Une partie de la sociolinguistique se consacre à l'étude des interactions verbales: par exemple, dans la section Langue et genre, on présente des études sur la façon dont se déroule une conversation homme/femme: on pourrait parler de micro-sociolinguistique, puisque le facteur déclencheur est une situation ou un interlocuteur précis plutôt qu'une facteur social plus général comme l'âge ou le genre.
Notre façon de parler et notre choix de mots sont conditionnés par le contexte social, i.e.: par la situation dans laquelle on se trouve, par la nature de nos interlocuteurs... Ainsi, il serait farfelu de décrire un concert de l'OSM en utilisant le langage et le style utilisés pour décrire un match de hockey. Ces différentes façons de parler, à l'intérieur d'une variété linguistique donnée, sont parfois appelées registres et se traduisent généralement par des variations d'ordre lexical et phonologique. À la limite, registres et variétés se confondent. Souvent, dans l'esprit de ceux qui y voient une différence le registre est le choix de formes différentes appartenant à une même variété. Mais , la distinction n'est pas toujours évidente.
Nous allons porter notre attention, dans cette section, sur un aspect précis de la variation selon le contexte qui illustre bien la dimension sociale du langage: l'évolution des pronoms personnels tu/vous et des appellatifs (ou formes d'adresse) qui reflète le statutqu'on accorde à l'interlocuteur.
En 1996 [date de la rédaction de cette section], lorsque certains étudiants s'adressaient à moi, ils disaient «Madame, est-ce que vous ramassez les travaux?» alors que d'autres disaient plutót: «Françoise, okay tu donnes le travail plutôt?» C'était plus répandu avant que ne se répande l'ultra-conservatisme, du moins est-ce ce que j'aimerais croire! On s'adressait pourtant à la même personne et le choix d'une forme d'adresse plutót qu'une autre n'est pas aléatoire: il y a des règles précises (bien qu'implicites et souvent complexes) qui gouvernent ce choix. Les personnes qui utilisent le tu en s'adressant à moi, ne s'adressaient peut-être pas à d'autres proffes (le féminin est utilisé de manière générique pour simplifier le texte!) de la même façon: «Jean, okay tu nous donnes tes notes la semaine prochaine?» Quelles sont les règles qui gouvernent les appellatifs (formes d'adresse) et comment évoluent-elles dans le temps?
Pour bien comprendre l'effet réel de ces subtilités, imaginez que je me tourne vers l'un(e) d'entre vous et que je lui demande: «Monsieur/mademoiselle, j'aimerais avoir votre opinion sur la façon dont se déroule le cours jusqu'à présent». Comment réagiriez-vous si ensuite je me tournais vers vous en vous demandant: «Toi, qu'est-ce que tu en penses?» Vous auriez un petit pincement au coeur, n'est-ce pas?
Dans ces exemples, le choix entre les pronoms tu/vous et les appellatifs monsieur/mademoisel/nil sert à renforcer ou à établir les rapports sociaux entre les interlocuteurs. Leur emploi est gouverné par des règles qui doivent être apprises: j'étais étonnée d'entendre ma nouvelle belle-soeur, anglophone, tutoyer ma mère: jamais je n'aurais pu tutoyer ma belle-mère. Les règles d'emploi du tu/vous posent des problèmes pour l'anglophone apprenant le français.
Tutoyez-vous vos parents? Les appelez-vous par leur prénom?
Controverse: La question du tutoiement est objet de controverse, ici comme ailleurs. Pour l'ailleurs, voici les règlements divergents de deux institutions françaises, un lycée standard et une école pour délinquants:
| L' article 26 du
règlement intérieur précise des sanctions qui
identifient l'interdit : notamment l'insolence, la violence, le tutoiement provocateur, la
grossièreté, envers le professeur, le surveillant, l'agent de
service..., sont sanctionnées d'exclusion http://perso.netinfo.fr/PLangevin/college.htm Délinquance en milieu scolaire "Si les cas de violence brutale restent rares, les incivilités quotidiennes au sein des établissements scolaires ont connu une augmentation inquiétante durant ces dix dernières années. Ce sont les enseignants mais aussi les élèves les plus faibles qui en sont les victimes souvent silencieuses. Le ras-le-bol des enseignants face à des comportements qui remettent en cause directement leur autorité, la peur des élèves face au racket et aux rapports de force permanents traduisent ce que l'on perçoit à juste titre comme le "malaise de l'école". Le langage (tutoiement, insultes, insolence), le comportement (désinvolture, détériorations, gestes provocants) de certains élèves sapent, par petites touches, l'autorité des enseignants. http://www.republicain-lorrain.fr/2001/02/02/Fichiers_Variables/BriAc004.art |
| Une règle de base : le
tutoiement Pour établir un bon dialogue avec les jeunes, les
profs de l'Auto-Ecole, bien sûr, ont deux ou
trois « trucs ». Comme le tutoiement. « Ça
enlève de la distance, explique Elizabeth Bourgain. Parfois, ça
met un peu de temps. Il y en a certains qui refusent de nous tutoyer dès
le début. Le message, c'est je verrais si je peux avoir confiance en
vous. Et puis, tout doucement, ça vient. » Mais les enseignants ne
font pas non plus d'angélisme : « Il y a aussi des moments
difficile », avoue Catherine Daydé. Mais ils sont mis entre
parenthèses par les compensations. « C'est génial quand on
voit les jeunes s'ouvrir, quand il y en a un qui vient vous dire t'as vu ce que
j'ai lu... On a l'impression d'être le bon Dieu », plaisante cette
enseignante, auparavant prof à Bartoldi à Saint-Denis, qui ne
quitterait pour rien au monde l'Auto-Ecole. http://www.multimania.com/possible/art23a.htm |
Pour certains auteurs, le tutoiement peut être un indice d'abus:
| Les mauvais traitements psychologiques comprennent tout
ce qui nuit au bien-être psychologique de la personne aînée.
Ils peuvent prendre la forme d'attaques
verbales, de menaces, d'intimidation, d'isolement, d'humiliation,
d'infantilisation (ma petite madame, mémère, etc.) et de toute
privation d'affection ou de relations sociales. De plus, le tutoiement sans permission préalable est une
forme d'intimité que les personnes aînées
n'apprécient guère de la part de tous. Bref, les mauvais
traitements psychologiques comprennent tous les actes qui portent atteinte
à l'identité, à la dignité et à la confiance
en soi de la personne aînée (Hétu, 1988; Lévesque,
1990; Tremblay, 1990; Beaulieu, 1992b,c,d,e; Gouvernement du Canada, 1993;
Levasseur, 1993; Paquet, 1993; etc.). La sensibilisation au processus du vieillissement et aux mauvais traitements envers les personnes aînées deviennent des atouts dans la détection des signes de violence. Différents indices permettent de déceler les mauvais traitements. Selon Barabé-Langlois, un geste familier comme le tutoiement peut constituer un signe de mauvais traitement si la personne aînée n'est pas consentante, tout comme l'ouverture de son courrier sans son autorisation ou encore l'incitation à signer un chèque ou des documents légaux ou le fait de lui demander de l'argent à tout propos, de négliger ses soins corporels, de ne pas entretenir son environnement, de la surmédicaliser, etc. (Barabé-Langlois, 1994). http://www.hc-sc.gc.ca/hppb/violencefamiliale/html/1oldsetfrenchfr.htm |
[Édito de D. Bombardier]
[extraits de RC sur le tutoiement à l'école]
Tiré du classique The pronouns of power and solidarity, Brown et Gilman. Alimenté de recherches personnelles.
L'ambiguïté entre pouvoir (statut, respect) et solidarité (intimité) dans le tutoiement se retrouve dans l'évolution des pronoms personnels dans les langues occidentales.
L'opposition tu/vous se retrouve dans plusieurs langues indo-européennes: français: tu/vous italien: tu/voi/Lei (dérivé de La Vostra Signoria, plus utilisé que voi), espagnol: tu/usted allemand: du/Sie. Brown et Gilman ont retracé l'évolution de cette opposition. En anglais, cette distinction a disparu (thou-thee/you-ye=> you). Cependant, nous verrons qu'un autre système a remplacé l'opposition thou/ye. Nous allons également suivre l'évolution en français plus particulièrement.
Période I: Le vous impérial:
Le vous apparaît sous la forme vos chez les romains et était utilisé, outre l'usage pluriel normal, pour s'adresser à l'empereur, soit parce qu'à un moment donné, au IVe siècle, il y a eu deux empereurs (l'un, à Rome et l'autre, à Constantinople) et qu'en s'adressant à l'un, on s'adressait aux deux ou soit parce que l'empereur représentait la collectivité (le nous royal). Peu à peu, le vous singulier s'étendit aux personnages puissants. Vers les 12e-14e siècles, selon les langues, un ensemble de normes s'établirent:
La période du proto-français (VIe-IXe s.): Le pape Grégoire I (590-604) employait tu pour s'adresser dans ses lettres à ses subalternes ecclésiastiques et ceux-ci utilisaient vos à son égard. Par contre, on rencontre, chez un autre Grégoire, Grégoire de Tours (544-595), une alternance tu/vous caractéristique de l'époque:
La période de l'ancien français (IXe-XIIIe): Les chercheurs s'entendent généralement pour dire que l'utilisation du tu/vous n'est ni uniforme ni rigide pendant cette période.
Dans La chanson de Roland (les Chansons de Geste, fin du XIe s.), le tu (plus exactement la 2e personne du singulier) peut alterner avec le vos, comme dans le passage suivant, oú Roland mourant s'adresse à Durendal, son épée: (Magnard p.37)
| Eh! Durandal, bone, si mare fustes!
Quant jo mei perd, de vos n'en ai mais cure. |
Eh! Durandal, ma bonne épée, quel malheur! Puisque je péris, je n'ai plus besoin de vous. |
| Eh! Durandal, cum es bele e clere e blanche! Cuntre soleil si luis es e reflambes! (v. 2316) |
Eh! Durandal, comme tu es belle et
claire et blanche Au soleil tu luis et tu flamboies! |
Cependant, alors que le vos est toujours utilisé pour marquer le respect, alors que le tu peut être utilisé pour marquer sa supériorité (mais pas nécessairement).
Dans le roman de Thèbes (XIIe s.), qui raconte l'histoire d'Oedipe, celui-ci s'adresse au sphinx, créature cruelle que l'on craint, en utilisant vos et celle-ci répond à Oedipe par tu:
| Amis, fait-il, cist miens chemins A ital lei com te dirai Se tu nel sés, jol t'apprendrai |
Ami, fait-il, ce mien chemin A une loi telle que je te dirai Si tu ne le sais, je t'apprendrai |
| Edipus fu corteis et proz: Amis, fait-il, quant vos a toz Del devinail faites tal lei |
Oedipe fut courtois et preux: Ami, fait-il, lorsque à tous Vous imposez telle règle de la devinette |
Dans les romans courtois de Chrétien de Troie (XIIe s.), l'emploi du tu condescendant et méprisant devient plus évident. Dans Érec et Énide, qui raconte les aventures d'Érec, chevalier de la Table Ronde, on assiste à une confrontation entre Érec et un autre chevalier, Yder. Érec empêche l'amie de Yder de prendre un faucon, ce qui fâche Yder et est considéré comme un outrage. Celui-ci exprime sa colère et son mépris en utilisant le tu, alors que Érec poursuit calmement avec vous:
| (Yder) - Cui? fet il, vassax, qui es tu, qui l'espervier m'as contredit? |
Eh quoi! fait-il, qui es-tu, vassal, toi qui as contre moi revendiqué l'épervier |
| (Erec) - Or, avez vos folie dites, fet Erec, au mien esciant; ce sont menaces de neant que tot par mesure vos dot |
Vous venez de dire une folie, fait Erec; à mon sens, ce sont des menaces en l'air car je ne vous crains guère. |
Après le combat, Érec, épargne Yder qu'il a vaincu. Celui-ci utilise le tu pour le remercier et va ensuite poursuivre avec vous, en signe de respect.
Période II: La marque du pouvoir/statut, une relation asymétrique:
Vers la fin de l'époque médiévale (14e s.), l'opposition tu/vous va progressivement s'établir comme la marque du pouvoir et de la hiérarchie: reflétant le degré de contrôle d'une personne sur une autre: la noblesse s'adresse aux gens du peuple par tu et ceux-ci utilisent le vous à leur égard. Dans la famille, quel que soit le niveau social, les parents utilisent tu envers les enfants et ceux-ci utilisent en retour le vous.
Dans les textes de l'époque, Dieu s'adresse aux anges en disant tu et ceux-ci répondent par vous; les chrétiens s'adressent aux turcs et aux juifs par tu et ceux-ci doivent répondre par vous.
L'enfant apprenait donc à distinguer dans sa famille la relation asymétrique de pouvoir qu'il retrouvait ensuite à l'échelle de la société en général. Entre égaux, on utilisait le tu ou le vous selon le niveau social: les nobles se vouvoyaient et les autres (les roturiers) se tutoyaient. Cette pratique se généralisa et, au 17e siècle, dans la noblesse et la bourgeoisie, on se vouvoyait entre mari et femme, entre parents et dans la relation filiale, lorsque l'enfant était suffisamment âgé. Le pouvoir pouvait être représenté par plusieurs attributs: âge, richesse, origine, sexe, profession...
La période du français moderne (XVIIe s., fondation de l'Académie Française en 1635). L'emploi de vous est généralisé et bien établi chez les nobles au XVIIe s.. A titre d'exemple, le grammairien De l'Estang affirme (De la Traduction, 1660):
"On ne dit jamais tu ni toi en français; il n'y a qu'un maître qui puisse dire tu ou toi à son valet"
Période III: La marque de la solidarité, une relation symétrique:
Au stade précédent, l'utilisation du tu/vous dépendait donc du pouvoir qu'on avait sur l'interlocuteur. Voyons les choses du point de vue du peuple. Selon la distance qui séparait l'interlocuteur roturier (sans noblesse) de son interlocuteur sur ces différentes échelles, il utilisait le tu lorsque l'interlocuteur était un roturier (un sans pouvoir) comme lui ou le vous si l'interlocuteur était noble, ie.: s'il était différent de lui. Autrement dit, du point de vue du peuple, la relation de pouvoir était également corrélée (associée) à une relation de différence (corrélée avec le pouvoir) ou de ressemblance (corrélée avec l'absence de pouvoir): le tu était corrélé à la similitude et le vous à la différence. Peu à peu, avec la diffusion des idéologies égalitaires (au 18e s.: décadence des nobles qui mène à la révolution française), cette seconde dimension s'imposa progressivement, sans que l'ancienne échelle de pouvoir ne disparaisse: on commença à utiliser le tu selon qu'on allait à la même école, qu'on avait des parents en commun, selon qu'on exerçait la même profession... et, inversement, on utilisa le vous pour marquer une distance qui n'était plus nécessairement liée au pouvoir. Autrement dit, le tu/vous devint progressivement la marque de la solidarité. Les révolutionnaires français proposèrent une loi abolissant l'utilisation du vous qui marquait selon eux "un esprit d'orgueil, de fanatisme et de féodalité" (Malbec, 1793) et le grammairien Littré (1801-1881) exprimait bien ce changement lorsqu'il écrivait:
"Notre courtoisie est même si grande que nous ne dédaignons pas de donner du vous et du monsieur à l'homme de la condition la plus vile"
Vers la moitié du XXe s., l'échelle de solidarité s'est imposée définitivement sur l'échelle de pouvoir.
Situations conflictuelles: La phase de transition de la période II à III se fit graduellement et donna naissance à des situations conflictuelles. La fig.2 (Social dyads... Brown et Gilman) illustre ces conflits (a) et leur résolution (b); on voit par exemple, que le client qui s'adressait au serveur pouvait hésiter entre le tu (relation de pouvoir; période II) et le vous (relation de solidarité;période III). Encore aujourd'hui, certains enfants vouvoient leurs parents alors que la majorité les tutoie. (cf. Fasold pp. 5-6) Dans le populaire télé-roman Le temps d'une paix, qui se déroule dans un petit village québécois avant la seconde guerre mondiale, les jeunes vouvoient leurs parents, comme le font encore certaines personnes de mon âge.
Brown et Gilman ont également étudié le rapport entre l'idéologie et l'utilisation de tu/vous. En Europe, l'opposition s'établit selon la solidarité dans les relations père-fils, client-serveur et patron-ouvrier, alors qu'en Afrique du Sud, société ségrégationiste, ces relations fonctionnent selon le critère du pouvoir: le client utilisera tu pour s'adresser au serveur noir et celui-ci répondra avec vous. Une étude sur 50 francophones étudiants aux USA a montré que le degré d'utilisation (de 1 à 7) du tu avec la mère, une servante agée, le grand-père, un collègue de classe, une collègue de classe, la femme d'un frère ainé et un grand patron (B G, p.261) était corrélé étroitement au radicalisme politique: liberté sexuelle, avortement, libéralisation des drogues, nationalisation d'industries, redistribution équitable des richesses .... (B.G. tab.I, p.271)
Plus récemment, Lambert et Tucker (Fasold p.28) ont procédé à diverses études sur l'utilisation des francophones (en Amérique du Nord). L'une des études montre bien le rapport entre l'emploi de tu/vous et l'idéologie. Les sujets étaient deux groupes de jeunes filles du secondaire de Montréall (moy.:13 ans). On leur faisait entendre l'enregistrement d'une discussion entre des parents et un adolescent à propos de l'achat d'une bicuclette. A leur insu, les discussions étaient jouées par des acteurs. Il y avait quatre versions des enregistrements: dans l'un l'adolescent utilisait tu, dans l'autre vous (2 versions); dans chaque cas, la décision finale pouvait être positive ou négative (donc 4 versions). On demandait aux jeunes fillles d'évaluer les familles. Les sujets évaluèrent positivement la famille tu avec le scénario positif et la famille vous avec le scénario négatif. Il semble que l'utilisation du tu et du vous soit corrélée à des attentes différentes.
Les règles d'appellation:
Tiré de On sociolinguistic rules, Ervin-Tripp
L'anglais semble en apparence avoir résolu le problème (renforçant le stéréotype voulant que l'anglais soit plus simple): il n'y a pas de distinction tu/vous. La distinction a existé entre thou (=tu) et le you (=vous) et a été un peu comme au moyen âge selon l'humeur; la forme you s'est imposée définitivement par la suite. En fait, on retrouve la distinction continentale réalisée autrement: elle se manifeste par l'utilisation des appellatifs (prénom, nom, titre, lien de parenté): Doctor Jeckyll , Uncle Ben. A l'occasion de conférences au Canada anglais, je suis toujours surprise de me faire appeler: Professor (ou Doctor) Labelle.
La fig. 7.1 (American address, Ervin-Tripp) présente l'organigramme définissant les règles d'utilisation des appellatifs dans le monde académique (universitaire, américain) oú vivait l'auteure, dans les années 60. L'organigramme changerait probablement avec les cultures.
Pour obtenir ses données, elle avait demandé à ses sujets de compléter le texte suivant: Look ___, it's time to leave ("Je m'excuse ___, c'est le temps de partir") en tenant compte du statut de la personne à qui ils s'adressaient. L'organigramme se lit comme suit: on y entre par le bas, à gauche. Le premier test demande si l'interlocuteur est un adulte. Si oui (+), on passe au test status marked settings sinon on passe au test nom connu et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on parvienne à une boîte de droite donnant l'appellation appropriée.
Signification des symboles: LN=nom de famille (last name), FN=prénom (first name), status marked settings=assemblée universitaire, cour de justice, entrevue devant les médias ...etc identity set=ocupation (Madame la députée, maître, professeur...), alter: l'interlocuteur, ascending generation: oncle et tante sont de génération précédente (pas nécessairement plus âgés) 0: aucune appellation.
Progression dans l'utilisation des appellatifs (Fasold p.10, fig.1.3). La fig. 1.3 illlustre la progression dans l'utilisation des apellatifs: en haut à gauche, on retrouve la progression rapide, qui est la plus fréquente et en bas, la progression la plus longue. Le schéma (progression rapide) se lit comme suit: les interlocuteurs débutent avec TLN (ex: Dr Jeckyll et Mr Hyde), la personne de statut ou d'âge supérieur utilisera d'abord le prénom et on s'adressera à lui avec TLN; puis on passera à l'utilisation réciproque des prénoms. Remarque: MN=multiple names: ie. diminutifs ou surnoms ex: Catherine=> Cathy, ce qui marque une grande intimité
Slobin (1968): bureau d'assurance de San Francisco employant 87 employés (57 hommes et 30 femmes). La compagnie était structurée selon trois niveaux de cadres et un niveau d'employés. (cf. Fasold p.12). On peut constater que:
- au même niveau: on emploie systématiquement le prénom
- pour le niveau immédiatement supérieur: la majorité emploie le prénom
- les cadres moyen et supérieurs reçoivent TLN (surtout des cadres inf.) et utilisent FN
Remarquons que certaines langues (Javanais, Japanais) ont poussé beaucoup plus loin les distinctions selon le statut de l'interlocuteur. ex (Fasold p.34)
On s'est servi du cas des formes d'adresse pour bien faire sentir l'aspect social du langage. On peut distinguer linguistique et sociolinguistique de la façon suivante: la linguistique étudie la langue, plus précisément a) les propriétés formelles et universelles du langage et b) les mécanismes psychologiques et neurologiques permettant l'acquisition et l'utilisation du langage. L'analyse linguistique fait abstraction de la personne qui parle et suppose qu'il y a une entité qui s'appelle la langue, qu'on peut étudier indépendamment de la personne qui parle. Cette façon de voir les choses a donné des résultats importants mais elle est partiel et incomplète et c'est la sociolinguistique (du point de vue social) et la psycholinguistique (du point de vue individuel) qui corrige cette distortion. Pour reprendre le refrain bien connu, la linguistique s'occupe de la compétence linguistique alors que les deux autres disciplines s'occupent de l'utilisation de cette compétence, de la performance linguistique.
Dans la prochaine section, nous quittons la micro-sociolinguistique (analyse des actes de communication linguistique) pour nous intéresser au statut des variétés linguistiques.
Les attitudes linguistiques:
L'étude de Trudgill avait bien illustré l'existence d'une attitude face à la langue, attitude que nous avions appelée norme implicite ou prestige latent et l'effet de cette norme implicite sur les changements linguistiques: les jeunes de classe bourgeoise des deux sexes reprenaient et diffusaient les formes valorisées par la norme implicite. L'attitude est souvent l'expression de luttes sociales subtiles et est souvent difficile à justifier. Plusieurs aspects du français contemporain viennent de variétés non standards de l'ancien français; les formes non standards d'autrefois sont le standard d'aujourd'hui. La prononciation du (r) fait partie de la variété standard aux U.S.A., alors qu'elle est jugée non standard en G.B. Nous avons mentionné qu'une des explications apportées au mutisme de certains garçons en classe pouvait être leur attitude face à la langue de l'école (la variété standard) considérée comme la variété des filles. L'attitude linguistique est un aspect fondamental de la sociolinguistique. Dans cette section, nous allons voir certaines techniques utilisées pour évaluer l'attitude linguistique.
Méthodes directes vs. indirectes:
Les méthodes directes demandent simplement l'opinion de l'interviewé sur une question donnée: ex: Qui devrait s'occuper de la langue au Québec? , Comment évaluez-vous votre façon de parler? , ou Préférez-vous écouter la musique en freançais ou en anglais?
Les méthodes peuvent aussi faire appel à la ruse et à l'astuce pour révéler ce que les locuteurs pensent sans l'avouer. La technique d'autoévaluation de Trudgill en est un exemple. En voici un autre. Les sociolinguistes Cooper et Fishman voulaient mesurer l'attitude des Israéliens face à l'hébreu et à l'arabe dans les débats scientifiques. Ils choisirent des sujets musulmans bilingues auxquels ils firent entendre quatre passages lus par des locuteurs deux langues. Un groupe écoutait un passage traditionnel en arabe sur les méfaits du tabac et un passage scientifique en hébreu sur les méfaits de l'alcool alors qu'un second groupe écoutait les passages en condition inverse. On demandait ensuite aux sujets de choisir entre une taxe sur l'alcool ou sur le tabac pour en décourager l'usage. A deux contre un, les sujets favorisèrent l'argumentation traditionnelle en arabe et l'argumentation scientifique en hébreu. A aucun moment, les locuteurs ne se doutaient que leur attitude était sondée.
Le locuteur masqué: Les études de W. Lambert:
Cf. Le parti pris des mots, Dominique Lafontaine pp.27-32
L'étude de 1960 (Lambert), l'étude de 1963 (Preston), les études britanniques (Cheyne, Gile), l'étude américaine de Carranza (sans locuteur masqué).
Les échelles de solidarité et de statut.
Sociolinguistic correlates of speech style (D'Anglejean et Tucker):
Il s'agit d'une autre étude importante sur les attitudes linguistiques des québécois. Cette étude faisait suite à celles de Lambert et cherchait à vérifier plusieurs hypothèses.
D'une part, les efforts de l'OLF pour imposer une norme aussi française que possible, au cours des annnées 60, avaient entraîné chez les québécois de milieu non urbain une réactoin de dévalorisation de leur variété dialectale.
D'autre part, les travaux de Labov avaient clairement montré que les individus sont particulièrement sensibles à certaines variables phonologiques, morphologiques ou syntaxiques.
L'échantillon: (tableau 1) L'étude regroupait 243 francophones appartenant à trois groupes sociaux: étudiants, professeurs et ouvriers. Le choix des deux premiers groupes venaient du fait que les efforts de l'OLF visaient surtout le milieu de l'éducation.
Les objectifs: L'étude cherchait à évaluer (entre autres) les facteurs suivants:
Le matériel: Il s'agissait a) d'un questionnaire classique (répondre oui/non) et b) d'une évaluation d'échantillons de variétés (cf. Carranza) à partir de l'occupation probable du locuteur et de traits de personnalité. Les échantillons de variétés consistaient en a) des passages de 30 à 40 sec. d'interviews sur le thème Une tempête de neige en mars b) d'un décompte de 1 à 20. On avait obtenu 12 échantillons de trois groupes cibles: 4 français (SEF), 4 québécois de milieu populaire (LFC): concierge, gardien de stationnement, préposé à l'entretien, menuisier), 4 québécois de milieu professionnel: professeurs d'université, psychiatre, architecte (UFC).
L'analyse des résultats:
A. La sensibilité aux variétés: A la question demandant s'ils avaient remarqué que certaines personnes parlaient de façon différente, la répartition des oui en % fut: 95% des profs, 85% des étudiants, 75% des travailleurs.
Lorsqu'on demandait aux sujets de regrouper diverses occupations selon leur façon de parler, on regroupa les avocats avec les professeurs d'université et les annonceurs de radio, d'une part, et les chauffeur d'autobus, facteurs et concierges ensemble. Selon les régions, les employés de banque furent placés dans un groupe ou l'autre. Lorsqu'on demanda aux sujets d'évaluer leur façon de parler, on obtint le tableau suivant:
| Montréal |
Étudiants: chauffeur d'autobus, commis de banque |
| Professeurs: avocat |
|
| Ouvriers: chauffeur d'autobus |
|
| Alma |
Étudiants: commis de banque |
| Professeurs: commis de banque |
|
| Ouvriers: chauffeur d'autobus |
|
| Québec |
Étudiants: commis de banque |
| Professeurs: avocat |
|
| Ouvriers: commis de banque |
Sauf pour les profs de Montréal et Québec, les sujets ont tendance à évaluer leur variété selon le statut le plus bas. Soulignons que les étudiants venaient de milieu ouvrier ou de la classe moyenne inférieure.
On demanda ensuite quelle personnalité publique avait une bonne façon de parler. Pierre Trudeau (français près de la norme européenne) fut valorisée et C. Samson et R. Caouette (français populaire régionale) furent défavorisés.
B. Sensibilité aux variétés dialectales: Voir figures 2-3 (à droite).
C. Attitude face aux variétés: Les sujets étaient modérément satisfaits de leur façon de parler (3.76 sur une échelle de 7 pts oú 1=satisfait). Radio-Canada représentait la meilleure forme de français. Les sujets rejetèrent le cliché voulant que le français européen soit meilleur que le français québécois (rejet plus fort à Montréal qu' à Québec).
D. L'importance du langage: A l'affirmation voulant qu'une personne est jugée plus sur sa façon de parler que d'après son intelligence, les résultats furent: étudiants 3.17, profs 3.47, ouvriers 2.37 (ceux-ci accordent donc plus d'importance à la langue).
Voir tableau 5.
E. Conscience des différences dialectales: (tab. 4) Un plus grand pourcentage d'interviewés considère que les différences inter-dialectales touchent surtout la prononciation et le vocabulaire.
F. Faiblesses perçues du français: (tab. 6) En conséquence, les interviewés considèrent que les faiblesses de leur façon de parler touchent surtout la prononciation et le vocabulaire. Fig. 1: Les étudiants de Montréal et les enseignants de Québec ont moins tendance à condidérer que le franco-québécois a besoin d'amélioration.
G. Attitude face à la planification linguistique: (tab. 7) Selon les interviewés, la responsabilité de l'amélioration et de la préservation du français revient par ordre aux parents, aux enseignants puis au gouvernement.
H. Évaluation des échantillons de variété: Les sujets devaient écouter les échantillons, puis répondre à une question sur l'occupation probable du locuteur ainsi qu'évaluer les locuteurs selon une échelle de traits de personnalité.
Fig. 2: Il s'agit de réactions au décompte de 1 à 20. On demanda d'évaluer sur une échelle de 1 à 6 la probabilité que le locuteur était un concierge, un facteur ou un chauffeur d'autobus. Les FSE furent évalués plus positivement que les québécois (UFC et LFC) et ceux-ci furent évalués dans le sens attendu (UFC>LFC) bien que les sujets ouvriers discriminèrent moins nettement que les autres groupes.
Traits de personnalité: Les locuteurs du FSE furent jugés plus intelligents, plus éduqués, plus ambitieux, plus aimables et moins durs que les québécois. Les chercheurs s'attendaient à ce que les locuteurs québécois soient jugés plus aimables que les locuteurs FSE (solidarité vs. statut).
Fig. 4: On demanda d'évaluer sur une échelle de 1 à 6 l'avantage qu'il y aurait à parler comme ce locuteur. Les résultats allèrent dans le sens attendu: FSE>UFC>LFC.
Conclusion des chercheurs: Les québécois souffrent bien d'insécurité linguistique, sentiment auquel contribuent les campagnes de dévalorisation de l'OLF. Les auteurs s'attendaient à un rejet clair du FSE (le maudit français), ce qu'ils n'ont pas trouvé. Ils retrouvent également une tendance à dévaloriser leur propre dialecte.
Aspects de la compétence réceptive et productive (Tousignant et Sankoff):
Les auteurs ont étudié les attitudes de locuteurs montréalais face au phénomène de liaison/non liaison en français. Ils avaient, d'une part, 13,000 cas de liaison/non liaison tirés d'un corpus montréalais et ils ont, d'autre part, procédé à des tests d'évaluation des contextes de liaison/non liaison les plus typiques. Les % apparaissant dans le tableau sont les taux d'occurrence réels dans les variétés avocat (classe moyenne) et ouvrier (classe ouvrière). Ainsi, les liaisons standards du type 10-15 sont considérées comme appartenant à la variété de l'avocat alors que les liaisons non standards comme 9 sont considérées comme appartenant à la variété de l'ouvrier.
Types de liaison: (p.43)
Les auteurs ont retenu 15 contextes de liaison/non liaison les plus typiques (voir tableau 1) et ont demandé à leur sujet de dire si chacune des 15 phrases pouvaient être dite par un avocat, un ouvrier ou n'importe lequel des deux. Ils ont classé les phrases selon qu'elles recevaient + de 50% des votes: ex (tableau 2): la phrase (1a/10) a été perçue par plus de 50% des sujets comme appartenant au langage de l'avocat alors que (1b/11) a été perçue par plus de 50% des sujets comme appartenant à n'importe lequel des deux. Le chiffre en % indique le taux d'occurence de ce type de liaison/non liaison dans le corpus de 13,000 cas.
Il est clair que les locuteurs s'attendent à ce que les liaisons standards soient le fait de l'avocat alors qu'on s'attend à ce que l'ouvrier produise des liaisons non standard (ex: kank on l'y pense) et des non liaisons non standards (ex: On | est malade).
Attitudes des adolescents canadiens-français (Crine et Leclerc):
L'étude fait appel à la technique du locuteur masqué: 9 locuteurs, décrits au tableau II, lisent des extraits d'un passage des Gommes de Robbe-Grillet en version québécoise et française. Un questionnaire contenant 30 adjectifs répartis sur une échelle de 7 pts et une question sur la profession probable (Quelle pourrait être l'occupation de cette personne?) convertie en une échelle de 7 pts (1=procure beaucoup d'argent et demande plusieurs années d'étude) a été administré à 101 étudiants répartis selon le milieu socio-économique et le régime scolaire. Résultats aux tableaux V (FQS),VI (FQNS). Comparez les moyennes. Remarque: les * signifient que la différence entre les moyennes est statistiquement significative.