dans des endroits névralgiques comme louest de lîle de Montréal et lOutaouais, qui paraissent décidément bien éloignés du perchoir du CLF.
Lavantage des données de recensement sur les résultats de sondage soulève une question dactualité. Depuis 1971, le recensement nous informe sur la langue dusage à la maison. Tous savent quelle richesse de renseignements on a pu en tirer. Québec devrait exiger que Statistique Canada pose enfin une question sur langue de travail. Le contenu du recensement de 2001 se décide dans les prochaines semaines.
Quelles recherches ne pourrait-on faire avec cette information renouvelée à tous les cinq ans, sans dépendre dorganismes par trop inféodés au pouvoir comme lest devenu le CLF? La pitoyable opération SLUP ne fait que reconfirmer à quel point notre connaissance de la situation linguistique profiterait de pareille démocratisation du savoir.
| Tableau 1: % de la population selon la première langue officielle parlée (PLOP simplifié), île de Montréal |
|||
|---|---|---|---|
| français |
anglais |
autre |
|
| 1986 |
67,3 |
30,8 |
1,9 |
| 1991 |
65,8 |
31,7 |
2,6 |
| 1996 |
65,0 |
32,1 |
3,0 |
| Tableau 2: % de la main d'uvre selon le temps de travail en français |
||||
|---|---|---|---|---|
| temps de travail en français |
1971 |
1979 |
1989 |
1997 |
| 90% ou + |
42 |
51 |
56 |
54 |
| 50% à 89% |
27 |
26 |
29 |
26 |
| 49% ou - |
31 |
23 |
15 |
20 |
Le Devoir, 24 et 25 septembre 1999