Sondage de lOLF sur la langue, lécole et les modèles linguistiques privilégiés

Sondage de l’OLF sur la langue, l’école et les modèles linguistiques privilégiés

LES QUÉBÉCOIS SONT SATISFAITS DES ENSEIGNANTS MAIS TROUVENT QUE LE FRANÇAIS DES ÉTUDIANTS EST INADÉQUAT

PIERRE BOUCHARD

JACQUES MAURAIS

Les auteurs sont respectivement chef du service de la recherche et des ressources documentaires à l’Office de la langue française et chercheur au Conseil de la langue française.

Ce texte qui suit est un condensé d’un article qui paraîtra dans le prochain numéro de la revue Terminogramme publiée par l’Office de la langue française. Cet article fait partie d’un dossier ayant pour titre La Norme du français au Québec — Perspectives pédagogiques.

Terminogramme est distribuée par Les Publications du Québec et il sera possible de se procurer ce prochain numéro à compter du 10 septembre.

L’insatisfaction de l’opinion publique en ce qui concerne l’enseignement de la langue maternelle s’est exprimée à plusieurs reprises dans les médias depuis quelques décennies. Dans ce contexte, il nous apparaissait important de chercher à connaître l’état de l’opinion publique sur le français enseigné et sur la norme à privilégier dans les écoles. Les données dont il sera ici question ont été recueillies par entrevue téléphonique à l’aide d’un questionnaire fermé à l’automne 1998 auprès de 1591 francophones. Une version plus courte du même questionnaire a été utilisée auprès de 302 anglophones et 336 allophones qui connaissaient suffisamment le français pour participer à une entrevue téléphonique en français.

Quelle évaluation fait-on de la langue parlée des enseignantes et enseignants québécois? En général, les francophones sont très positifs envers le parler des enseignants. Ils sont 83 % à affirmer que le personnel enseignant parle bien (73 %) ou très bien (10%), et ce, même s’ils sont 84 % à souhaiter une amélioration générale de la langue parlée dé ces enseignants.

L’évaluation de la langue parlée des enseignants est donc globalement positive. Mals à quel modèle ce genre d’évaluation peut-il renvoyer? Au parler des Français de France, à celui des lecteurs de nouvelles de Radio-Canada, à celui des politiciens du Québec ou à celui des gens ordinaires des jeux télévisés? Selon les francophones qui ont participé à cette recherche, la réponse est claire. En effet, rares sont les enseignants qui parlent vraiment comme des Français de France (1 %), ils auraient plutôt tendance à parler «comme le monde ordinaire qu’on voit dans les jeux télévisés» (65 %) ou, dans une bien moindre mesure, comme les lecteurs de nouvelles de Radio-Canada (19 %) ou la plupart des politiciens (15%).

A partir de la, nous avons cherché à savoir si cette façon de parler était satisfaisante ou si on devait y apporter des améliorations. On constate d’abord que les francophones en général n’ont pas tendance à privilégier le parler des Français de France pour le personnel enseignant des écoles du Québec, très peu (<1 %) ayant souhaité qu’il se conforme à un tel modèle. Par ailleurs, le parler des lecteurs de nouvelles de Radio-Canada semble constituer un pôle d’attraction incontournable: plus d’une personne sur trois (38 %) affirme que le personnel enseignant devrait plutôt parler comme des lecteurs de nouvelles de Radio-Canada, alors que dans la réalité on affirme qu’il parle comme des politiciens ou comme des gens ordinaires. Quelque 30 % des francophones se contentent de souhaiter que le personnel enseignant parle comme des gens ordinaires, un parler que l’on pourrait qualifier de vernaculaire.

Perception positive

Après cette évaluation générale du parler des enseignants, nous avons cherché à voir ai certaines catégories du personnel enseignant parlaient mieux que d’autres, si « les professeurs de français du primaire et du secondaire au Québec (par exemple] parlaient mieux ou moins bien que les professeurs des autres matières ». Très peu (5%) ont une perception négative du parler des professeurs de français, les autres affirmant au contraire qu’ils parlent mieux (42%) ou tout au moins aussi bien (53%) que les enseignants des autres matières.

Bref les francophones du Québec ont généralement une perception positive de la langue parlée des enseignants du Québec, mais ils souhaitent une certaine amélioration. Ils semblent favoriser chez ces enseignants un parler qui s’alignerait sur celui des lecteurs de nouvelles de Radio-Canada. Enfin, le parler des professeurs de français est mieux ou tout aussi bien perçu que celui des professeurs d’autres matières et il leur semble normal que le parler des professeurs de français soit meilleur que celui des professeurs d’autres matières (c’est du moins l’opinion de 68% des francophones).

Nous avons aussi cherché à évaluer la perception que la population francophone a de la compétence du personnel enseignant pour l’enseignement d’un bon français écrit. Le personnel enseignant en français au primaire et au secondaire au Québec a-t-il « les compétences nécessaires pour enseigner un bon français écrit » et qu’en est-il dans le cas du personnel qui enseigne les autres matières?

Il est intéressant de constater que trois francophones sur quatre (75 %) estiment que les professeurs de français ont les compétences nécessaires pour transmettre un savoir, alors que, dans le cas des professeurs d’autres matières, les opinions sont beaucoup plus partagées: seulement 48% des répondants et répondantes affirment que les professeurs qui enseignent d’autres matières auraient « les compétences nécessaires pour enseigner un bon français écrit ».

Pour synthétiser les informations qui précèdent, nous avons eu recours à une technique statistique qui nous permet de classer les francophones selon leurs opinions sur l’enseignement du français parlé et écrit. Nous obtenons ainsi quatre groupes de francophones qui se répartissent de la façon suivante:

Évaluation des compétences des jeunes

Malgré les compétences reconnues au personnel enseignant en ce qui a trait à l’enseignement du français écrit, on a tout de même tendance à critiquer les résultats de son enseignement En effet, trois francophones sur quatre (73 %) estiment qu’à la fin de leurs études secondaires, les finissants des écoles de langue française au Québec sont incapables d’écrire en bon français.

De plus, on a la perception que les jeunes ne font pas d’efforts pour parler français correctement, et ce, malgré le fait que le personnel parle bien français. En effet, selon les deux tiers des francophones interrogés (67 %), les jeunes s’efforcent peu ou pas du tout de parler français correctement.

Ces informations sont préoccupantes. Il semble y avoir un écart entre, d’une part, le parler du personnel enseignant, ses compétences reconnues tant pour enseigner le français parlé que le français écrit et, d’autre part, les compétences acquises par les finissants. Plusieurs questions se posent alors. D’abord, une question très générale: où est le problème, si problème il y a? Est-ce une question de compétences, même si l’on affirme que le personnel enseignant semble avoir les compétences nécessaires? Est-ce une question de comportement de la part de ce personnel, même si on évalue qu’il parle bien? Est-ce une question de programme, ce programme que l’on s’apprête à modifier, à renforcer? Enfin, est-ce une question d’instruments de formation plus ou moins bien adaptés aux besoins des jeunes?

Les modèles linguistiques des non-francophones

Les anglophones adoptent la langue du Québec, les allophones, celle de la France

Afin de bien saisir les modèles normatifs privilégiés par les allophones et les anglophones en ce qui a trait à l’enseignement du français, il nous apparaît important de chercher à déterminer au préalable leur choix de modèle normatif quand ils ou elles parlent français, ainsi que leur évaluation de la manière de parler des francophones.

L’évaluation que l’on fait de sa manière de parler traduit une adhésion plus ou moins consciente à l’un des modèles normatifs prévalant dans le milieu. Dans cette perspective, on constatera avec intérêt que les allophones ont plus l’impression de parler français (60%) que les anglophones (44%) qui, eux, ont plus l’impression de parler québécois. ils se distinguent des anglophones en privilégiant le modèle français et il s’agit d’une distinction statistiquement significative.

Les résultats qui suivent corroborent ce que nous venons de constater. Plus de la moitié des allophones (55 %) affirment parler à la manière française (20% tout à fait à la manière française et 35 % plutôt à la manière française) alors que seulement le tiers des anglophones (33 %) se disent dans cette situation, si on additionne ceux et celles qui parlent tout à fait à la manière française et ceux et celles qui parlent plutôt à la manière française. Les allophones connaissent moins le Québec, et sans doute plus la France, que les anglophones; et ces derniers, malgré certaines difficultés, sont sûrement plus intégrés au contexte québécois.

Un modèle de référence

Après avoir vu à quel modèle normatif général les non-francophones adhèrent ou ont tendance à adhérer, il devient intéressant de déterminer l’évaluation qu’ils font du parler de la population francophone née au Québec. Cette dernière parle-t-elle très bien, bien, mal ou très mal le français? En répondant à une telle question, les anglophones et les allophones ne décrivent pas vraiment ce qu’est leur conception du modèle québécois en matière de langue mais nous renvoient à un modèle qu’ils imaginent plus ou moins consciemment et auquel ils adhèrent ou auraient tendance à adhérer.

L’évaluation du parler des francophones est généralement positive: plus de deux anglophones ou allophones sur trois (68 %) considèrent que les francophones nés au Québec parlent bien ou très bien. Les anglophones sont en général plus positifs que les allophones; ils divergent d’opinion notamment à la catégorie «très bien». En effet, 16% des anglophones affirment que les francophones nés au Québec parlent très bien, alors que seulement 9 % des allophones font cette affirmation.

Par ailleurs, il ne faut pas négliger le fait qu’au moins le quart des anglophones et des allophones considèrent que la population francophone née au Québec parle mal. Soulignons que les allophones se montrent les plus sévères sur ce point (32 % des allophones comparativement à 25 % des anglophones).

Comment interpréter cette évaluation? Pourquoi en est-on venu à la conclusion que certains Québécois parlent très bien, d’autres bien et d’autres mal? Sans doute parce que l’on a une idée plus ou moins précise d’un parler idéal auquel on compare le parler de la population francophone née au Québec, d’un modèle auquel on se réfère.

On dira que telle personne parle à la manière française et d’une autre qu’elle parle à la manière québécoise. Si on se fie aux opinions reçues sur la norme, on aura sûrement tendance à dire que les personnes qui parlent français ou à la manière française parlent mieux que les autres. Qu’en est-il des populations consultées?

On constate d’abord que, pour la très grande majorité des anglophones et des allophones, les francophones nés au Québec parlent à la manière québécoise (92 %) ou parlent tout simplement québécois (86 %). Ce constat est lourd de signification: il nous renvoie à l’évaluation plus ou moins positive que l’on fait de la manière de parler des francophones. Si on estime que les francophones parlent français, on affirmera que ces derniers parlent bien (> 95 %), alors qu’à l’inverse, si on estime que les francophones parlent québécois, on dira qu’ils parlent plus ou moins mal, la proportion des non-francophones affirmant qu’ils parlent bien descend à 62 % et 69%.

Ce que les parents souhaitent

Une autre façon d’aborder la question de la norme est de chercher à déterminer le modèle de langue que les parents souhaitent que leurs enfants parlent Souhaiteraient-ils qu’ils apprennent à «parler comme des Français de France, comme des personnes qui lisent les nouvelles de Radio-Canada, comme la plupart des politiciens du Québec ou comme le monde ordinaire qu’on voit dans les jeux télévisés?».

Malgré les limites évidentes de cette typologie, il nous apparaît tout de même intéressant de constater que les allophones ont plus tendance à privilégier un modèle du français parlé apparenté d’une façon ou d’une autre au modèle français et véhiculé par les Français de France ou, dans une certaine mesure, par les lecteurs de nouvelles de Radio-Canada (71 %). Les anglophones, pour leur part, sont moins portés que les allophones à aller dans ce sens (58 %) et, de ce fait, ils adhèrent plus facilement au parler des gens ordinaires (34%) que ces derniers (26%).

Cet attrait suscité par le modèle français devient encore plus évident quand on demande aux non-francophones s’ils souhaitent que, dans les cours de français, leurs en fants «apprennent à parler tout à fait à la manière françai. se, plutôt à la manière française, plutôt à la manière québé coise ou tout à fait à la manière québécoise». Les allophones favorisent nettement le parler à la manière française (72%) alors que les anglophones se montrent très partagés entre le parler à la manière française (51 %) et celui à la manièrE québécoise (49 %).

Partagés

Enfin, il est possible d’observer les mêmes tendances pour ce qui est de l’apprentissage du français écrit Les allophones privilégient toujours le modèle français: 62 % «aimeraient que leurs enfants apprennent à écrire lefrançais comme desjournalistesfrançais». Les anglophones, quant à eux, sont encore aussi partagés entre le modèle français et le modèle québécois: 52 % «aimeraient que leurs enfants apprennent àécrire 1eJ5?znçais comme des journalistes québécois».

Les allophones privilégient le modèle du français parlé par les Français de France, l’apprentissage du parler à la manière française et l’apprentissage du français écrit tel que le pratiquent les journalistes français. A l’inverse, les anglophones privilégient le modèle québécois: l’apprentissage du français parlé par les gens ordinaires, l’apprentissage du parler à la manière québécoise et l’apprentissage du français écrit des journalistes québécois.

Par ailleurs, les allophones et les anglophones semblent s’entendre sur une sorte de moyen terme entre les modèles français et québécois décrits précédemment et qui se traduit par les souhaits suivants pour leurs enfants: l’apprentissage du français parlé par les lecteurs de nouvelles de Radio-Canada, l’apprentissage du parler à la manière française et l’apprentissage du français écrit tel que le pratiquent les journalistes québécois.

Par ailleurs, les allophones et les anglophones semblent s’entendre sur une sorte de moyen terme entre les modèles français et québécois décrits précédemment et qui se traduit par les souhaits suivants pour leurs enfants: l’apprentissage du français parlé par les lecteurs de nouvelles de Radio-Canada, l’apprentissage du parler à la manière française et l’apprentissage du français écrit tel que le pratiquent les journalistes québécois.

Bref, cette catégorisation nous permet de spécifier les orientations générales des allophones et des anglophones et de mesurer l’attrait général des modèles. Ainsi, plus de la moitié des allophones (54 %) adhèrent au modèle français, un peu plus du quart (27%) sont intéressés par le modèle intermédiaire (la variante québéco-française) et le reste (19 %) privilégie le modèle québécois. Dans le cas des anglophones, la situation semble moins polarisée, ils se répartissent à peu près également entre les trois modèles: 36 % adhèrent au modèle québécois; 33 % à un modèle intermédiaire (la variante québécofrançaise) et 31 % au modèle français.

Le Devoir, 8 et 9 sept. 1999