POUR EN FINIR AVEC L'OBSESSION LINGUISTIQUE
VICTOR PICHÉ
L auteur est directeur du département de démographie et membre du Centre interuniversitaire détudes démographiques de lUniversité de Mont réal.
Le débat entre monsieur Alain Dubuc, éditorialiste en chef du journal La Presse, et madame Louise Beaudoin, ministre des Relations internationales et ministre responsable de la Francophonie et de la Charte de la langue française, sur le français à Montréal (La Presse, 2 et 9 octobre), soulève une question fondamentale sur linterprétation des données démo-linguistiques.
Les alarmistes et certains militants du PQ naiment pas ces nouveaux indicateurs de la langue dusage public car ils donnent une image plus positive du fait français que ne le font les indicateurs traditionnels. Comme le montre Paul Béland, la très grande majorité de la population de Montréal utilise le français comme langue dusage public, y compris sur lîle de Montréal. Pour Marc Levine aussi, analysée dans la perspective de la "langue dusage public" au lieu de la "langue dusage privé ", la situation démo-linguistique semble plus favorable quelle ne le paraît à première vue. (p.36l).
Dun côté, Alain Dubuc parle de manipulation intellectuelle en faisant, référence à lapproche doctrinaire et à lalarmisme linguistique de MM. Charles Castonguay et Marc Termote. De lautre, Madame Beaudoin utilise en réplique quelques passages du livre de Marc Levine, La reconquête de Montréal, publié en français en 1997, pour justifier les inquiétudes de certains militants du Parti québécois quant à la situation du français sur lîle de Montréal.
Dans les faits, la question centrale ici ne porte pas sur limportance stratégique de préserver le fait français à Montréal, importance qui rallie une bonne partie des citoyens et citoyennes du Québec et la plupart des démographes. Ce qui pose problème et cest ici que cesse le consensus cest dune part, la définition même de ce quest Montréal territoriale-ment et, dautre part, quelk valeur accorder à la langue parlée à la maison dans lanalyse politique du fait français. Je fais partie des nombreux démographes qui ne partagent pas lalarmisme linguistique des uns et des autres, et surtout pas lorsque cet alarmisme est fondé sur des projections dont certains choix méthodologiques sont discutables tant du point de vue sociologique que politique.
En premier lieu, le choix de lîle de Montréal comme unité territoriale na pas vraiment de sens car lîle na pas de véritable signification ni politique (du moins pour le moment) ni sociologique. En fait, projeter la langue dusage à partir des résidants de lîle, cest comme si on sintéressait à savoir quelle langue domine la nuit alors quune bonne partie de la population est endormie. Cette approche occulte la vitalité linguistique de lîle à partir de 6h le matin, lorsque les ponts sont remplis de francophones qui font monter les cotes découte des programmes de radio francophones diffusés sur lîle et qui sapprêtent à gagner une île où ils et elles travailleront ou étudieront ou magasineront en français. Cest à ce moment-là que ça se passe, non?
En deuxième lieu, il faut dire que la langue dusage des résidants de lîle de Montréal est un très mauvais indicateur du fait français à Montréal et c'est là mon deuxième point. En effet, les famil les "allophones" peuvent adopter une diversité de stratégies linguistiques au foyer et cela est particulièrement vrai dans le contexte spécifique de Montréal où lécole française est obligatoire pour les enfants. Plusieurs études montrent en effet que lun des effets de la Loi 101 aura été daugmenter les personnes trilingues puisque les parents allophones, tout en désirant conserver leur langue maternelle, voudront, tout comme les autres Montréalais dailleurs, que leurs enfants connaissent aussi langlais. Les familles allophones ont donc trois choix de langue dusage à la maison et les stratégies varieront selon les objectifs linguistiques poursuivis: rétention de la langue maternelle versus connaissance de la langue anglaise pour faire face au monde de demain versus connaissance de la langue française assurée par lécole. Mais, quelle que soit la langue parlée à la maison, ce qui compte du point de vue de lintégration linguistique cest la langue commune ou publique. À ce titre, lindice suggéré par Paul Béland, du Conseil de la langue française (Paul Béland, " Des chiffres et des lettres. Les statistiques sur la première langue officielle parlée donnent une représentation bien imparfaite de la réalité ", Le Devoir, mardi 5 octobre 1999.), constitue une nette amélioration sur les indicateurs traditionnels provenant des questions des recensements canadiens. Àmon avis, les questions du recensement sont de moins en moins utiles pour au moins deux raisons: la première a trait aux difficultés de comparaison dun recensement à lautre et la deuxième au fait que dautres sources de données, de plus en plus disponibles dailleurs, donnent une meilleure image du fait français à Montréal. Marc Le-vine, qui constitue une référence importante dans la réplique de la ministre, ne manque pas de reprendre àson compte la critique des indicateurs traditionnels de lintégration linguistique:
" Enfin, et le Comité interministériel sur la situation de la langue française la pertinemment souligné, il faut dire que les méthodes traditionnelles dexamen " lu processus dintégration linguistique des immigrants seraient quelques peu trompeuses " (p.360) ".
En terminant, jaimerais dire un dernier mot sur le travail de Marc Levine dont se sert madame Beaudoin. Ayant lu et apprécié les résultats de ses analyses dans la première version de son livre dabord publié en anglais, en 1990, jai été étonné de le voir apparaître dans le contexte de la réplique de madame Beaudoin. Javais souvenir de propos très nuancés et je ne voyais pas comment son nom pouvait être associé à des propos alarmistes. Se pouvait-il que lauteur en ait remis dans la version française publiée en 1997? La réponse est non. Outre les citations déjà présentées ci-haut, qui vont plutôt dans le sens de ma propre argumentation, on pourrait en citer dautres qui donnent un son de cloche plutôt nuancé comme par exemple:
"Bref, tout porte à croire que lintégration linguistique des immigrants à la société francophone, bien que fragile, est sur la bonne voie. " (p. 360)
Il faut donc en finir avec lobsession linguistique. Il faut cesser de se quereller à propos dindicateurs peu significatifs qui nourrissent lalarmisme. Reconnaissons que le fait français se porte plutôt bien que mal à Montréal et efforçons-nous de suivre lévolution de lintégration linguistique à l'aide d'indicateurs qui donnent l'heure juste.
Projeter la langue dusage à partir des résidants de l'île, cest comme si on sintéressait à savoir quelle langue domine la nuit alors quune bonne partie de la population est endormie.
Plusieurs études montrent que lun des effets de la Loi 101 aura été daugmenter les personnes trilingues.
La Presse, samedi le 17 octobre, 1999